Les Pakistanais se mobilisent contre la censure d'un film féministe

Mahira Khan qui tient le rôle principal dans "Verna".
Mahira Khan qui tient le rôle principal dans "Verna".
Le film "Verna", mettant en scène la vengeance d'une enseignante emprisonnée et violée pendant trois jours, dénonce la négligence du système judiciaire pakistanais en cas de viol. D'abord censuré, le film est finalement sorti en salles le 17 novembre grâce à la mobilisation des Pakistanais sur les réseaux sociaux. Une première pour ce pays conservateur, considéré comme l'un des plus dangereux au monde pour les femmes.
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Le cinéma pakistanais se réinvente dans l'ombre des succès bollywoodiens et affirme sa propre identité. Portée par une nouvelle génération enhardie, l'industrie cinématographique pakistanaise s'émancipe du conservatisme patriarcal en adoptant une nouvelle narration et dénonce le traitement réservé aux femmes. Le film Verna, qui met en scène la vengeance d'une femme violée, contribue à cette mutation sociétale.

D'abord censuré par le Conseil Central des Censures de Films (CBFC) en raison des "thèmes évoqués" et du "contenu violent", le film a reçu le soutien d'une grande partie du pays. Les Pakistanais se sont insurgés contre cette décision sur les réseaux sociaux avec le hashtag #UnbanVerna, dénonçant une volonté de passer sous silence le fléau des agressions sexuelles.

Devant une telle mobilisation et à quelques heures de l'avant-première, le conseil d'administration a finalement décidé de lever son interdiction, offrant ainsi au cinéma moderne pakistanais, une première victoire et la promesse de la libération de la parole. Selon The News, aucune scène n'aurait été coupée lors de sa diffusion le 17 novembre dernier.

"Quand une femme est violée, nous disons qu'elle a perdu son honneur"

Ce thriller stylisé met en scène Sara (interprétée par l'actrice Mahira Khan), qui, alors qu'elle est en vacances avec son mari, est emprisonnée et violée pendant trois jours. Devant l'inertie des autorités, la jeune femme décide de se venger seule. Un scénario percutant, mettant en cause la négligence du système judiciaire en cas de viol et brisant l'idée selon laquelle une femme violée est considérée comme impure au Pakistan.

"Nous voulions montrer comment l'honneur d'une femme est relié à tout le monde sauf à elle-même. Son honneur appartient à l'homme de la maison, à ses parents, à son pays, à tous sauf à elle, mais c'est elle qui en est responsable. Dans notre culture, quand une femme est violée, nous disons qu'elle a perdu son honneur", explique Mahira Khan, dans les colonnes de The Guardian. "Si une femme est violée, ce n'est pas elle qui est privée de son honneur, c'est le violeur qui a commis ce crime. Le film reflète les dynamiques de genre et de pouvoir de cette hypocrisie".

Bande-annonce du film pakistanais Verna.

Dans l'une des scènes, une femme médecin glisse à Sara que ses chances d'obtenir justice sont négligeables. "Le personnage n'est pas à l'image de la victime de viol type, telle que la société pakistanaise la considère. Elle est forte, très urbaine, éduquée et fougueuse. C'est une femme qui ne se sent pas désolée pour elle-même", précise l'actrice.

Des zones rurales pakistanaises sous le joug du code tribal

Le Pakistan est parmi l'un des pays les plus dangereux au monde pour les femmes. En juillet dernier, une adolescente de 16 ans avait été sortie de son lit en pleine nuit et violée publiquement sur ordre du conseil de son village, composé d'une quinzaine d'hommes dans la périphérie de la ville de Multan. "Une jirga (conseil de village) a ordonné le viol d'une jeune fille de 16 ans comme punition pour un viol commis par son frère sur une enfant de 12 ans", avait précisé Allah Baksh, responsable de la police locale.

Une affaire sordide illustrant la barbarie d'une justice parallèle instaurée dans certaines zones rurales qui relèvent du code tribal et non de la législation nationale. "Nous sommes scandalisés par la barbarie continuelle de ces systèmes parallèles de justice, tous illégaux", avait déclaré à Libération Farida Shaheed, membre de la Commission nationale pakistanaise sur le statut des femmes. La Cour suprême et le ministre en chef de la région du Penjab avaient finalement ordonné la suspension des policiers locaux qui n'étaient pas intervenus et l'arrestation des commanditaires du viol.

La lente évolution des mentalités

En 2016, le Parlement pakistanais avait déjà durci la durée des peines encourues en cas de viol (jusqu'à 25 ans de prison), mais l'évolution des mentalités reste un gros chantier. Le gouvernement du Penjab a également annoncé en mai dernier la construction d'une trentaine de centres destinés à la protection des femmes victimes de violences, où seront présents des médecins, des psychologues, des enquêteurs et une assistance légale. Une première pour cette région particulièrement rétrograde qui recense de nombreuses attaques à l'acide, viols et kidnappings.

Une bande dessinée baptisée "Pakistan Girl" incite la nouvelle génération à combattre l'injustice et le sexisme, en mettant en scène une jeune héroïne qui protège les femmes battues et s'en prend aux policiers corrompus. Parce qu'il ne fait aucun doute que l'évolution des comportements passe d'abord par l'éducation des nouvelles générations.