Diversité dans les comics : il est où le problème ?

La diversité dans les comics est-elle bien traitée ?
La diversité dans les comics est-elle bien traitée ?
En déclarant que l'érosion des ventes chez Marvel était liée à une trop grande diversité au sein des super-héros, un cadre de la compagnie a provoqué un sacré scandale. Car si la diversité fait fuir certains lecteurs, c'est peut-être avant tout parce qu'elle n'est pas toujours bien amenée dans les comics.
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Si Marvel vend moins, c'est parce que les lecteurs de comic books ont du mal à accepter la diversité, qu'elle soit raciale, sexuelle, ou qu'elle touche au genre. Voilà comment on pourrait résumer la sortie de David Gabriel le 31 mars derniers lors d'un entretien avec le site ICv2. Cette remarque très politiquement incorrecte du vice-président des ventes chez Marvel a scandalisé le web mais est à replacer dans un certain contexte. Ainsi, comme l'explique le site Vox, l'interview de David Gabriel faisait partie d'un rapport en trois parties publié par ICv2 suite à un sommet entre Marvel et ses détaillants. Dans la première partie, certains revendeurs ont assuré au cadre que la diversité comme les questions politiques ne faisaient plus vendre. "Votre job est de divertir", a estimé un détaillant. David Gabriel a semble-t-il pris ces critiques au pied de la lettre, déclarant par la suite la malheureuse phrase qui a mis le feu aux poudres : "Les revendications faites par les clients montrent qu'ils ne veulent plus de diversité. Ils ne veulent plus de personnages féminins. C'est ce qu'on a entendu, qu'on y croit ou pas (...) Tout personnage diversifié, quel que soit son type, tout ce qui n'est pas un personnage phare de Marvel, ne provoque pas la ferveur des lecteurs".

Par la suite, David Gabriel a rétropédalé et tenu à nuancer ses propos auprès de ICv2, assurant que "la popularité des super-héroïnes comme Squirrel Girl, Ms. Marvel, The Mighty Thor, Spider-Gwen ou Moon Girl, est "toujours au beau fixe". "D'autres détaillants ont même, grâce à cela, revigoré leur propre clientèle. Nous sommes fiers et heureux de continuer à présenter des personnages uniques qui reflètent de nouvelles voix et de nouvelles expériences", a-t-il encore précisé. Mais le mal était fait et de nombreux fans de comics en ont profité pour balancer à Marvel que la diversité n'était pas le problème. Le souci, viendrait plutôt de la façon dont la diversité est traitée. Car si la célèbre "maison des idées" a intégré un super-héros noir à son catalogue dès 1966 avec Black Panther, si les femmes tiennent beaucoup plus souvent le premier rôle, de nombreuses personnes reprochent à Marvel de changer simplement le sexe ou la couleur de peau d'un personnage plutôt que de s'embêter à en créer un nouveau.

Hélène Breda, chercheuse à l'Université Paris 13, étudie la représentation des identités culturelles à l'écran. Selon elle, si la diversité et la lutte contre les stéréotypes sont devenus des enjeux importants pour Marvel ou DC Comics, reste que les efforts faits sont encore parfois maladroits. Elle explique : "Il y a une prise de conscience, grâce aux réseaux sociaux et aux nouveaux médias notamment. Les voix des minorités se font mieux entendre aujourd'hui. Donc ils essaient d'intégrer de la diversité, mais la question est : est-ce qu'ils le font bien ? Aujourd'hui on ne peut plus juste placer une femme, un noir ou un queer et penser que c'est suffisant. Il faut proposer quelque chose de satisfaisant en termes d'action, de narration et des oppressions vécues. Le souci qui reste, c'est que les industries culturelles sont gouvernées par des hommes blancs et que les auteurs embauchés sont aussi généralement des hommes blancs. Ce ne sont pas les mieux placés pour prendre en charge ces enjeux socioculturels. Ils peuvent faire des recherches mais ce n'est pas la même chose qu'un vécu. Finalement, on se retrouve dans des représentations qui ne sont pas en adéquation avec ce que les minorités attendent".

Black Panther - World of Wakanda
Black Panther - World of Wakanda

La diversité en question chez les équipes créatives

Comment proposer des personnages qui reflètent un large pan de la société quand scénaristes et illustrateurs sont en majorité des hommes blancs et hétérosexuels ? Là semble être la vraie question. En 2015, le site américain Wired évoquait ce problème, citant notamment le cas de Strange Fruit (Éd. Delcourt), un comics racontant l'arrivée d'un super-héros noir dans le Mississipi très raciste des années 20. Une histoire forte et bien faite mais que l'on doit à deux hommes blancs, le scénariste Mark Waid et l'illustrateur Jones J.G. La bonne nouvelle, c'est que le ratio s'inverse doucement. En mars dernier, Marvel a ainsi offert à America Chavez sa propre série. La super-héroïne est latino et lesbienne, comme son auteure, Gabby Rivera. Avant elle, il y a également eu Kamala Khan, la nouvelle Miss Marvel. D'origine pakistanaise et de confession musulmane, l'héroïne de 16 ans a conquis le coeur des fans. Sa créatrice, G. Willow Wilson, est une Américaine qui s'est convertie à l'Islam. David F. Walker, un auteur noir, a repris les rênes de Luke Cage, tandis qu'en 2016, Ta-Nehisi Coates, un écrivain et journaliste, noir lui aussi, est devenu le nouveau papa de Black Panther. Il est aidé par l'auteure féministe Roxane Gay et la poétesse Yona Harvey, également noires.

L'univers des comic books a toujours été considéré comme le reflet de l'Amérique. En intégrant à leurs histoires des personnages féminins, de couleur et LGBT, Marvel et co se montrent progressistes et fidèles à la société actuelle. Mais pour que ces personnages soient réussis, encore faut-il écouter les voix d'artistes qui leur ressemblent. Dans un article du New York Times paru en mars dernier, l'éditeur de comics Joseph Phillip Illidge, résumait ainsi : "La réponse ultime ne peut pas être que les auteurs n'écrivent qu'à propos des personnages qui les ramènent à leur expérience. Mais une partie de la réponse doit être que les compagnies dont les ouvrages mettent en avant de nombreux personnages de couleur doivent avoir des auteurs de couleur dans leurs équipes de talents. Plus vous aurez des voix diverses dans la salle, plus vos comics seront représentatifs du monde." Si Marvel et son concurrent DC Comics ont longtemps marginalisé les auteurs de couleur, ils intègrent lentement le fait que ce sont ces mêmes artistes qui apportent de l'authenticité aux histoires.

Où sont les femmes ?

Le conservatisme dans l'industrie du comics, les femmes sont les premières à en être les victimes. Bien qu'elles représentent aujourd'hui 47% des lecteurs de comics, elles ont beaucoup de mal à se retrouver dans les super-héroïnes qui volent au secours de la veuve et de l'orphelin. Et pour cause, les personnages féminins continuent d'être hyper-sexualisés, coincés dans des corps aux proportions ridicules et obligés d'enchaîner les poses lascives. Cédric, qui a lancé la chaîne YouTube, Le Commis des comics, il y a un an, commente : "On pourrait se dire : 'Il y a des femmes mises en avant dans les comics, c'est parfait'. Sauf que non. Ces femmes sont hyper mal représentées, elles ne ressemblent pas aux femmes normales. La raison est simple, c'est parce que les scénaristes et les illustrateurs sont encore en majorité des hommes. Même ceux qui sont bienveillants envers les femmes les trahissent un peu parce qu'ils les représentent comme des actrices porno." Les super-héroïnes ont beau avoir gagné en complexité au cours des années 80, leur force de caractère est toujours mise à mal par leur physique.

Le Youtubeur cite le cas de Riri Williams, jeune héritière d'Iron Man apparue à l'automne 2016 : "Le comics pourrait aborder plusieurs thèmes socio-culturels : le fait que l'héroïne soit une femme, une adolescente, qu'elle soit noire et qu'elle vienne d'un quartier défavorisé. A priori, il y a quand même un gros plafond de verre au-dessus de sa tête. Mais grâce à l'éducation et la science, elle s'élève au point d'attirer l'attention d'Iron Man. On pourrait croire que c'est suffisant pour vendre. Dans la série, elle est très bien dessinée. Mais il a fallu que sur la couverture du premier numéro, l'illustrateur J Scott Campbell la mette en scène dans une position très sexy. Et forcément, c'est très mal passé puisque c'est une ado de 15 ans. Marvel a été obligé de retirer la couverture". La polémique Riri Williams suit une longue tradition de représentations sexistes et parfois malsaines. En 1999, la scénariste Gail Simone – qui a notamment travaillé sur Batgirl – inventait ainsi le concept des "femmes dans le réfrigérateur", soit les meurtres gratuits des personnages féminins uniquement dans le but de faire avancer l'histoire du héros.

Parmi les lecteurs de comics, nombreux sont ceux à affirmer que les super-héroïnes ne sont pas dessinées de façon plus provocante que leurs alliés masculins. Un sexisme bien intériorisé et tourné en ridicule par le Tumblr satirique, The Hawkeye Initiative. Lancé en 2012, le site met en scène le super-héros Œil-de-Faucon dans les positions généralement attribuées aux femmes. Les images permettent de se rendre compte du double standard entre les personnages masculins et féminins. Comme l'explique la chercheuse Hélène Breda, l'industrie du comics, comme l'industrie du cinéma ou du jeu vidéo, s'est construite autour "d'un public type. Les productions pensent s'adresser à un spectateur par défaut, idéal. Un spectateur neutre qui en creux est un spectateur masculin, blanc et hétéro". Or, la société a évolué. Les femmes représentent presque la moitié des lecteurs de comics. Comme les lecteurs de couleur ou LGBT, elles méritent des super-héroïnes qui leur font honneur. Un article publié sur le site Dose fin 2016 estime que les femmes représentent aujourd'hui 30% des super-héros de comics. On est donc encore loin de la parité, même si Marvel et DC Comics font actuellement de lourds efforts pour conjurer les stéréotypes qu'ils ont longtemps eux-mêmes propagés.

The Hawkeye Initiative
The Hawkeye Initiative

La mauvaise influence sur le lecteur

En ayant tout misé pendant plusieurs décennies sur un lecteur caucasien et hétérosexuel, les géants de l'industrie du comics font aujourd'hui face à une branche de fans hermétique à tout changement. Hélène Breda estime :

"Ce sont souvent des hommes blancs et hétéros qui représentaient auparavant le lecteur par défaut. Ils font partie du groupe dominant donc ils ont l'impression qu'on leur vole leur culture. Comme si l'objet culturel leur appartenait. On ne leur enlève rien, c'est juste qu'on essaie de s'ouvrir à plus de diversité. Sans faire de généralités, dans ces milieux-là, ce sont souvent des franges très à droite. On les trouve sur les forums de Reddit, de 4Chan, ils forment une grosse communauté. Ils veulent garder cet entre soi masculin, blanc, et veulent dominer. C'est un peu le miroir de tous les combats qui sont menés en parallèle pour l'égalité des sexes et une meilleure inclusion des minorités raciales et des personnes LGBT. Ceux qui bénéficiaient du système jusqu'à présent ont l'impression qu'on essaie de les déposséder. Et le fait de ne plus être les seuls représentés, ça leur pose un problème. Ils ont l'impression qu'on leur vole leur culture alors que cette culture n'a jamais été la leur au départ".

Ces relents réactionnaires se traduisent par des polémiques sur le web. Michael B. Jordan, un acteur noir qui avait été choisi pour incarner la Torche dans la nouvelle version des 4 Fantastiques, a ainsi fait face à une avalanche de commentaires racistes. Idem pour Zendaya Coleman, annoncée dans Spider-Man Homecoming. Bien que la jeune comédienne ait assuré à plusieurs reprises qu'elle ne tiendrait pas le rôle de Mary-Jane Watson, la petite-amie du héros, cela n'a pas empêché les fans de l'attaquer encore et encore sur sa couleur de peau. Cédric, le Commis des comics, avoue ne pas comprendre cet acharnement : "J'ai écrit pour des blogs et j'ai fait face à énormément de commentaires racistes, notamment en ce qui concerne la Torche. Il y en a qui se cachent derrière le fait que c'est une trahison envers le personnage, et d'autres qui cachent à peine leur racisme. Je ne comprends pas les gens. L'argument suprême de ces gens-là, c'est de dire : 'On ne casterait jamais un blanc pour jouer Black Panther'. Mais que les personnages de la Torche ou de Mary-Jane soient noirs ou blancs, on s'en fiche. La couleur de peau n'est pas une spécificité chez ces personnages".

Pour Hélène Breda, "ce refus de la diversité dans la pop culture est un refus de la diversité dans la société". Elle ajoute : "La fiction cristallise le rapport à la société. Quand ce genre de choses arrive, il y a toujours le même discours qui revient : 'Ce n'est qu'un film, ce n'est pas important si on n'a pas de diversité au casting'. Mais en même temps, ce sont ces mêmes personnes qui ont des réactions épidermiques au changement. Si ce n'était qu'un film, ça ne dérangerait pas ces personnes qu'il y ait de la diversité à l'écran. Ça veut bien dire que même dans la science-fiction ou les comics, les questions de représentation renvoient à une réalité sociale".

Wonder Woman, le film
Wonder Woman, le film

Fort heureusement, les fans qui ont un problème avec la diversité ne représentent pas la majorité des lecteurs et des spectateurs. L'énorme popularité de Miss Marvel, de Mighty Thor, de Squirrel Girl ou encore de Miles Morales, le Spider-Man d'origine latino et africaine, a prouvé que les fans de comics sont ouverts à la diversité et au changement, tant que les personnages qui leur sont proposés sont complexes et bien amenés. Prochaine étape ? Voir si la diversité fonctionne aussi cinéma. Après une apparition dans Captain America : Civil War, Black Panther aura droit à son propre film en 2018. Quant aux super-héroïnes, longtemps boudées par le grand écran, elles seront bientôt au centre de toutes les attentions. Après le succès de Jessica Jones sur Netflix, le public découvrira bientôt le film consacré à Wonder Woman (7 juin 2017). Viendra ensuite Captain Marvel en 2019 avec Brie Larsson dans le rôle-titre, et Batgirl, dont DC Comics vient d'annoncer la mise en route avec Joss Whedon aux manettes.