"Ni vues ni connues" : qui sont ces femmes oubliées de l'Histoire ?

"Ni vues ni connues" du collectif Georgette Sand, l'essai Girl Power qu'il nous fallait
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Dans leur premier essai écrit à 42 mains (on vous laisse faire le calcul), le collectif Georgette Sand tire le portrait de 75 femmes connues ou méconnues, mais bien souvent remisées au placard par l'Histoire. "Ni vues ni connues" ou le livre badass, intelligent et ludique qu'on attendait depuis longtemps.
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Après Les gros mots, un abécédaire du féminisme ultra-cool écrit par la journaliste Clarence Edgard-Rosa, la maison d'édition Hugo & Cie continue son exploration des problématiques féministes. Ce 5 octobre, la collection Les Simone vient ainsi s'enrichir d'un tout nouvel ouvrage : Ni vues ni connues. Écrit par une vingtaine de membres du collectif Georgette Sand - qui avait déjà mis la taxe rose au milieu du débat social en 2014 - cet essai a pour ambition de mettre dans la lumière des femmes aux destins extraordinaires mais bien souvent invisibilisées par l'Histoire.

Si l'on retrouve certains visages connus tels que ceux de Joséphine Baker , Rosa Parks ou Camille Claudel, le but du collectif Georgette Sand était surtout d'interroger nos méconnaissances. Aux côtés des connues se tiennent donc de nombreuses méconnues. Elles s'appelaient Rosalind Franklin, Ada Lovelace, Alexandra David-Néel ou encore Nzingha Mbandi. Elles furent exploratrices, scientifiques, artistes, intellectuelles, guerrières ou politiques. Elles ont accédé au pouvoir, on fait avancer l'histoire grâce à leur militantisme mais ont aussi pu se muer en tortionnaires. Des femmes multiples, aux parcours très différents, mais qui partagent toutes un point commun : elles étaient des pionnières dans leur domaine.

Intelligent, pédagogue et parfois drôle, Ni vues ni connues s'est donné pour mission de "re-visibiliser" ces grandes femmes de l'ombre et le fait extrêmement bien. Et parce que la sortie de ce livre nous met en joie, on a posé quelques questions par mail à deux membres du collectif Georgette Sand, Eloy Croullebois et Sophie Janinet. Rencontre 2.0 au sommet.

Terrafemina : Comment avez-vous sélectionné les 75 femmes dont vous avez tiré le portrait ?

Elody Croullebois & Sophie Janinet : Cela a été un travail de longue haleine. Nous avions déjà toute une liste de femmes sur le Tumblr Les Invisibilisées que nous avons créé en 2015, mais nous n'avons pas cessé d'en découvrir d'autres au fur et à mesure de nos recherches. Il fallait déterminer qui avait ou non sa place dans la sélection finale. C'était très dur de faire ce choix. Nous avions toutes des héroïnes qui nous tenaient particulièrement à coeur et que nous voulions raconter, réhabiliter à tout prix. Il y a eu pas mal de discussions passionnées. Et c'était sans fin, elles sont tellement nombreuses à mériter de retrouver la notoriété qu'on leur a volé. Nous avons donc arbitré pour avoir un panel suffisamment large de profils, origines et époques afin de montrer l'étendue du problème de l'invisibilisation. Renoncer à certaines nous a coûté mais au final, nous sommes heureuses des choix qui ont été faits.

Se créer des modèles lorsqu'on est petite fille peut être compliqué tant les femmes ont été - et sont toujours - effacées par l'Histoire. Pensez-vous que votre livre peut apporter une vraie réflexion sur la notion de modèles ?

E. C. & S.J. : C'est bien ce que l'on espère. Les enfants ont tou.te.s besoin de savoir que tout est possible pour leur futur. On gâche tellement de potentiels sans cela. Pourquoi pensez-vous qu'il y a un tel écart entre le nombre de femmes qui réussissent dans les universités et celles qui sont ensuite à des postes à responsabilités ? Une britannique de l'université d'Oxford vient de conclure que les petites filles ougandaises qui avaient eu l'occasion de voir le film La Reine de Katwe avant de passer leur examen l'avaient mieux réussi. Parce que c'est l'histoire (vraie) d'une petite fille issue d'un bidonville ougandais qui devient championne du monde d'échecs. Un homme grandit avec des exemples de réussite dans absolument tous les domaines. Pour les femmes, il y en a, mais on ne les connaît pas, ce qui peut pousser à un mécanisme d'autocensure, même inconscient. Avoir des modèles n'est pas un luxe, c'est essentiel pour se construire. Ce livre reste pour nous un acte militant, qui s'inscrit dans tout ce en quoi nous croyons chez Georgette Sand.

Dans la préface, vous évoquez des mécanismes d'invisibilisation qui reviennent toujours. Pouvez-vous en dire plus ?

E. C. & S.J. : Au fur et à mesure que nous nous intéressions à ce phénomène, nous avons découvert des mécanismes récurrents dans l'histoire de ces femmes. Les hommes de leurs vie avaient souvent un rôle dans leur invisibilisation, ce besoin irrépressible de les abaisser à un niveau inférieur au leur, de les maintenir dans l'ombre coûte que coûte. Certains l'ont fait ouvertement, sans complexe, parce que les codes de la société leur donnaient raison, d'autres ont été plus subtiles, voire même inconscients de ce qu'ils étaient en train de faire. Pour d'autres, c'est l'État ou la religion qui ont joué ce rôle d'effacement. A cause de cela, de grandes femmes n'ont pas eu le destin et la reconnaissance auquel leur talent leur donnait droit. Et même les plus bravaches d'entre elles, qui se sont battues jusqu'à obtenir cette reconnaissance, l'ont perdu dès qu'elles n'étaient plus là pour se défendre. Prenez un manuel scolaire et vous aurez l'impression qu'il n'y a eu aucune femme reine, résistante ou politique qui a tout fait basculer à un moment donné de l'histoire avec un grand H. C'est pourtant bien le cas. Il est temps de le rappeler.

Quel est le but profond de ce livre et à qui s'adresse-t-il ?

E. C. & S.J. : Ce livre est une pierre parmi tant d'autres ajoutée à l'édifice de la reconstruction de la mémoire de ce que l'on appelle le matrimoine. Depuis 4 ans, l'association H/F Ile-de-France organise les Journées du Matrimoine, en parallèle des Journées du Patrimoine, Pénélope Bagieu fait un travail magnifique avec Les Culottées, etc. Ni vues Ni connues est notre contribution à ce mouvement, et bien sûr il s'adresse à tout le monde. Ceux qui ont le pouvoir de faire changer les choses ont déjà été alpagués sur le sujet. Le centre Hubertine Auclert dont le travail est précieux a déjà livré des rapports édifiants sur le sujet de l'invisibilisation des femmes. Simone Veil a récemment été la cinquième femme à entrer au Panthéon. C'est un début, mais il faut aller plus loin. Alors ce que nous espérons, c'est donner envie à un maximum de personnes de connaître ces femmes et, au-delà, fournir des modèles inspirants aux Wonder Women de demain. Cela s'inscrit dans la démarche d'Empowermeuf - le fait que chaque femme se sente en pleine confiance d'elle-même - que Georgette Sand promeut depuis ses débuts.

Pensez-vous que ce livre pourrait devenir un outil pédagogique utilisé au collège ou au lycée ?

E. C. & S.J. : C'est l'un des espoirs que nous avions aussi en tête pendant sa conception. Nous avons déjà été contactées par des professeur.e.s dans ce sens, ce qui est déjà une victoire pour nous. Car nous aurions toutes voulu avoir des centaines de livres comme Ni vues Ni connues sur les étagères de nos CDI, pouvoir les évoquer en classe, etc. Nous aimerions d'ailleurs beaucoup aller le présenter nous-mêmes à des collégiens et des lycéens. Et pour l'anecdote, nous savons déjà que Ni vues Ni connues va être utilisé comme support pédagogique pour l'enseignement du français dans plusieurs écoles au Brésil, dont une prestigieuse université.

Outre la publication de ce livre, quels sont les futurs projets du collectif ?

E. C. & S.J. : Nous allons continuer à oeuvrer pour que les femmes aient la place qu'elles méritent, pour que notre credo "faut-il s'appeler George pour être prise au sérieux ?" finisse par devenir obsolète. Pour le moment, il nous reste encore beaucoup à faire, donc nous allons continuer, en gardant notre bonne humeur et ce regard un peu décalé qui fait partie de notre ADN. Pour cela, nous travaillons sur les injustices sociétales, légales mais aussi sur l'Empowermeuf.

Ni vues ni connues, du collectif Georgette Sand, Éd. Hugo Doc, 256 pages, 17 euros

Du 5 au 13 octobre, Terrafemina et les éditions Hugo vous font gagner 10 exemplaires de Ni vues ni connues. Pour jouer, rendez-vous ici.

Ni vues ni connues
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