L'auto-mutilation digitale, ce phénomène inquiétant qui touche les ados sur Internet

Photo d'illustration d'une adolescente sur son téléphone.
Photo d'illustration d'une adolescente sur son téléphone.
Des chercheurs américains ont mené une étude pour comprendre les motivations des jeunes qui se harcèlent eux-mêmes sur Internet. 6% d'entre eux ont reconnu avoir déjà publié des contenus blessants à leur égard, sous couvert d'anonymat. Zoom sur l'auto-mutilation numérique, signe de mal-être et de souffrances psychologiques, qui mène parfois au suicide.
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En 2013, le suicide d'Hannah Smith, 14 ans, avait laissé émerger une nouvelle et sombre tendance de cyberharcèlement. Inscrite sur le réseau social Ask.fm, qui consiste à communiquer sous forme de questions - réponses, la jeune fille posait des questions et y répondait elle-même sous un pseudo anonyme avec des mots tranchants, blessants, comme pour illustrer le peu d'estime qu'elle avait pour elle-même. Cette forme d'auto-mutilation psychologique dans le cyber-espace est plus répandue qu'on ne le pense. Sameer Hinduja de l'Université Florida Atlantic et Justin W. Patchin de l'Université du Wisconsin, ont mené la toute première étude sur le sujet et récemment publié les résultats dans le Journal of Adolescent Health.

En interrogeant un échantillon de 5593 élèves américains âgés de 12 à 17 ans, les chercheurs ont découvert que 6% d'entre eux avaient déjà publié des propos blessants à leur encontre sur Internet, sous couvert d'anonymat. Précisément, 51,3 % des jeunes interrogés ont déclaré ne l'avoir fait qu'une seule fois, 35,5 % à plusieurs reprises et 13,2 % ont reconnu le faire régulièrement. Cette tendance, nommée également "auto-mutilation numérique", "auto-trolling", ou "auto-intimidation", concernerait donc un élève et un lycéen sur 20 : 7,1% sont des garçons et 5,3% des filles. Si le principe reste le même, les motivations semblent différer selon les sexes. Les garçons justifient ce comportement par le fait qu'il s'agit d'une blague ou d'une façon d'attirer l'attention sur eux. Les filles, elles, semblent répondre à un mal-être plus profond, évoquant des souffrances psychologiques sévères ou une dépression.

En somme, les adolescents qui s'auto-cyberharcèlent sont souvent en proie à une haine d'eux-mêmes, fragiles, exposés à une grande souffrance, victimes de déprime ou de dépression, et ont besoin d'attirer l'attention sur eux, voire de tester les réactions des autres. "Nous devons nous abstenir de diaboliser ceux qui intimident les autres et accepter le fait troublant que dans certains cas l'agresseur et la cible sont une seule et même personne. En outre, ce comportement indique un profond besoin de support social et clinique", affirme Sameer Hinduja, dans un communiqué.

Photo d'illustration d'un adolescent devant son ordinateur.
Photo d'illustration d'un adolescent devant son ordinateur.

40% des élèves français déjà harcelés sur Internet

Le cyberharèlement concerne près de la moitié des adolescents : 40% des élèves de 13 à 17 ans ont reconnu avoir déjà subi une agression en ligne, 22% d'entre eux n'en parlent jamais, 61% admettent avoir déjà eu des pensées suicidaires et chaque année en France, entre 3 et 4 adolescents mettent fin à leurs jours après avoir été cyberharcelés, c'est-à-dire exposés à des menaces, insultes et moqueries.

Cette pratique, qui a émergé dans les années 2000 avec l'utilisation des différents canaux numériques que nous connaissons aujourd'hui, a été définie pour la première fois en 2003 par le professeur canadien Bill Belsey comme le fait d'utiliser "des technologies de l'information et de la communication pour adopter délibérément, répétitivement et de manière agressive un comportement à l'égard des individus ou d'un groupe avec l'intention de provoquer des dommages à autrui". L'anonymat et l'absence de face-à-face facilitent la prise de parole et libèrent les inhibitions de certains adolescents mal dans leur peau. Dans le cas de l'auto-mutilation digitale, les scientifiques affirment qu'il s'agit généralement d'un appel à l'aide, de la manifestation implicite d'un malaise profond.

Ask.fm, le trash digital pour ados

Le site Ask.fm, lancé en Lettonie en 2010, requiert l'âge minimum de 13 ans pour valider une inscription. Utilisé quotidiennement par plus de 13 millions de jeunes à travers le monde, âgés en moyenne de moins de 17 ans, il fait partie des réseaux sociaux les plus prisés des adolescents. Comme le souligne Pascale Garreau, responsable du programme Internet sans crainte, dans les colonnes du Monde, "pour chaque membre, le nombre de réponses reçues est comptabilisé, et un classement est publié. Il faut donc faire du trash pour être remarqué et générer des réponses. C'est un véritable pousse-au-crime".

En 2013, deux Irlandaises de 13 et 15 ans, inscrites sur le site, se sont donné la mort. "Membres du réseau, elles s'y étaient fait insulter, mais étaient également victimes de harcèlement à l'école", indiquait à l'époque dans le quotidien, Laura Higgins, responsable du Safer Internet center britannique. Deux mois plus tard, la grande soeur de l'une d'entre elles s'était à son tour suicidée. Une succession de drames en laquelle le fondateur de la plateforme n'a jamais reconnu de responsabilité. "Ce qui est arrivé est une tragédie, et nous adressons nos plus profondes condoléances à la famille et aux amis", avait alors déclaré Mark Terebin. "Ask.fm est juste un outil qui aide les gens à communiquer entre eux. (...) Ne blâmez pas un outil mais essayez de changer les choses".

Au total, neuf adolescents inscrits sur Ask.fm se sont suicidés cette année-là, rapporte Business Insider. En 2014, Louise, 16 ans, s'est pendue à une balançoire du jardin de la maison familiale, située à Profondeville, en Belgique. Comme le souligneLCI, elle avait reçu en réponse à l'une de ses questions : "Tu te crois belle, en fait tu es moche, tu es conne, tu ferais mieux de te pendre".