Lina El Arabi : "Le jour où 'Noces' n'indignera plus, les femmes auront perdu"

Lina El Arabi, révélation du film "Noces" de Stephan Streker
Lina El Arabi, révélation du film "Noces" de Stephan Streker
Dans "Noces", le Belge Stephan Streker dresse le portrait tout en finesse d'une Antigone moderne, qui refuse de se marier avec un homme qu'elle n'a pas choisi. Nous avons rencontré son interprète, la révélation Lina El Arabi.
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Zahira, 18 ans, est une jeune fille comme les autres. Dans la Belgique qui l'a vue naître et s'épanouir, elle va au lycée, sort en cachette pour aller danser avec ses copines, plaisante avec son frère Amir, a un petit ami qu'elle aime. Mais lorsque sa famille, dont elle est très proche, lui impose un mariage traditionnel pakistanais avec un homme qu'elle ne connaît pas, Zahira va entrer en résistance. Pour incarner ce beau personnage, tiraillé entre le respect des traditions et son désir naturel d'émancipation, le Belge Stéphan Streker a fait appel à Lina El Arabi. Révélation de Noces, l'actrice française porte à bout de bras le portrait de cette jeune femme bien décidée à rester maîtresse de son destin malgré la pression familiale.

Nous l'avons rencontrée pour parler de Noces, de son personnage Zahira et de ses futurs projets.

Bande-annonce de "Noces"

Terrafemina : Comment êtes-vous arrivée sur le film Noces ?

Lina El Arabi : J'ai passé un casting tout ce qu'il y a de plus classique en janvier 2015 et j'ai été rappelée en juin, une semaine avant le début du tournage. Ça a été un peu compliqué, je n'ai une qu'une semaine pour réaliser ce qui m'arrivait, pour apprendre le ourdou (la langue parlée au Pakistan, ndlr) et pour créer une relation avec les autres membres de la famille. J'ai eu beaucoup de chance car j'ai rencontré Sébastien Houbani, qui joue mon frère Amir. C'est un grand acteur et un homme génial, qui m'a pris immédiatement sous son aile et m'a aidée à progresser en ourdou.

Qu'avez-vous ressenti à la lecture du scénario ?

L. E.A. : On dit souvent qu'un bon scénario ne fait pas nécessairement un bon film, et inversement. Mais là, le scénario était tellement bien écrit, que j'ai pleuré lorsque je eu fini de le lire. C'est après l'avoir fait lire aux membres de ma famille, qui étaient aussi très émus, que je me suis dit qu'il y avait vraiment quelque chose dans ce film.

Imaginiez-vous tenir si vite un premier rôle si intense ?

L. E.A. : Quand on dit que l'on veut être comédienne, on est rarement prise au sérieux. Moi, je me disais simplement que j'aimais le théâtre, que j'aimais jouer et je n'envisageais pas de tenir un jour un rôle principal. Ça fait dix ans que je passe des castings. Même si je ne suis pas connue du grand public, ça fait longtemps que je travaille ! Il y a eu beaucoup d'attente, beaucoup d'espoirs déçus. J'ai eu énormément de chance de tomber sur ce rôle.

Noces est une tragédie moderne. Vous êtes-vous inspirée des héroïnes tragiques comme Antigone pour incarner Zahira ?

L. E.A. : Je connaissais déjà bien l'histoire d'Antigone pour l'avoir travaillée quand j'étais au lycée, mais je n'ai pas eu le temps de me replonger dedans. Finalement, je pense que ça n'est pas plus mal, car ça m'a permis de rester dans l'instinct et de ne pas trop cérébraliser le rôle. Parfois, il y a des questions qu'il ne vaut mieux pas se poser pour rester dans quelque chose d'instinctif et de vrai.

Qu'est-ce qui vous a plus dans le personnage de Zahira ?

L. E.A. : J'aime le fait que Zahira soit une vraie héroïne moderne, qu'elle défende des valeurs féministes, qu'on le veuille ou non. Je ne comprends pas qu'aujourd'hui, on puisse se revendiquer comme n'étant pas féministe ! Zahira ose dire "non" à un contexte traditionnel où l'on ne dit pas "non".

Lina El Arabi et Sébastien Houbani
Lina El Arabi et Sébastien Houbani

Comment s'est déroulé le tournage de Noces ? Le travail avec Stephan Streker et celui avec Babak Karimi et Neena Kulkarni, qui jouent vos parents ?

L. E.A. : Ça me fait plaisir que vous me posiez cette question car souvent, on me demande quelle a été ma relation avec Sébastien Houbani, mais on me parle rarement des deux incroyables comédiens qui jouent mes parents. Pour le coup, la relation avec eux était très spéciale. Babak Karimi, qui joue mon père, parle perse car il est Iranien. Neena Kulkarni, elle, est Indienne et parle hindi. Mais même si le dialogue était un peu compliqué, ils s'étaient tous les deux investis de la mission de me couver. Ils étaient très touchés par le fait que c'était mon premier film. Ils m'ont beaucoup aidée en me rassurant tout au long du tournage.

Noces aborde sans fard la question du mariage forcé. Dans le film, Zahira subit une IVG. Ce sont des thèmes très forts, qui sont rarement abordés à l'écran. Considérez-vous avoir joué dans un film engagé ?

L. E.A. : Je pense que le film aborde avant tout le thème du vivre ensemble. Dans le film, il est question de l'incompréhension de deux cultures, de deux traditions qui cohabitaient sans problème mais qui, sur la question du mariage forcé, sont irréconciliables. Au-delà du mariage forcé, Noces aborde le thème des droits de la femme, celui de son émancipation. Noces raconte ce qui arrivé à Zahira, mais son histoire ressemble énormément à celle de milliers de jeunes femmes qui vivent en Occident aujourd'hui. Leurs parents ont d'autres traditions, mais elles, elles sont bien nées ici. Il y a une espèce d'hypocrisie de la part des parents qui eux, ont quitté leur pays pour avoir un avenir meilleur, se sont installés dans un pays de culture occidentale dans laquelle ont baigné leurs enfants, mais qui refusent de les voir s'émanciper des traditions qu'ils ont eux-mêmes fuies.

Avoir une double culture, c'est bien, c'est extrêmement enrichissant. Mais le moment où ces deux cultures entrent en contradiction, c'est un déchirement. Dans Noces, le personnage qui est le plus représentatif de ce déchirement, ce n'est pas Zahira. C'est son frère Amir. Il est partagé entre son amour pour sa soeur, qu'il comprend totalement, et les traditions prônées par ses parents, qu'il comprend tout autant.

Lina El Arabi
Lina El Arabi

Vous poursuivez en parallèle de votre carrière d'actrice des études en journalisme. Est-ce que ça vous influence dans vos choix de films ?

L. E.A. : C'est évident que le journalisme a éclairé mon rapport à l'actualité en nourrissant ma curiosité pour le monde qui m'entoure, mon intérêt pour la politique. D'un autre côté, je suis quelqu'un de très instinctif, d'un peu sauvage, qui me permet de faire des films, que je choisis. J'insiste bien sur le fait que je choisis mes films, qu'une carrière se bâtit aussi sur des refus. Je n'ai pas la rage de tourner, je ne cours pas les castings, je préfère chercher les beaux projets. S'il le faut, je ne tournerai que tous les cinq ou dix ans. Peut-être d'ailleurs, que je ne tournerai plus jamais, mais au moins je serai fière de ce que j'ai fait.

Noces sort en salle ce 22 février, mais a été présenté dans de nombreux festivals auparavant. Quels ont été les retours du public ?

L. E.A. : On a eu de la chance car Noces a été présenté dans énormément de festivals, a eu droit à beaucoup d'avant-premières, auxquelles j'ai essayé d'assister au maximum pour rencontrer les gens. Il y a deux catégories de réactions : la première de personnes qui ont adoré le film, qui nous disent à quel point ils ont été émus. Et puis il y a une deuxième catégorie de personnes plutôt énervées et qui nous disent que le film ne donne aucune solution. J'aime beaucoup cette catégorie-là car elle appelle au débat. Nous, on fait du cinéma, on n'est pas là pour donner une solution. C'est du ressort de la politique. Mais ce qui est génial, c'est que la solution qu'ils cherchent est dans leur réaction. Si Noces provoque en vous de la colère, de la révolte, c'est que le film a visé juste. Le jour où voir une femme mariée de force n'indignera plus, où on sera indifférents face à ce problème, c'est qu'il n'y aura plus rien à faire.

Noces de Stephan Streker, avec Lina El Arabi, Sébastien Houbani, Babak Karimi, Neena Kulkarni, Olivier Gourmet, en salle le 22 février 2017.