5 héroïnes noires qui méritent d'entrer dans la légende

5 femmes noires qui méritent d'entrer dans la légence (ici, Bessie Coleman)
5 femmes noires qui méritent d'entrer dans la légence (ici, Bessie Coleman)
Si les femmes sont encore trop souvent absentes des livres d'Histoire, les femmes noires souffrent d'une invisibilité encore plus violente. Zoom sur les destins de cinq femmes, cinq héroïnes noires qui méritent d'entrer dans la légende.
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Ce mercredi 8 mars, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, les spectateurs français pourront découvrir le film Les figures de l'ombre, l'histoire vraie de trois femmes scientifiques noires ayant travaillé à la NASA dans les années 60. Elles s'appelaient Katherine Johnson, Mary Jackson et Dorothy Vaughan. Leurs noms sont inconnus du grand public, et pourtant, elles ont grandement participé à la conquête de l'espace par l'Amérique. Des figures qui auraient du devenir emblématiques mais maintenues dans l'ombre par une société où la ségrégation raciale était encore considérée comme la normalité. Mené par l'excellente Taraji P. Henson, ainsi que par les superbes Octavia Spencer et Janelle Monae, le biopic historique de Theodore Melfi démontre à quel point les femmes noires sont discriminées, même lorsqu'elles sont touchées par la grâce d'un destin hors du commun. L'occasion de se pencher sur les histoires de cinq femmes noires, elles aussi trop longtemps restées dans l'ombre.

1- Rosetta Tharpe, la marraine du rock

La chanteuse et guitariste Rosetta Tharpe
La chanteuse et guitariste Rosetta Tharpe

Elle a inspiré Chuck Berry, Elvis Presley, Johnny Cash et même Bob Dylan. Pourtant, Rosetta Tharpe reste une figure méconnue du rock'n'roll. Née en 1915 dans une plantation de l'Arkansas, l'Américaine, est initiée très tôt à la musique par sa mère, une prêcheuse itinérante de la Church of God in Christ. A 6 ans seulement, Rosetta Tharpe est considérée comme un petit prodige du chant et de la guitare, un instrument pourtant peu répandu chez les femmes. Puis elle grandit, et son style s'affirme. Arrivée à New York en 1938, elle enregistre quatre titres chez Decca Records et connaît un succès immédiat. Mêlant gospel, blues et rythmique rapide, le style de Rosette Tharpe s'accorde parfaitement à sa voix chaude et puissante.

Malgré le succès de ses chansons aux paroles religieuses, la chanteuse décide de s'éloigner du gospel et d'enregistrer un album de blues en 1953. Malheureusement, le public traditionnel ne suit pas et la communauté religieuse condamne le disque. Rosetta Tharpe ne retrouva jamais véritablement le succès, mais son esprit libre, sa force et sa créativité en font une véritable icône – malheureusement méconnue – de la musique rythm'n'blues. Celle qui est surnommée aujourd'hui la Godmother of Rock'n'Roll s'est éteinte en 1973, laissant derrière elle des tubes superbes et enflammés comme Rock Me, This Train, Strange Things Happening Everyday ou That's All.

2- Paulette Nardal, l'inspiratrice de la Négritude

La femme de lettres Paulette Nardal
La femme de lettres Paulette Nardal

Pour beaucoup, Aimé Césaire, Léopold Senghor et Léon-Gontran Damas sont les pères fondateurs de la Négritude, un courant littéraire et politique créé durant l'entre-deux-guerres en France. Mais on oublie souvent la contribution majeure de Paulette Nardal à ce mouvement intellectuel. Née en 1896 en Martinique, la jeune femme devient institutrice avant de déménager à Paris à l'âge de 24 ans pour suivre des études d'anglais. Arrivée en 1920, elle devient ainsi la première femme noire à étudier à la Sorbonne. Là-bas, Paulette Nardal fait face au racisme, mais elle profite aussi de la vie culturelle notamment en fréquentant le Bal Nègre. En effet, c'est dans ce célèbre cabaret antillais qu'elle rencontre plusieurs intellectuels et artistes de l'époque. Devenue journaliste, elle organise chez elle des réunions littéraires où se croisent Senghor et Césaire. Ensemble, ils ont des discussions enflammées sur l'esclavage et la colonisation.

En 1932, elle fonde La Revue du Monde Noir avec l'écrivain haïtien Léo Sajou, posant ainsi les bases du mouvement de la Négritude. Au bout de 6 numéros, la revue disparaît en raison de contraintes budgétaires. Les écrivains Léopold Senghor et Aimé Césaire reprennent alors le flambeau, développant le concept de Négritude. Engagée en politique, féministe dans l'âme (elle crée en 1945 le Rassemblement féminin), Paulette Nardal a été injustement invisibilisée, effacée des livres d'Histoire et de la mémoire collective. Résignée, elle déclara à propos de son effacement dans la naissance de la Négritude : "Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avons brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d'étincelle. Nous n'étions que des femmes. Nous avons balisé les pistes pour les hommes".

3- Phillis Wheatley, l'esclave devenue poétesse

Phillis Wheatley, l'esclave devenue poète
Phillis Wheatley, l'esclave devenue poète

Elle est considérée comme la première poétesse afro-américaine. Née au Sénégal, Phillis fut capturée à l'âge de 7 ans et vendue comme esclave à une riche famille Américaine, les Wheatley en 1761. Elle prit leur nom, conformément à la tradition de l'époque. Chez les Wheatley, Phillis apprit à lire grâce à Mary et Nathaniel, les enfants du couple. Elle étudia le latin, le grec et la Bible. Les Wheatley étant assez progressistes, la jeune fille reçut une bonne éducation et fut même déchargée de certaines tâches domestiques pour se consacrer à l'écriture. A 13 ans, elle publia son premier poème dans un journal. Bien que soutenue par les Wheatley et publiée à de nombreuses reprises, la jeune poétesse fut obligée de défendre son talent devant la justice en 1772. Considérant qu'une femme noire était incapable d'écrire de la poésie, la justice lui demanda de prouver qu'elle était bien l'auteure de son oeuvre. Un groupe de 18 hommes blancs examina son travail et fut bien obligé de certifier que Phillis Wheatley se cachait bien derrière les poèmes en question.

Son premier recueil, intitulé Poems on Various Subjects, Religious and Moral, ne trouva pas d'éditeur aux Etats-Unis, mais fut édité à Londres en 1773. Phillis Wheatley devint ainsi la première afro-américaine, première esclave et troisième femme à publier de la poésie. Affranchie en 1778, à la mort de son maître, John Wheatley, elle épousa un commerçant noir, affranchi comme elle. Malheureusement, sa vie fut une succession de drames. Phillis resta pauvre et fit face à la mort de deux de ses enfants. Son mari emprisonné en raison de ses dettes, l'écrivaine tenta de subvenir à ses besoins et ceux de son nourrisson en travaillant comme domestique. Décédée le 5 décembre 1784, Phillis Wheatley fait partie des grandes oubliées de l'histoire culturelle américaine. Pourtant, elle réussit à transcender sa condition d'esclave et de femme noire pour vivre sa passion au grand jour.

4- Mildred Loving, la battante amoureuse

Mildred et Richard Loving
Mildred et Richard Loving

Mildred et son époux Richard Loving ne demandaient pas grand-chose, simplement de vivre ensemble sous le même toit, dans leur petite ville de Caroline en Virginie. Mais en 1958, la ségrégation raciale avait toujours cours aux États-Unis. Mildred étant noire et Richard étant blanc, ils durent se rendre dans le district de Columbia pour se passer la bague au doigt. Revenus en Virginie, ils furent arrêtés en pleine nuit par le shérif de leur comté et furent placés en prison, la Virginie interdisant les mariages inter-raciaux. Mildred et Richard Loving plaidèrent coupable devant le juge de Caroline qui les condamna à un an de prison, une peine qui serait suspendue s'ils quittaient immédiatement l'Etat et n'y revenaient pas ensemble pour une période de 25 ans. Pour les Loving, commença alors une longue bataille juridique. Motivée par le mouvement des droits civiques, Mildred envoya une lettre à Robert Kennedy, alors ministre de la justice. Elle fut alors renvoyée vers l'American Civil Liberties Union (ACLU), qui accepta l'affaire. Les Loving entamèrent une série de procès contre l'Etat de Virginie et l'affaire remonta jusqu'à la Cour suprême fédérale.

En 1967, la Cour suprême cassa le verdict sur décision unanime des neuf juges. Les Loving purent enfin rentrer chez eux, en Caroline, avec leurs trois enfants. Malheureusement, Richard Loving fut tué en 1975 dans un accident de voiture. Mildred lui survécut mais fit profil bas, refusant souvent de répondre à des interviews. Malgré sa discrétion, son histoire continua d'intéresser le public. Sorti en 2004, le livre biographique L'amour des Loving du journaliste français Gilles Biassette, connu un beau succès outre-Atlantique et inspira le long-métrage Loving, réalisé par Jeff Nichols et sorti début 2017. Icône du mouvement des droits civiques malgré elle, Mildred Loving déclara en 1992 : "Ce qui est arrivé, nous n'avions pas l'intention que ça arrive. Tout ce que nous voulions, c'était rentrer à la maison".

5- Bessie Coleman, la pilote téméraire

La pilote Bessie Coleman
La pilote Bessie Coleman

C'est la première femme noire aviatrice au monde. Dixième d'une fratrie de treize enfants, Bessie Coleman vécut toute sa jeunesse au Texas auprès de sa mère, qui travailla tour à tour dans les champs de coton puis comme cuisinière. Afin d'échapper au même destin que sa mère, elle met de l'argent de côté et entre en classe préparatoire à la Colored Agricultural and Normal University. Mais ses économies sont maigres et au bout d'une année seulement, Bessie Coleman est obligée de quitter les bancs de l'Université. C'est au moment où les États-Unis entrent en guerre aux côtés des Alliés durant la Première Guerre mondiale que la vie de Bessie bascule. Découvrant les exploits des aviateurs dans la presse, elle décide de devenir pilote à son tour. Mais en Amérique, aucune école de pilote n'accepte de former des élèves afro-américains, d'autant plus si ces derniers sont des femmes. Soutenue par l'avocat Robert S. Abbott, la jeune femme décide de partir pour la France. En 1920, alors âgée de 27 ans, Bessie débarque à Paris. De là, elle se rend en Picardie et rejoint l'école d'aviation Caudron du Crotoy. En sept mois seulement, elle acquiert un excellent niveau et passe tous les examens. Le 15 juin 1921, la petite texane qui rêvait d'ailleurs devient la première femme et la première personne afro-américaine à obtenir la licence de pilote de la Fédération aéronautique internationale. Bessie décide alors de rentrer au bercail, où elle est accueillie comme une véritable reine, aussi bien par les noirs que par les blancs.

Bien décidée à utiliser cette nouvelle notoriété à son avantage, la jeune pilote participe à des shows de voltige et accumule les contrats dans l'idée d'amasser assez d'argent pour ouvrir une école de pilotage. Elle brave aussi la ségrégation en n'acceptant de se produire que devant des publics mixtes. En 1926, elle achète son premier avion (un ancien Jenny). Alors qu'elle doit participer à un show le 1er mai à Jacksonville, elle décède la veille lors d'un vol d'essai. Fauchée en plein vol, Bessie Coleman a été honorée par de nombreux pilotes. De nombreux lieux publics portent son nom et elle a eu droit à un timbre à son effigie en 1995. Esprit libre, aventurière dans l'âme, elle a prouvé que les femmes pouvaient réussir tout ce qu'elles entreprenaient, et cela à une époque marquée fortement par le sexisme et le racisme.