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Par   -  Publié le 20 octobre 2009
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Y a-t-il un goût féminin en art ?

Alors que l’on célèbre cette semaine la Fiac de Paris, Terrafemina s'interroge : existe-t-il un "goût féminin" en art ? On dit que les femmes sont plus naturellement portées vers le Beau, la musique, la peinture ou la lecture que les hommes. Est-ce une attirance naturelle ? Ou est-elle le fruit d'une culture particulière du "féminin" ?

Les filles ont le goût des arts dès l’enfance

Les filles ont le goût des arts dès l’enfance

Selon l’étude menée par Sylvie Octobre [1] en décembre 2005 pour le Ministère de la Culture sur « la fabrique sexuée des goûts culturels », le constat est sans appel : les filles et les garçons ne s’intéressent pas aux mêmes choses, et dès l’enfance, leur rapport à la culture et à l’art se différencie. Les filles écoutent plus de musique, lisent plus, s’investissent davantage dans la pratique d’un instrument de musique, et sont, dès 6 ans, deux fois plus nombreuses que les garçons à pratiquer une activité artistique amateur.


Cet état de fait semble relever d’une certaine perception acquise du « féminin ». Sylvie Octobre note dans son rapport : « Aux filles, le sens commun attribue généralement sensibilité, créativité, aptitude à communiquer, toutes qualités dont certaines activités culturelles – notamment les pratiques artistiques amateurs – sont supposées être un terrain favorable de développement. »

 

La représentation du « féminin » serait donc à l’origine de la tendance avérée des parents à valoriser les affinités « artistiques » de 38% des filles contre 20% des garçons entre 6 et 14 ans. Sylvie Octobre établit sur cette base son constat : « les filles et les garçons ne sont pas égaux en termes d’expression des goûts, car ils ne sont pas orientés par les parents vers les mêmes activités et parce que, en termes de loisirs, les modèles parentaux – de la mère et du père- imprègnent l’enfant différemment selon qu’il est fille ou garçon. »

Bref les filles font du violon et les garçons jouent au foot.

Suffisant pour laisser une marque durable dans « le goût » des femmes pour les arts ?

 


Le goût des études

Le goût des études

Apparemment oui, en grandissant le goût légué semble devenir une aspiration véritable, car les filles s’avèrent les championnes des écoles d’art.


Pour l’année 2007-2008, selon un rapport du Ministère de la Culture et de la communication signé Reine Prat [2], la domination des femmes dans certains domaines apparaît nette, voire écrasante : elles représentent 93% des élèves en école de danse, 66% en art dramatique,  63% en arts plastiques, 54% en architecture, et 53% dans les écoles du spectacle vivant.


A l’Ecole du Louvre, en 2008/2009, on compte 287 garçons inscrits pour 1186 filles. Aux Beaux-Arts, 330 filles pour 214 garçons.


La situation est parfois si déséquilibrée que des quotas ont été mis en place pour rehausser la chance des garçons d’accéder à un métier artistique… C’est le cas au Cnsad (Centre National Supérieur d’Art dramatique) qui a ainsi fait tomber le pourcentage de ses élèves filles à 50% alors qu’elles représentent les 2/3 des candidatures.
Ces bastions de femmes prêtes à vivre d’art et de musique sont elles pour autant animées d’une approche spécifique de l’art, d’un goût qui rendrait leurs œuvres « différentes de celles des hommes » ?

 

Photo : Cindy Sherman

Un gout singulier en tant qu’artistes ?

Un gout singulier en tant qu’artistes ?

Pas vraiment selon Elisabeth Lebovici [3], critique d’art et ancienne rédactrice en chef de Beaux Arts Magazine,  qui ne conçoit le «  goût féminin » en art que comme un concept ayant servi, tout d’abord les hommes, comme Apollinaire qui au début du siècle faisait l’éloge du travestissement, puis les artistes féministes des années 70, comme fond de réflexion en vue d’imposer un nouveau point de vue sur des thèmes longtemps ignorés.

 

Car jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, les femmes n’ont souvent eu que leur bon goût pour pleurer leur absence de droit à s’exercer elles-mêmes au grand souffle créateur. Pour les mieux loties, elles avaient le loisir de pianoter d’un air doux sur de larges pianos, coudre d’une main experte les atours d’une robe de soirée, et les plus bohèmes s’allongeaient nues sur les canapés mités des artistes mâles de leur quartier.


L’émancipation des femmes et leur accès à la scène artistique a abouti dans les années 70 et 80 à différentes formes de création, exprimant une vision du corps, de l’intime et de la sexualité volontairement centrée sur la perception féminine, dans le cadre du body art par exemple.


Mais comme le signale Elisabeth Lebovici, « toutes celles qui se sont accrochées à la revendication d’un goût féminin particulier et exclusif ont été dépassées. L’idée d’un goût féminin est trop figé, trop conservateur pour être valide sur le plan artistique. »


Il semble qu’en tant qu’artistes, les femmes ont certes pu revendiquer la spécificité d’un goût et d’une approche différente de celle des hommes, mais de manière ciblée et temporaire, comme pour élargir le cadre avant de s’y déployer  à égalité des hommes, traitant du genre sans pour autant se définir par rapport à lui. La carrière d’une Cindy Sherman, féministe des années 70, aujourd’hui parmi les artistes les mieux cotés au monde,  est citée comme exemplaire de ce mouvement.

 

Photo : Cindy Sherman

 

 

Exposer, est-ce de bon goût?

Exposer, est-ce de bon goût?

C’est donc peut-être du côté des femmes qui travaillent aujourd’hui dans le marché de l’art que l’on pourrait chercher l’expression d’un goût particulier, et tout particulièrement dans le milieu des galeristes. De grandes figures comme Berthe Weil, Iris Clert, ou Denise René ont en effet marqué l’art contemporain, et la profession est en voie de féminisation.


« Reprenant, sous une nouvelle forme, le rôle de protectrices des arts et des lettres longtemps attribué aux femmes par le biais des salons et du mécénat, des galeristes vont choisir d’être des activistes du monde de l’art.  Elles vont se battre pour faire de leur galerie des lieux de partis pris, pariant sur des travaux novateurs. De leur galerie, elles vont faire leur création, permettant de concilier un rôle de soutien et de dévouement, tout à faiT admis pour des femmes, avec une forme d’aventure où elles vont pouvoir entreprendre et s’affirmer », observent Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici dans leur livre « Femmes artistes/ artistes femmes » [4].


Selon Nathalie Obadia [5], galeriste à Paris et figure majeure du marché de l’art contemporain,  « c’est un renouvellement de pratiques et d’enjeux qui est intervenu avec la libération des femmes ». Selon elle, ce n’est pas tant que sa profession se soit féminisée, ni qu’il y ait la moindre tendance à privilégier des œuvres de femmes parce que ce sont des femmes, mais plutôt qu’elle se soit ouverte à des comportements plus féminins, dans « une forme de décomplexion par rapport à de nouvelles approches, des canons physiques par exemple. »

 

En somme, les hommes de l’art seraient apparemment plus féminins qu’autrefois, comme si le goût féminin reflétait une forme d’ouverture, de sensibilité renouvelée. Pas plus ?

 

photo : Cindy Sherman

 


 

 

Le goût de « marchander » autrement ?

Le goût de « marchander » autrement ?

Selon le sociologue de l’art et chercheur au CNRS Alain Quemin [6], « les femmes ont plus souvent que les hommes un engagement moins "business oriented", elles s'engagent plus souvent par conviction, pour rendre service, reprenant une certaine fonction traditionnellement dévolue aux femmes. En cela, elles adoptent souvent des stratégies moins intéressées qui peuvent s'avérer désastreuses financièrement ou, à l'inverse... extrêmement payantes à terme car la réussite peut être d'autant plus forte qu'elle était improbable... »


Une attitude plus qu’un goût.  Alain Quemin précise que l’influence des femmes est nécessairement diminuée par leur absence aux postes clés du marché : « Il est clair que les grands directeurs de musées internationaux sont plus souvent des hommes que des femmes, et que celles-ci se trouvent souvent cantonnées à des rôles secondaires dans l'espace des musées, même si elles sont sans doute majoritaires en termes d'effectifs… »


Du côté des acheteurs, même chose, les femmes, moins nombreuses que les hommes, mais pas forcément moins visibles. Selon Anne Heilbronn [7], experte à la salle des ventes Sotheby’s : « les collectionneuses sont moins nombreuses mais souvent pour cette raison plus courageuses. Une collectionneuse comme Anne-Marie Springer est un bon exemple : elle a osé faire monter les enchères pour se faire une place dans un milieu assez fermé".

Mais il reste difficile de faire des généralités sur ce que les collectionneuses vont affectionner en particulier. "Cela dépend du goût de chacune" précise Anne Heilbronn.

 

photo : Cindy Sherman

 

 

 

Le goût des positions subalternes…

Le goût des positions subalternes…

A l’idée que les femmes ne disposent peut-être pas du champ nécessaire à l’expression de tous leurs goûts, Reine Prat [2] enchaîne en riant :


« Si vous voulez parler du goût des femmes en art à l’aide de mon enquête, vous pourriez dire que les femmes n’aiment pas trop les grands espaces ni les grandes responsabilités, qu’elles préfèrent en général être dirigées plutôt que de diriger, jouer en banlieue plus qu’au centre des villes, faire les comptes plutôt que venir saluer à la fin des représentations, et puis… qu’elles n’aiment pas trop les gros salaires, ça les gêne ! »


Le ton est ironique mais les chiffres sont édifiants : les hommes dirigent 92% des théâtres consacrés à la création dramatique, 89% des institutions musicales, 86% des établissements d’enseignements artistiques, 78% des établissements à vocation pluridisciplinaires, 71% des centres de ressources et 59% des centres chorégraphiques nationaux.


A regarder la sociologie du milieu artistique, on y retrouve tous les clichés du conservatisme et du sexisme. Les arts ne sont pas plus avancés qu’une bonne vieille entreprise de déménagement sur la question de l’égalité des chances et de la parité.


photo : Cindy Sherman

 


 

Le goût des autres…

Le goût des autres…

Autant dire que si le goût féminin n’est qu’une construction culturelle, de parents qui envoient leur fille à la danse, de femmes qui revendiquent leur spécificité, d’artistes qui interrogent l’identité, de galeristes qui se sentent l’envie de porter du rose comme on portait du gris… Le goût « des femmes » n’est en tous cas pas du goût de tous.


Difficile dans cette situation d’évaluer ce que pourrait être l’impact d’une direction féminine dans les arts, capable d’y affirmer son goût et ses envies, afin de voir si cela changerait quelque chose.


Sans doute rien.

Mais on est si loin d’avoir essayé qu’on ne peut rien présager. Il reste dommage de devoir (à nouveau) déplorer la fadeur des archaïsmes qui gouvernent les maîtres du marché de l'art. Quel manque de goût, n'est ce pas ?

 

Marika Mathieu


photo : Cindy Sherman

 

 

Notes de fin

Notes de fin

[1] Sylvie Octobre : « La fabrique sexuée des goûts culturels, Construire son identité de fille ou de garçon à travers les activités culturelles »


[2] Reine Prat est chargée de mission pour l’égalité à la direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles, Ministère de la culture et de la communication. Agrégée de lettres, elle travaille depuis une vingtaine d’années dans le domaine des politiques culturelles. Elle conduit actuellement la mission « Pour l’égalité et la mixité dans le spectacle vivant » (source ARCADI). Dans ce cadre, elle a réalisé en 2006 et 2009, deux études portant sur l’ (in-)égalité des sexes dans le spectacle vivant. Consultez son dernier rapport ici !

 


[3] Elisabeth Lebovici, historienne d'art et ancienne rédactrice en chef de Beaux-arts Magazine, fut longtemps critique d'art au journal Libération. Elle a été l'auteur de nombreux catalogues et d'articles sur l'art contemporain et les femmes artistes (Global Feminisms au musée de Brooklyn, mars 2007), et a dirigé des ouvrages sur des thèmes de société comme L'Intime (1998-2004).

Son blog


[4] Femmes artistes, artistes femmes par Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici Editions Hazan Paris 2007 (480 pages)

Résumé ici

 

[5] Nathalie Obadia, galeriste
GALERIE NATHALIE OBADIA
3 rue du Cloître Saint-Merri
75004 - Paris – France
Phone: +33 (0) 1 42 74 67 68
Fax: +33 (0) 1 42 74 68 66
email: info@galerie-obadia.com
Consultez ici son édito pour terrafemina

[6] Alain Quemin : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Cachan et de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, professeur agrégé de sciences sociales, docteur en sociologie de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS Paris) (thèse sur Les commissaires-priseurs. Analyse d'une profession et de son rôle dans les ventes aux enchères en 1994), habilitation à diriger des recherches en sociologie de l'université Paris-III Sorbonne nouvelle en 2002, membre de l'Institut Universitaire de France depuis 2005, Institut des Hautes Etudes de l'Entreprise en 2006-2007.
En savoir plus...

[7] Anne Heilbronn est experte en lettres et manuscrits chez Sotheby’s
Retrouvez-la ici et chez Sotheby’s

 

 

Voir aussi :  art    feminisme    debat   
 

7 commentaires

Alescandra - 20/10/09 10:05
Encore un article passionnant. Merci pour les pistes de lecture, vous m'avez donné envie de creuser davantage le sujet.
theonejulie - 20/10/09 11:53
Excellent article avec des intervenants très intéressants.
brownies1985 - 11/04/10 10:56
J'ai pris mes notes :)
country33 - 25/11/10 08:54
Super tous ces articles , merci de nous tenir informé .
country33 - 09/01/12 18:58
Les beaux arts et le Louvre pour les femmes c'est bien ça montre aussi qu'elles ont du gout pour tout ce qui est raffiné.
rosemary - 09/01/12 19:19
c'etait bien interessant tous ces articles, merci beaucoup.
franmic64 - 23/01/12 23:47
Merci pour cet excellent article, j'ai adoré!

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