Le spéculum, inventé par un misogyne et testé sur des esclaves

L'histoire du spéculum
L'histoire du spéculum
Les décennies passent, le spéculum reste. Meilleur ennemi de votre intimité quand vient l'heure du tête à tête avec le gynéco, le précieux outil a connu une histoire semée d'embûches. Le bec de canard a-t-il du plomb dans l'aile ? Pas si sûr...
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Si l'auteur de ces lignes n'a, il est vrai, jamais eu à en subir, l'examen chez le gynéco reste, de l'avis des concernées, un moment peu agréable de la vie d'une femme. Position inconfortable, questions perso... Sans compter la peur plus ou moins irrationnelle que le spécialiste ne fasse soudain état d'un problème concernant votre jardin secret.

Dans ce spectacle aux frontières du glamour mais néanmoins nécessaire, un objet se démarque pourtant. Accessoire indispensable du professionnel, le spéculum est probablement l'un des instruments les plus redoutés par les patientes, ne serait-ce que pour sa forme qui n'inspire pas, il faut bien le dire, l'enthousiasme le plus débordant.

Matière froide, cliquetis inquiétant, le tout adoptant la forme d'un bec de palmipède (on parle d'ailleurs de l'ornithorynque du speculum)... Qui en effet voudrait voir approcher de son sexe un outil dont l'apparence rappellerait presque Edwards aux mains d'argent ? Relatant sa quête du gynéco idéal, une internaute confiait l'année dernière sur le Plus de l'Obs : "À 18 ans, il y a eu celui qui ne m'a jamais dit bonjour, qui m'a à peine adressé la parole, qui m'a enfoncé son spéculum gelé jusqu'à la glotte sans même me prévenir de quoique ce soit, sans utiliser de lubrifiant non plus. À croire que le tube était retenu sur sa paie".

Non Edward, pas comme ça.
Non Edward, pas comme ça.

Le malotru aurait peut-être manié l'objet avec plus de délicatesse s'il s'était souvenu que, loin d'être un instrument anodin, le speculum renferme une histoire unique, celle d'un outil aux origines lointaines et aux évolutions tumultueuses.

Le spéculum, invention d'un homme violent et sexiste

Lointaines d'abord puisque différentes versions du speculum ont été trouvées dans des textes médicaux grecques datés de 140 après Jésus Christ, et même lors de recherches archéologiques sur le site de Pompeï, ensevelie en 79 après J.C. Tumultueuses ensuite puisque le speculum tel que le connaissent la plupart des femmes aujourd'hui est l'oeuvre du très controversé James Marion Sims, souvent présenté comme le père de la gynécologie américaine.

Car si l'homme de science, né en 1813, a donné son nom au spéculum de Sims, il est également connu pour avoir utilisé de nombreux esclaves comme sujets d'expérimentation. Les premières expériences gynécologiques du médecin ont ainsi été faites sur des femmes esclaves qui, la plupart du temps, avaient été achetées et restaient sa propriété dans son hôpital privé en Alabama.

Le portrait de James Marion Sims, réalisé par R. O'Brien.
Le portrait de James Marion Sims, réalisé par R. O'Brien.

L'idée du célèbre instrument lui est venue alors qu'il traitait une patiente qui avait été projetée d'un cheval. Après l'avoir aidée à "repositionner son utérus", selon les termes de son autobiographie, il alla chercher une esclave, la fit s'installer sur le dos, les jambes levées, avant d'insérer dans son vagin... le manche d'une cuillère. Le test n'était que le premier d'une suite de longues expérimentations qui ont conduit James Marion Sims à travailler sur ses procédures grâce à plusieurs esclaves. Certaines d'entre elles ont même été opérées jusqu'à 30 fois par le médecin.

Le même outil depuis des décennies

Déjà à l'époque, la méthode du médecin suscitait quelques réserves. Des membres du corps médical avaient soulevé que s'introduire de cette manière dans le corps d'une femme pouvait corrompre cette dernière et en faire une prostituée ou une maniaque sexuelle. Jamais il n'a pourtant été question d'interroger la violence et le sexisme avec lequel l'inventeur du spéculum était parvenu à mettre au point son oeuvre.

Le spéculum de Sims, dans toute sa splendeur.

On pourrait alors penser que nos sociétés modernes, qui aspirent à l'innovation, pourraient avoir depuis l'époque songé à réinventer l'outil. Après tout, un instrument créé il y a si longtemps, dans de si effroyables circonstances, pourrait bien avoir besoin d'une mise à jour. Il n'en est rien. Le spéculum que l'on connaît aujourd'hui est fondamentalement similaire à celui qu'utilisait le docteur Sims sur ses esclaves.

Et même si, en 1870, un homme nommé Thomas Graves lui a donné sa forme définitive, et que depuis une dizaine d'années, de nouveaux designs ont été proposés dans le domaine (les fabricants apportant des améliorations mineures), aucun n'a véritablement réussi à s'imposer, laissant sans concurrence sérieuse l'indétrônable outil en forme de bec.

Le symbole du sexisme par excellence

Mais le sp"culum d'aujourd'hui n'est pas seulement le témoin de la violence de son inventeur. Il est aussi le symbole de tous ces outils qui ont permis à la médecine, et surtout aux hommes médecins, de s'approprier le champ de la naissance. Alors qu'au 18e siècle, les soins apportés à la femme enceinte étaient le domaine réservé des sages-femmes, l'apparition de ces outils a permis aux hommes d'apprendre à maîtriser un tout nouveau champ de compétence, dont les femmes ne sont plus les seules spécialistes. "Le spéculum et le forceps ne sont pas seulement des outils qui ont aidé les médecins à ouvrir le corps féminin, ils les ont aussi aidé à mieux contrôler une toute nouvelle spécialité", explique ainsi à The Atlantic Brandy Schillace, un chercheur en histoire médicale basé à Cleveland aux Etats-Unis.

150 ans plus tard, les médecins sont enfin à l'aise avec l'idée d'examiner les parties génitales d'une femme. Mais l'idée selon laquelle le spéculum subvertit la délicatesse des femmes n'a jamais vraiment disparu. L'instrument s'est en effet transformé en symbole de la guerre des sexes quand, dans les années 1970, des activistes ont assimilé la gynécologie à de la torture. Ces derniers ont vu dans sa pratique le signe d'une société dominée par les hommes, qui obligeraient les femmes à se mettre dans une position de vulnérabilité pour prendre des décisions au sujet de leur propre corps.

Un instrument transformé en symbole de la guerre des sexes.
Un instrument transformé en symbole de la guerre des sexes.

Si depuis une dizaine d'annéees, de nouveaux designs de spéculum sont apparus, plusieurs études tendent à démontrer que les femmes redoutent malgré tout l'examen pelvien en raison du spéculum. Un avis qui tranche avec celui du corps médical qui, dans sa majorité, estime que l'instrument reste efficace et adapté dans sa forme actuelle, et ne manque pas de manifester son scepticisme à l'égard des nouveaux modèles.

Le spéculum pour les nul(le)s

Changement relativement mineur mais déterminant : la plupart des spéculums sont aujourd'hui fabriqués en plastique, matière bien plus pratique que le métal, et surtout plus appréciée des femmes. "Une des raisons pour lesquelles les patientes préfèrent le plastique au métal est sa chaleur. Et il ne donne pas l'impression de voir un instrument de torture", estime Terri Kapsalis, professeur à Chicago et auteure d'un livre sur le fameux outil.

Pourquoi dès lors certaines femmes continuent de le craindre tant ? La réponse ne tiendrait pas à l'outil lui-même mais plutôt à l'utilisation qui en est faite par les professionnels. Par nature, l'examen est et reste une procédure intrusive et est donc perçue comme telle par les patientes. Des spécialistes du milieu médical pointent alors du doigt le fait que certaines d'entre elles ont un problème non pas avec l'instrument mais avec l'expérience qu'elles en ont. Seraient ainsi mises en cause les techniques de certains praticiens ou le fait d'utiliser une taille de spéculum inadaptée.

Enfin l'inconfort ressenti et exprimé par certaines femmes au contact du spéculum pourrait aussi renvoyer, selon certains, à l'histoire de la gynécologie, principalement dominée par les hommes. Ainsi, tous les médecins ne prendraient pas le temps d'expliquer clairement comment l'instrument fonctionne ni l'effet qu'il va provoquer chez ses patientes. La pédagogie resterait donc, en la matière, la meilleure façon de faire accepter l'instrument mal-aimé.