Le business effrayant des mères porteuses en Inde

Services clientèle, support technique... L'Inde est devenue le grand sous-traitant de l'Europe et des Etats-Unis. Y compris lorsqu'il s'agit de sous-traiter sa grossesse. Ce très lucratif business de la "location d'utérus" ne manque pas de soulever les interrogations : Julie Bindel, activiste et journaliste pour "The Guardian", s'est immiscée dans le monde des mères porteuses de Gujarat pour révéler les dessous obscurs de cette industrie de la fertilité.
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En Inde, la loi de 2002 autorisant la gestation pour autrui (GPA) a donné naissance à un véritable tourisme de la fertilité : plus de 12 000 couples étrangers viennent chaque année en Inde pour louer un utérus. Alors que de nombreux pays interdisent la gestation pour autrui, (notamment la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Italie ou l'Espagne) et que les coûts des FIV demeurent exorbitants (8000 livres par tentative de FIV en Grande-Bretagne par exemple), l'Inde, ses cliniques de fertilité très conciliantes et ses mères porteuses à moindre coût ont de quoi séduire plus d'un couple en manque d'enfant. C'est ainsi que l'Inde est devenu aux cours des dix dernières années un véritable "supermarché à bébés" comme le notait cyniquement WatchingAmerica en octobre 2015.

Un système aux rouages bien huilés

Une mère-porteuse indienne suivie par le médecin d'une clinique de fertilité ou "fabrique à bébé" de New Delhi
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Les cliniques de fertilité indiennes cumulent des atouts de taille : des médecins qualifiés et anglophones, des donneuses d'ovules soigneusement sélectionnées, et des mères porteuses dont les tarifs sont cinq fois inférieurs à ceux qui se pratiquent aux Etats-Unis. Les donneuses d'ovule sont en immense majorité des jeunes femmes ne dépassant pas les 25 ans, de rang social élevé, qui sont aisées et ont fait de hautes études. Les plus prisées sont les femmes blanches diplômées : elles peuvent être payées plus de 4500 dollars par don. Mais si les mères viennent des milieux les plus aisés, il n'en va pas de même pour les mères porteuses, qui sont d'origine très modeste.

Selon Julie Bindel, dans son enquête pour The Guardian sur les mères porteuses indiennes, malgré ce que tentent de prétendre les cliniques, les exceptions se comptent sur les doigts d'une main. Porter l'enfant d'une autre les aide à sortir de la misère dans laquelle elles vivent. Cela sert très avantageusement les cliniques de fertilité, qui détiennent ainsi la formule parfaite pour attirer des couples étrangers : des ovocytes de qualité, portés à des coûts défiants toute concurrence. En effet, louer un utérus en Inde coûte en moyenne trois fois moins cher que dans les pays développés, d'après le New York Times. Un couple israélien avait donné une interview en 2008 pour le journal où ils expliquaient qu'ils avaient payé au total 30 000 dollars pour la procédure en entier -dont 7 500 pour la mère porteuse-, à la place des 80 000 dollars qu'ils auraient dû verser aux Etats-Unis. Ce tourisme de la fertilité est devenu une véritable industrie en Inde, qui engrange plus d'un milliard de dollars par an. Mais si ce business est juteux, il est loin d'être anodin pour autant.

Des traumatismes pour les mères porteuses

Trois mères porteuses qui vivent ensemble dans une chambre de la résidence de la clinique "Surrogacy India" à Mumbai
Trois mères porteuses qui vivent ensemble dans une chambre de la résidence de la clinique "Surrogacy India" à Mumbai

La GPA est déjà un sujet délicat en soi, puisque elle touche à des questions d'éthique sur lesquelles il est difficile de trancher. Mais en Inde, la bonne volonté des cliniques à franchir les portes de la légalité rendent le sujet encore plus polémique. Très mal encadré, le recours aux mères porteuses en Inde s'apparente de plus en plus à un véritable trafic d'utérus. Julie Bindel raconte dans son article pour The Guardian son malaise après avoir visité quatre cliniques de fertilité à Gujarat, la région la plus religieuse d'Inde qui est aussi devenue la capitale des FIV et de la GPA: "Je ne peux m'empêcher de m'interroger sur la misère et la douleur que doivent connaître ces femmes, qui finissent par être considérées comme de vulgaires récipients". En effet, si d'après un médecin interrogé par Mme Bindel, les mères porteuses indiennes "gagnent six années de salaire en neuf mois", leur parcours ne fait pas rêver.

Louer leurs utérus est pour ces femmes démunies une chance inestimable de s'enrichir dans un pays où 21,9% de la population vit encore sous le seuil de pauvreté mondiale (chiffres de la Banque Mondiale pour 2011). D'après Bindel, une mère porteuse peut gagner jusqu'à 8000 dollars par bébé. Mais pour CNN, c'est bien le souci : ce business très lucratif repose entièrement sur des femmes qui vendent leur corps afin de sortir de la misère dans laquelle elles vivent. En plus de cela, la GPA en Inde -comme tout business reposant sur l'exploitation du corps féminin- s'accompagne de son lot de maris abusifs et de maquereaux. Julie Bindel l'a souvent constaté lors de son enquête à Gujurat : de nombreuses femmes deviennent mères porteuses sous la pression de leur mari ou de maquereaux qui voient en la location d'utérus une belle aubaine. Dans un pays où l'immense majorité de la population gagne 0,16 dollar par jour, la "compensation financière" de la GPA est la porte ouverte à toutes les tentations, et donc à tous les abus.

Les mères porteuses sont choisies sur catalogue par les couples demandeurs, qui les sélectionnent selon leurs préférences : c'est le "menu" de cette gigantesque fabrique à bébés. Ces femmes sont très souvent rejetées par leurs familles : gagner de l'argent de cette façon n'est pas considéré comme honorable et ces femmes doivent souvent fuir le domicile familial lors de leurs grossesses, rajoutant à la perte du bébé le traumatisme du rejet de leur famille. Elles sont logées dans des résidences gérées entièrement par les cliniques de fertilité, parquées jusqu'à dix par chambre et laissées là entre elles jusqu'au terme de leur grossesse. Dans un souci de rentabilisation de la GPA, les mères porteuses sont inséminées plusieurs fois dans un même temps d'embryons de provenances différentes. Le témoignage de Julie Bindel confirme que les cliniques n'hésitent pas à recourir à l'avortement en cas de grossesse multiple ou si deux embryons identiques ont pris chez deux femmes différentes, même lorsque la grossesse est déjà avancée. Cela est confirmé par Katy O'Reilly pour SBS qui raconte la bataille juridique d'un futur papa qui se bat pour que deux de ses triplés ne soient pas éliminés contre sa volonté par la clinique de fertilité indienne auquel il a eu recours.

Le traumatisme physique et mental des mères porteuses est loin d'être négligeable, même s'il est passé sous silence par les cliniques qui préfèrent montrer les interminables files d'attente de femmes venues poser leur candidature en tant que ventres à prêter. Mais pour la combattante pour les droits des femmes qu'est Julie Bindel, il est urgent de révéler les abus de ce business et de faire la lumière sur l'exploitation dont sont victimes ces femmes. L'association Stop Surrogacy Now a lancé une pétition dans ce sens, demandant l'interdiction de toute forme de GPA, ce que le gouvernement indien a fini par faire pour les demandes étrangères dans son pays. Mais au lieu de régler le problème, cette législation pourrait l'amplifier.


L'interdiction de la GPA aux étrangers, une menace ?

Une mère porteuse attendant dans la clinique "Surrogacy India" à Mumbai
Une mère porteuse attendant dans la clinique "Surrogacy India" à Mumbai

Pour tenter de réguler ce phénomène qui a terni la réputation du pays en prenant de l'ampleur, le gouvernement indien a en effet pris la décision en octobre 2015 d'interdire la GPA pour les étrangers, qui représentent 85% clients de cette industrie en Inde. Mais cette interdiction fait en réalité peser une menace sévère sur les mères porteuses : vu l'argent amassé par ce business, cela risque de provoquer l'essor d'un réseau sous-terrain de mères porteuses qui ne manquerait pas de candidates, pour des raisons financières. Ce trafic serait synonyme d'une exploitation encore bien plus grande de ces femmes, qui seraient alors moins payées et dont la grossesse se déroulerait dans des conditions encore bien plus difficiles.

Le difficile combat de Julie Bindel contre le "business d'utérus" montre à quel point il est primordial de protéger ces femmes de l'exploitation qu'elles subissent, mais son enquête révèle aussi combien il est difficile d'y parvenir sans encourager un trafic illégal qui les désavantagerait encore davantage. La situation des mères porteuses en Inde n'est que l'un des nombreux exemples où un contexte général de pauvreté aggravée pousse des femmes à faire de leurs corps un objet de commerce lancé sur le marché international.