Les femmes doivent-elles (vraiment) arrêter de travailler le 7 novembre à 16h34 ?

La newsletter féministe de Rebecca Amsellem et Alix Heuer a lancé un mouvement de mobilisation générale contre l'inégalité salariale
La newsletter féministe de Rebecca Amsellem et Alix Heuer a lancé un mouvement de mobilisation générale contre l'inégalité salariale
Alix Heuer, cofondatrice de la newsletter féministe Les Glorieuses, est l'une des initiatrices du mouvement du 7 novembre 16h34 qui a pour but de lutter contre l'inégalité salariale qui gangrène la société française. Pour nous, elle revient sur la mobilisation du 7 novembre et la polémique qui l'entoure.
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L'inégalité salariale en France n'a rien d'un scoop : on sait qu'elle existe, et pire encore, qu'elle s'aggrave depuis 3 ans, d'après le Forum mondial de l'économie. On sait également qu'à ce rythme-là, les Françaises ne seront payées autant que les hommes qu'en 2186, soit dans 170 ans. Mais le problème des statistiques, c'est que bien que très parlantes, elles sont handicapées par leur abstraction - et l'abstrait, ça s'oublie vite. C'est pourquoi Rebecca Amsellem et Alix Heuer, fondatrices de la newsletter féministe Les Glorieuses, ont eu l'idée de donner un peu de corps à ces chiffres évanescents, à ces 15,1% d'écart salarial . En s'inspirant des Islandaises, qui se sont mises en grève le 24 octobre à 14h38 pour protester contre une inégalité salariale de 14%, elles ont calculé à partir des statistiques Eurostat la date à laquelle les Françaises pourraient arrêter de travailler si elles étaient payées autant que les hommes : le 7 novembre à 16h34.

Et cette date a agi comme un électrochoc, en révélant l'ampleur d'un fléau qui touche "la moitié de l'équipe", comme le dit si justement le communiqué officiel des Glorieuses, puisqu'en France, les femmes représentent actuellement 48% de la population active et 52% de la population totale. Depuis, l'engouement est total : hommes, femmes et médias cherchent à s'organiser et à se mobiliser pour dénoncer cette honteuse discrimination de genre. Pour démêler les fils de l'emballement médiatique qui s'est créé autour du mouvement du 7 novembre 16h34, nous avons interviewé Alix Heuer, cofondatrice des Glorieuses et fondatrice de l'agence Rouge le fil. Pour Terrafemina, elle revient sur la genèse de leur initiative, leur volonté de sensibiliser les consciences et la nature exacte de la mobilisation.

A partir du 7 novembre à 16h34, les Françaises travailleront bénévolement pour compenser l'écart de salaire avec les hommes
A partir du 7 novembre à 16h34, les Françaises travailleront bénévolement pour compenser l'écart de salaire avec les hommes

Terrafemina : Comment est né le mouvement du 7 novembre 16h34 ?

Alix Heuer : Avec Rebecca Amsellem, qui a fondé avec moi la newsletter féministe Les Glorieuses, on admirait vraiment le mouvement des Islandaises. Dans un premier temps, on s'est donc dit que dans la newsletter de la semaine suivante, ça serait intéressant de faire un calcul similaire mais pour la France, afin de voir à partir de quand les Françaises travaillaient bénévolement. Rebecca étant économiste de formation, elle s'est alors lancée dans ce calcul en regardant et en comparant les différents chiffres. On est tombée sur la date du 7 novembre à 16h34, et on a commencé à en parler pour notre newsletter suivante. Sauf qu'on n'arrêtait pas de se dire que c'était quand même fou, qu'il y ait toujours cet écart de salaire, qu'il soit plus important qu'en Islande, et que personne n'en parle. C'est là qu'on s'est dit que c'était une occasion de secouer un peu les consciences et qu'on a voulu lancer autour du 7 novembre un mouvement de mobilisation.

Quel était votre objectif en lançant ce mouvement ? En quoi consiste cette mobilisation exactement ?

A.H : Nous nous sommes dit qu'il fallait s'en tenir à ce que nous savions faire, c'est-à-dire de la mobilisation en ligne : on a créé des visuels, on a lancé une pétition en ligne, un hashtag, un Thunderclap pour le jour même... On a donc lancé un appel à la mobilisation en ligne, en se disant que si ça prenait, on pourrait aller voir la Ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes, Laurence Rossignol, pour faire du 7 novembre la journée de l'égalité salariale, que des syndicats nous suivraient peut-être et lanceraient un appel à la grève, que des associations organiseraient des rassemblements qu'on pourrait relayer. L'objectif, véritablement, c'était d'initier une véritable prise de conscience autour de l'égalité salariale.

Vous n'avez donc pas appelé à la grève ?

A.H : Non ! Ce mercredi matin matin, on faisait un point, et on se disait que si nos professeurs de droit avaient vu les médias titrer "Les Glorieuses appellent à la grève", ils seraient devenus fous : nous ne sommes pas un syndicat, nous n'avons tout simplement pas le droit de faire ça ! Dans le panel d'engagements qui émanent réellement de nous, il n'y a que des actions de mobilisation en ligne. Certes, c'est moins spectaculaire, mais tout le monde peut y participer, derrière son poste de travail, sur son portable, en pause, dans la rue ou au travail : le reste n'est pas dans nos cordes, tout bêtement. On n'a ni le droit d'appeler à la grève ni la péremption de dire : "Allez tout le monde quitte son poste de manière spontanée le 7 novembre à 16h34, l'abandon de poste , c'est génial !".

Mais il y a eu un véritable emballement médiatique autour de la grève. Et maintenant, tout le monde se tourne vers vous, qui avez initié le mouvement, en demandant : "Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?". Que pouvez-vous leur répondre ?

A.H : C'est très étrange pour nous, comme moment. D'un côté, on est vraiment ravies parce que notre mobilisation fonctionne, que l'information circule et a été massivement reprise. Et c'était ça, notre objectif : on voulait qu'un maximum de personnes en entende parler et se sente concerné. Mais même si on est très heureuses de cet engouement pour le 7 novembre 16h34, on est un petit peu dépassées. Le but de départ était de faire évoluer les mentalités afin de faire à l'avenir du 7 novembre la journée de l'égalité salariale, une journée grevée, avec des appels réalisés par des syndicats bien en amont, des caisses de grève, des rassemblements, etc. C'est le but sur le long terme, mais ça n'est pas de notre ressort actuellement, et on se fait taper dessus à cause de ça.

On vous a reproché votre mobilisation ?

A.H : Oui, ce jeudi, honnêtement, ça a été un peu dur... Je me suis levée avec des insultes sur Twitter, des attaques personnelles... On se fait incendier de tous les côtés : pour les gens de terrain, la mobilisation en ligne est inutile et on aurait dû organiser un rassemblement, pour d'autres, les rassemblements spontanés sont de la propagande inutile... Sans parler de tout ceux qui nous ont envoyé des messages enragés pour nous dire qu'il fallait qu'on arrête ce ramdam, que l'inégalité salariale n'existait pas et que tout ça n'était qu'une horrible manipulation féministe. Et le plus troublant, c'est que beaucoup de ces messages venaient de femmes. Au moins, ça montre qu'il y a une réelle nécessité de faire bouger les choses.

Concrètement, beaucoup de gens se demandent comment cette journée va se dérouler en pratique : êtes-vous au courant d'initiatives ?

A.H : Oui, et nous les relayons toutes sur la page officielle de l'événement. Il y a énormément d'événements locaux, d'associations qui appellent leurs adhérent(e)s à les rejoindre s'ils le peuvent à 16h34 ce jour-là. Et on en est très heureuses parce que c'est exactement ce qu'on espérait. On voulait que le mouvement soit repris par les organisations féministes : c'est leur place de faire des actions concrètes, et elles le font très bien, on n'est pas là pour se substituer à cela ! Les rassemblements s'organisent donc à l'échelle locale, il faut contacter directement les associations concernées. Et beaucoup de gens apporteront leur soutien en ligne, je pense !

Personnellement, qu'est-ce que vous allez faire, le 7 novembre à 16h34 ?

A.H : Je vais poster un tweet, un message sur Facebook, changer ma photo de profil...Et à 16h34, je vais aller à République. C'est facile pour moi, je suis en freelance... Je n'ai pas l'arrogance de croire que c'est le cas de tout le monde ! Je ne sais pas du tout comment ça sera, s'il va y avoir du monde, si je vais y rester une heure ou toute la nuit. Je n'ai aucune idée de ce qui va se passer et ça me plaît ! Et puis j'ai envie d'aller dans la rue, même s'il y a seulement 5 personnes avec moi, c'est l'occasion de parler avec elles, de savoir ce qu'elles pensent de tout ça.