Petit guide pratique du féminisme à l'usage des actrices françaises

Marion Cotillard à la première de Macbeth lors du 68e Festival de Cannes le 23 mai 2015.
Marion Cotillard à la première de Macbeth lors du 68e Festival de Cannes le 23 mai 2015.
Marion Cotillard vient de s'inscrire dans la longue lignée des artistes françaises rejetant le féminisme dans une interview accordée au magazine "Porter"... Rappel rapide de ce qu'est et n'est pas le féminisme.
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Bon, les artistes françaises, c'est quoi votre problème avec le féminisme exactement ? On vous fait signer un truc avec votre sang au début de votre carrière, on vous menace, on retient votre famille en otage ou un truc dans le genre ? Qu'est-ce qui vous pousse toutes à vous désolidariser du féminisme à tout prix en régurgitant des phrases prémâchées pendant vos interviews ?

Si même Beyoncé défile fièrement devant le mot "Feminist" à ses concerts, qu'est-ce qui vous empêche, vous, habituées des tapis rouges et grandes chouchoutes des américains, de vous joindre au mouvement ?

On vous a pas dit que c'était cool, maintenant ? Y a qu'à voir tous ceux qui font du biz sur le terme en lançant t-shirts, sacs, casquettes et accessoires pour revendiquer son féminisme : en plus de vendre du rêve, ça fait des dollars.

Après Lou Doillon et Mélanie Thierry, c'est au tour de Marion Cotillard de faire des vagues à l'international avec ses déclarations récentes sur le féminisme dans une interview accordée au magazine Porter :

"Je ne me considère pas comme une féministe. Il faut se battre pour les droits des femmes, mais je ne veux pas que cela sépare les hommes et les femmes. Pour moi, ça ne crée pas d'égalité mais une séparation. Nous devons nous battre pour le droit des femmes mais je ne veux pas que cela sépare les femmes des hommes. Parfois, dans le mot féminisme, il y a trop de séparation."

Bon.

Alors déjà, petit rappel qui pourrait s'avérer utile : le féminisme existe A CAUSE de l'existence d'une séparation entre hommes et femmes. S'il n'y avait pas de séparation, on n'aurait pas tous ces débats. Le féminisme vise justement à RASSEMBLER - d'où le terme "d'égalité des sexes" et non de "séparation au profit de la création d'une société matriarcale d'amazones féroces qui n'utiliseront les hommes que pour procréer mais c'est tout, sinon ça dégage merci bonsoir" (même si bon... ) (oh ça va on peut encore rigoler nan ?!).

Donc, puisque ça n'a pas l'air d'être très très clair, voici un petit guide pratique du féminisme, à l'usage des actrices françaises qui souhaiteraient se renseigner avant de se désolidariser à tout prix de peur de faire du mal à leur carrière (ou leur cerveau, on sait pas trop).

- Féminisme :

Dans sa définition la plus épurée, le féminisme se décrit ainsi : "Mouvement militant pour l'amélioration et l'extension du rôle et des droits des femmes dans la société."

Je sais pas vous, mais moi, j'en tremble pas dans mes bottes en lisant un truc pareil, j'ai plutôt tendance à hocher la tête en disant "ah oui c'est bien ça, c'est un bien noble projet dites donc".

Reprenons donc les termes qui sont souvent associés à ce "mouvement" (et non "cette secte", "cette association de malfaiteurs" ou encore "cette nouvelle religion au projet de domination mondiale")

- Egalité des sexes :

Comme nous l'avons vu plus haut, ce terme implique la recherche d'une égalité et non de la domination d'un sexe sur l'autre (comme c'est le cas aujourd'hui) (un indice pour ceux du fond qui suivent pas : ce sont les hommes). Cela signifie qu'aujourd'hui, à l'heure où j'écris ces lignes, les deux sexes ne sont absolument pas égaux en droits.

Les femmes gagnent moins, subissent plus de violences de la part des hommes que l'inverse, sont mariées de force, tuées à la naissance, privées d'éducation et tout un tas d'autres joyeusetés à travers le monde. Elles ne sont l'égale de l'homme dans AUCUN pays - ça se manifeste juste différemment selon les sociétés.

- Sexisme :

Vous êtes anti-racistes et anti-homophobes ? Cool, vous allez pouvoir rajouter anti-sexistes à votre C.V. ! En quoi ça consiste ? C'est très simple : à combattre toutes ces inégalités et à se révolter face aux différences de traitement dont sont victimes les femmes. Se révolter contre cette séparation entre hommes et femmes, justement.

Dans les médias aussi, donc dans vos métiers, les femmes souffrent d'une très mauvaise représentation, sont moins bien payées, ont moins de rôles, et quand elles en ont, elles ont de la chance si on les force pas à agiter leurs seins devant la caméra et à jouer, au choix, la vierge ou la putain.

Tenez, par exemple : en 2013, Angelina Jolie était l'actrice la mieux payée du monde. Ça ressemble à une bonne nouvelle, sauf qu'au classement mixte, elle n'était que treizième - elle était donc bien moins payée que douze de ses collègues masculins.

Et entre 2007 et 2012, 26,2% des actrices se sont dénudées à l'écran - contre 9,4% chez les acteurs. Et sans même parler de nudité, 28,8% des femmes ont porté des tenues légères contre 7% des hommes. Ça y est, ça commence à piquer un peu ? Pour résumer : dans un seul film, environ un personnage féminin (avec du dialogue) sur trois se retrouve en petite tenue ou carrément dénudée.

Pour vous rappeler un peu l'ambiance, une analyse parue dans The Journal of Management Inquiry a bien résumé le problème de la représentation des genres, en révélant les faits suivants :

"Le visage d'un homme âgé est censé véhiculer une certaine idée de maturité et de caractère, tandis que le visage d'une femme est plus apprécié lorsqu'il est jeune"

Quant aux femmes réalisatrices, elles ont déjà de la chance quand elles arrivent à obtenir un contrat, maintenant y a plus qu'à espérer qu'on les laisse s'occuper de grosses productions un peu plus souvent.

En France, notamment, une étude du CNC révèle que les femmes réalisatrices gagnent en moyenne 30% de moins que leurs collègues masculins - et ça concerne aussi les actrices (donc vous, quoi). On vous sucre 30% de vos revenus sous prétexte que vous êtes une femme et vous allez me parler de la séparation causée par le féminisme ? Bonne blague, je me gausse.

Vous n'avez qu'à écouter vos collègues américaines, elles n'arrêtent pas d'en parler. Vous voulez qu'on continue à prendre la France pour un pays médiéval ? Non ? Bon bah bougez-vous un peu alors.

- Harcèlement :

Alors certes, je doute que vous soyez souvent confrontées à ce qu'on appelle aujourd'hui le harcèlement de rue - mais je suis à peu près certaine que vous avez déjà vécu une forme d'agression (au moins verbale) dans votre boulot.

Est-ce que tous les mecs avec qui vous bossez - réalisateurs, producteurs, directeurs de casting, acteurs... - vous traitent de la même manière que vos collègues masculins ? Est-ce qu'on vous a déjà fait des allusions un peu lourdes ? Demandé de vous dénuder un peu plus, d'être sexy, jolie, mignonne, belle, séductrice, mais rarement intelligente, drôle, ou ingénieuse ? Est-ce qu'on vous a déjà fait des propositions gênantes ?

Si vous n'avez rien vécu de tout ça, vous avez probablement bénéficié de la présence d'une armée de bonnes fées au-dessus de votre berceau, parce que c'est malheureusement le quotidien d'une flopée de vos collègues du monde entier.

Ça y est ? Ça commence à être un peu plus clair ?

Allez, on en remet une couche :

Être féministe, c'est vouloir que tout le monde - femmes, hommes, trans, personnes non-binaires - bénéficie des mêmes droits, avantages et protections.

Être féministe, c'est vouloir établir une égalité entre les sexes afin que les hommes et les femmes soient aussi bien représentés les uns que les autres.

Être féministe, c'est vouloir offrir leur chance aux femmes qu'on ne laisse pour l'instant pas s'épanouir et qu'on met de côté au profit des hommes, jugés plus fiables.

Être féministe, c'est s'assurer que chaque femme puisse bénéficier du luxe qu'est le fait de CHOISIR. Choisir ou non d'avoir un enfant, choisir ou non d'avoir une carrière (peu importe le domaine), choisir de s'habiller comme elle le souhaite, choisir de vivre seule ou accompagnée (de la personne de son choix).

Être féministe, ce n'est pas vouloir imposer un mode de vie et de pensée unique à tous les individus de cette planète et les forcer à entrer dans un moule qui ne leur convient pas. Ça n'est pas non plus séparer les hommes et les femmes - ça, ça s'appelle le sexisme. Non mais j'insiste hein, parce qu'à vous écouter, ça a vraiment l'air compliqué à intégrer comme notion.

Être féministe, c'est aussi se battre pour que les hommes aient une vie meilleure, par exemple en militant pour l'instauration d'un congé parental et en se révoltant contre la dictature de la virilité à tout prix, contre cette vision du mâle fort et puissant qui fait du mal à beaucoup d'hommes. Leur permettre d'exister selon leurs termes, sans se soucier d'une quelconque pression sociétale et sans les forcer à se plier à des diktats poussiéreux qui les empêchent de s'épanouir, eux aussi, de la façon qu'ils ont choisie.

Alors allez-y sans crainte, rangez-vous sous le drapeau du féminisme - parce que se déclarer anti-féminisme, c'est comme se déclarer anti-égalité, anti-tolérance et anti-progrès.

Dire qu'on n'est pas féministe, c'est dire qu'on n'estime pas que les femmes méritent d'avoir les mêmes droits et avantages que les hommes. C'est nier toutes les injustices qui existent encore sous prétexte que bon, ça va, on a le droit de vote et on peut porter des pantalons, on va pas non plus demander le même salaire hein, faut pas déconner.

Rejoignez-nous, soyez sans crainte, passez du côté féministe de la force - vous verrez, on s'y sent bien, on gagne un peu de terrain tous les jours et on fait du bien partout où on passe (sauf aux cons, mais eh, ça leur fait les pieds). Grâce au féminisme, des millions de petites filles entrent dans l'âge adolescent et adulte en ayant conscience de leur valeur et de leur pouvoir. Elles grandissent en imaginant un avenir meilleur pour elles. Elles accèdent à des avantages que leurs mères n'ont pas connu. Elles apprennent à maîtriser des outils dont elles ignoraient l'existence il y a encore peu de temps.

Le féminisme permet de construire un monde meilleur, un avenir plus brillant et optimiste pour les femmes mais aussi pour tous ceux qui les entourent. Parce qu'on a besoin de tout le monde pour avancer, et que sans les femmes, on n'ira pas bien loin. Alors prenez votre carte, faites-la tamponner et paradez fièrement sous ce terme qui n'est pas une insulte ni un gros mot et encore moins un frein à votre ascension - au contraire, il pourrait bien vous permettre de viser encore plus loin et de grimper plus haut, plus vite.

Et puis bon, vous ne voudriez pas être la risée des prochaines générations qui vous regarderont comme les derniers piliers d'une société archaïque, tout de même ? Ça ferait mauvais genre.