Lettre ouverte à Causeur et à sa "terreur féministe"

Le numéro de l'été du magazine Causeur sur la "terreur féministe".
Le numéro de l'été du magazine Causeur sur la "terreur féministe".
Pour son numéro de l'été, le magazine "Causeur" a décidé de s'attaquer à la "terreur féministe" qui sévit actuellement.
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Cette lettre est une réponse à l'édito publié sur le site du magazine Causeur pour présenter son numéro d'été sur la "terreur féministe", et rédigé par Pascal Bories.

Monsieur Bories,

J'ai lu avec attention votre petit édito concernant la sortie de votre numéro spécial sur la terreur féministe. J'aimerais d'abord souligner une erreur : vous n'êtes pas face à la menace, vous êtes derrière elle - on a bien compris qu'il fallait avancer sans vous et on a déjà quelques trains d'avance sur vos réflexions et vos indignations.

J'aimerais tout d'abord rebondir sur le passage qui parle du soi-disant projet des néo-féministes, qui semblent vouloir "abolir toute différence et punir les hommes coupables de pulsions sexuelles." D'abord, encore une correction : on ne veut pas abolir toute différence, mais toute inégalité - il y a une petite nuance qui a son importance.

Ensuite... "Punir les hommes coupables de pulsions sexuelles". Je ne sais même pas par où commencer. Si j'étais vous, j'aurais terriblement honte d'être considéré comme un animal enragé incapable de contenir ses pulsions. Et vous osez traiter les femmes de créatures émotionnelles et hystériques, irrationnelles même. Cette phrase laisse supposer que les hommes sont, par nature, incapables de retenir des pulsions sexuelles, peu importe que la personne à qui elles sont destinées soit consentante ou non : c'est pas de ma faute, je suis un homme, j'ai des pulsions. Et vous vous offusquez quand on estime que vous devriez être punis ? De plus, il ne s'agit pas à proprement parler d'une "pulsion sexuelle", mais d'une agression, d'un crime. Si vous ne retenez pas cette fameuse "pulsion", vous devenez alors un criminel aux yeux de la loi, il y a des textes pour ça, des peines de prison même, renseignez-vous, ça pourrait vous être utile.

Vous déplorez le fait de ne plus pouvoir regarder les filles qui marchent sur la plage, et "leur poitrine gonflée par le désir de vivre"... Alors j'ai une petite info pour vous : une poitrine est gonflée par l'amas de chair et de muscles qui s'y trouve, pas par le désir, et surtout pas par l'envie d'être reluquée par des gros dégueulasses incapables de se contenir sur la plage.

Vous prêtez des intentions à toutes les femmes en maillot de bain, toutes celles qui marchent dans la rue, toutes celles qui se déshabillent à la plage, des intentions qui n'existent que dans votre petite cervelle rongée par la frustration et les fantasmes. Vous avez le droit de fantasmer, nous en avons tous le droit, c'est même plutôt sympa - mais ce que vous n'avez pas à faire, en revanche, c'est imposer vos fantasmes à celles qui n'ont rien demandé, qui ne vous ont donné aucun signe d'intérêt pour ces divagations, si ce n'est ceux que vous voyez à travers votre vision déformée par le manque de respect.

Vous citez Elisabeth Lévy et ses "ongles vernis" (l'opposition constante entre féminité et féminisme est un autre débat, mais sachez tout de même qu'on peut combattre le patriarcat avec une manucure impeccable ou les ongles sales et que ça ne change rien à la valeur de nos mots et de notre indignation) qui parle du calvaire d'être désirée. C'en est effectivement un quand c'est constant, de la part de gens à qui on n'a rien demandé et qu'on ne toucherait même pas avec le doigt d'une autre, et qu'on est vues uniquement à travers ce prisme là. Celui de la séduction, du charme, de la sexualisation constante de corps dont nous avons hérité de naissance et qui diffèrent vaguement du vôtre - mais nous ne sommes pas des objets de désir par défaut, parce que nous avons des seins et un vagin. Ces organes nous appartiennent et il n'appartient qu'à nous d'en donner l'accès aux personnes que nous avons explicitement choisies.

Elle parle également d'un combat déjà gagné - pour elle, peut-être. Peut-être qu'elle est effectivement payée autant que ses collègues hommes, peut-être qu'elle ne risque pas de se faire tuer, enlever ou violer sur le chemin de l'école, peut-être que l'excision n'est pour elle qu'un concept lointain, peut-être aussi qu'elle n'a jamais été virée pour avoir été enceinte ou harcelée sur son lieu de travail ou qu'elle ne s'est jamais pris une main au cul dans le métro. Et si c'est le cas, alors je suis très sincèrement heureuse pour elle - elle a beaucoup de chance, et elle ferait bien de l'admettre avec humilité plutôt que de tenter d'écraser ses petites camarades sous le poids de sa supériorité. Peut-être aussi qu'elle a simplement compris depuis bien longtemps qu'il valait mieux se ranger du côté des hommes et renier toute envie de progrès pour ne pas faire de vague et ne pas ralentir son ascension.

Peut-être.

À l'échelle de l'histoire de l'humanité, ça fait environ huit minutes qu'on commence à dire "Eh, venez, on laisse de la place aux femmes, pour changer ?" et déjà on se fait huer et ça hurle à la "surféminisation" et à l'invasion féministe dans tous les sens. Et c'est marrant, parce que ça ressemble vachement à ce qu'on essaye d'expliquer de notre côté, dans la situation inverse, et avec beaucoup plus de retenue, mine de rien. Que ça fasse autant réagir est révélateur : en hurlant contre le progrès, vous admettez qu'il y a effectivement un déséquilibre et que la place des femmes dans le monde est tellement pourrie que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour ne surtout pas vous y retrouver. L'idée même de nous laisser accéder à une fraction des avantages qui vous sont attribués de par votre statut d'homme vous rend... hystériques.

Analysez cette panique et cherchez-en l'origine. Qu'est-ce qui vous fait si peur ? Pourquoi parler de "terreur féministe" ? Vous nous voyez vraiment comme une menace ?

Si vous êtes contre le changement, le progrès, et l'égalité, alors vous avez raison. Si vous estimez qu'on doit toujours être payées moins que vous et qu'on doit accepter les mains au cul et les insultes et les agressions et les viols et les injustices auxquelles on fait face quotidiennement, dans le monde entier, alors vous avez raison. Si vous pensez qu'on en a un peu marre de se faire maltraiter sans être prises au sérieux, sans voir nos agresseurs et nos détracteurs payer le prix de leurs actions, alors vous avez raison.

Nous allons effectivement continuer cette invasion féministe. Et même qu'on va embrigader vos fils et vos filles. On répliquera avec force quand vous nous toucherez sans avoir pris le temps de demander notre autorisation. Nous allons nous battre pour obtenir cette égalité que nous attendons depuis bien trop longtemps déjà. Et vous savez quoi ? Tout le monde va en bénéficier. Et on pourrait très bien s'envoler et parler de domination féminine de la planète et imposer une dictature mondiale sous le signe du néo-féminisme, mais on va se contenter de se hisser à votre niveau et de palper un peu de ces avantages sur lesquels vous êtes assis depuis des millénaires.

Et nous ne ferons plus l'effort d'être polies et gentilles et de murmurer nos requêtes tendrement pour ne pas vous froisser. On a essayé cette méthode, ça n'a pas pris, alors on va parler un peu plus fort. Et on va atteindre de plus en plus de gens (merci internet !), qui vont parler de plus en plus fort avec nous, et influencer les générations à venir et, bientôt, vous n'existerez plus. Parce qu'on ne peut rien contre le progrès - il est en marche, il a été pris en considération, il avance, et il ne s'arrêtera jamais. Il n'y a pas de retour en arrière possible.

Le mieux à faire pour vous maintenant, c'est de plier votre ego, de le ranger dans un tiroir, de vous asseoir dans un coin et d'écouter, avec attention et humilité, ce que nous disons vraiment, pourquoi nous le disons, et de nous laisser avancer. Avec un peu de chance, vous découvrirez à votre tour que le fait de nous laisser exister en tant qu'êtres humains de valeur égale a quelques avantages, même pour vous.

Détendez-vous, ça va aller, on arrive et on va tout réparer.