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Par   -  Publié le 16 décembre 2010
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Les intellectuels sur Internet : le débat intégral

Les intellectuels d’aujourd’hui ont-ils investi la Toile ? Comment et pourquoi utilisent-ils le web pour diffuser leurs idées ? Terrafemina et La Revue des Deux Mondes ont invité Jean-Marie Colombani et des sociologues des médias pour en débattre. Compte-rendu de la rencontre débat du 16 novembre, par Lisa Jacob et Lou-Cheyenne Meheut.  

Les intellectuels sur Internet : le débat intégral

Les intellectuels sur Internet : le débat intégral © Lisa Jacob

 Un débat organisé par le magazine web féminin Terrafemina en partenariat avec la Revue des Deux Mondes.

Avec la participation de :

Jean-Marie Colombani, journaliste et Président fondateur du site d'information Slate.fr.

Dominique Cardon, sociologue au Laboratoire des Usages de France Télécom R&D. Chercheur et associé au Centre d' Etude des mouvements sociaux de l'EHESS.

Monique Dagnaud, directrice de recherche de l'Institut Marcel Mauss, spécialiste des médias et auteur pour Slate.fr et Telos-eu.com

Un débat animé par Michel Crépu, rédacteur en chef de la Revue des Deux Mondes.

 

Un nouvel espace public

Dominique Cardon, auteur de l'ouvrage « La Démocratie Internet » aux Editions du Seuil,  introduit le débat en nous éclairant sur les usages et pratiques d'Internet, et pose cette question : « quel est le type de transformation apporté par l'hypermédia Internet? »

« Tout d'abord, un élargissement majeur de l'espace public et du nombre d'interlocuteurs allant de pair avec un élargissement des formes d'énonciation sont notables et nous indiquent une aspiration croissante à la subjectivité. Il y a en effet, une transformation du mode d'énonciation que l'on peut avoir dans l’espace public et par conséquent une transformation du modèle de publication en comparaison au filtrage à priori contrôlé de la presse traditionnelle. »

 

L’intelligence collective et le vote des internautes

Cependant, Dominique Cardon ajoute qu’Internet en tant que modèle de publication horizontale, n'est pas un média platonique et ne dissout pas cette hiérarchie entre domaine privé et domaine public. Il s'avère que le travail de filtrage se fait alors par le biais de "l'intelligence collective des internautes" qui font l'information et produisent la visibilité.

C'est donc une manière spécifique d'organiser la visibilité basée sur un travail collectif qui décale le rôle exclusif des journalistes quant à leur responsabilité d'énoncer qui sont les intellectuels, les pensées, etc. L'internaute est un acteur responsable et réfléchi, qui à chaque clic émet un vote, contribuant à rendre visible ou invisible certaines choses sur la Toile.

« Google suggest » : l’inconscient du net

« Google suggest » : l’inconscient du net © Lisa Jacob

Au tour de Jean-Marie Colombani de prendre la parole en commençant par nous préciser que son site Slate.fr, se définit plus comme un site d'analyse et que d'information, qui se caractérise par un système d'auto filtrage des opinions et se rapproche en cela des modes traditionnels de la presse. Il y a donc refus volontaire de certains modes d'expression, tri et donc sélection des publications.

M. Colombani revient sur la visibilité selon les critères et le monopole de Google. L'analyse globale des résultats de Google suggest - les réponses suggérées intuitivement lorsque l’on tape une recherche- est inquiétante. Cependant, ces débuts chaotiques induits par Internet ne sont pas sans nous rappeler les bouleversements engendrés par l'invention de l'imprimerie.

 

Une nouvelle ère

Il y a de nouveau un changement d'échelle dans la transmission des idées et de la façon dont on pense les choses. Et Jean-Marie Colombani va plus loin en énonçant que c'est tout « Le mode de pensée hérité des Grecs qui est remis en cause par Internet », celui-ci s'offrant comme une  Toile vierge de toute hiérarchie. Nous sommes donc au seuil d'une vraie révolution, mais comment faire pour que cette révolution soit plus démocratique que les précédentes ?

Il y a donc deux types d'intellectuels, ceux, qui comme Bernard-Henri Lévy, publient leurs écrits sur Internet  et d'autres qui restent fidèles aux médias traditionnels (Le Monde, Figaro, etc.)

 

Un outil hyper démocratique

Un outil hyper démocratique © Lisa Jacob

Côté politique, Jean-Marie Colombani nous rappelle l'importance d'Internet aux Etats-Unis lors de la campagne de Barack Obama, ou encore, via le rôle du  site Ohmynews.com en Corée du Sud ou « comment Internet a contribué à donner un rôle nécessaire à la démocratisation de la Corée du Sud avec le slogan  révolutionnaire "chaque citoyen est un journaliste". »

Une élogieuse définition de l'hypermédia par lequel chaque individu est alors amené à se considérer comme l'égal d'un journaliste. Internet abolirait donc toute différence entre le journaliste et le citoyen.

 

Du filtrage et de la hiérarchie

Dominique Cardon n'hésite pas à préciser que dans ce « chaos, dans ce brouhaha » il est primordial d'introduire une hiérarchie de la distinction. Internet pourrait être assigné au rôle de « Révélateur » global et illimité, à nous de trier de façon un peu plus manichéenne les contenus.

Mais cette « sauvagerie » de départ n'était-elle pas aussi évidente au temps de l'imprimerie ?, se demande Michel Crépu. Le marché de l'imprimerie n'était-il pas lui aussi à l'époque un révélateur du "non-dit"?

Héritage direct de ce processus paradoxal qu'est "un maximum de démocratie engendre un maximum de cruauté", Internet, en tant qu'hypermédia nous confronte aux concepts d'hyperdémocratie et d'hyperviolence qui consacre la loi du plus fort de façon inédite dans l'histoire.

Liberté d’expression à l’américaine

Liberté d’expression à l’américaine © Lisa Jacob

Internet s'avère donc incarner toute cette "liberté et autonomie de la parole dans sa version très américaine" pour reprendre les propos de Dominique Cardon. Cependant pour sa part, attendre des changements politiques de la part d'Internet semble moins important que l'aspect essentiel de la liberté et l'autonomie de l’expression elle-même. Une autonomie qui s'avère quand bien même jamais complète.

Si on laisse une société dans une liberté de parole absolue, émergeront automatiquement des absurdités, voire des horreurs mais bien sûr aussi de très bonnes choses, et c'est sur ces aspects positifs, d'une prise de parole intelligente et constructive qu'il est important d'insister.

Les aspects et possibilités obscures d'Internet ne sont en effet absolument pas imposés à l'internaute, qui, pour reprendre l'idée de récepteur de Dominique Wolton, n'est "jamais passif". Ils sont fruits de démarches, de recherches volontaires et subjectives.

Il n'est point utopiste d'affirmer que lorsque l'on donne la liberté de parole à long terme à beaucoup de gens, ceux-ci finissent par l'utiliser intelligemment afin de construire quelque chose de stable et de qualité, un patrimoine collectif dans le sens du projet de l'encyclopédie libre  Wikipédia.

 Internet aux chercheurs. De même, du côté de la recherche, Dominique Cardon confirme les aspects positifs de l'usage de cet outil (internationalisation de la recherche, publication en ligne) permettant une ouverture d'horizon des interlocuteurs  et des possibilités de partages jusqu'ici inédites.

 

Les idées sans la forme ?

Un avis partagé par Jean-Marie Colombani, qui nous fait part de sa perplexité vis-à-vis de la notion de dissociation. En comparaison aux lieux d'énonciation de la pensée caractéristiques du XIXème siècle, nous sommes aujourd'hui dans une dissociation presque totale entre la promulgation de l'opinion et le "souci de la forme".

Soit, il est évident que le "J'Accuse" de Zola n'aurait pas eu un tel impact si Zola n'avait pas été écrivain et si cette formule n'incarnait pas par sa forme esthétique la puissance d'une opinion. Un autre exemple cardinal s'en suit, il s'agit du bloc-notes de Mauriac et de son étonnant succès auprès des lecteurs de l'époque. Celui-ci annonce bien ce "désir de rendez-vous" entre l'opinion de l'intellectuel et les lecteurs, qui passe forcément par un souci de la forme.

"Mauriac aurait tout simplement écrit un blog aujourd'hui." Jean-Marie Colombani.

Ce souci de la forme n'est pas sans nous renvoyer à l'effet de style qui caractérise le marketing d'aujourd'hui comme l'annonce Dominique Cardon. Et pour reprendre l'expression de Monique Dagnaud, Internet amplifie la « circulation virale de l'information "lol" »  par le biais notamment des réseaux sociaux (Facebook, Twitter).

En effet, on peut traiter l'information de façon sérieuse et traditionnelle ou d'une façon plus post-moderne et décalée.

Cette liberté journalistique proposée par le Net s'inscrit donc dans l'optique des pères fondateurs américains, mais qui historiquement s'éloigne des conceptions françaises aux antécédents proprement monarchiques.

 

Vers un âge d’or des éditorialistes

Vers un âge d’or des éditorialistes © Lisa Jacob

Va s'ouvrir alors, comme nous l'annonce prophétiquement Jean-Marie Colombani, un « nouvel âge d'or des éditorialistes ». Un nouvel âge d'or du Net, où la demande sera une demande de sélectivité, de subjectivité allant de paire avec une demande de qualité d'écriture et d'argumentation.

S'instaure alors un double mouvement : d’une part un mouvement sur le Net qui voit venir ce nouvel âge d'or des éditorialistes avec une demande toujours plus personnalisée, et d’autre part dans la crise, des journaux qui traversent différents plans de restructuration, affaiblissant leur forme éditoriale et de fait, les éloignant du champ de l'analyse.

Ce double mouvement fait que la demande d'analyse et de qualité d'écriture est toujours présente mais que les citoyens vont la chercher ailleurs, ce qui s’illustre notamment par la forte audience du site Slate.fr.

           

Le journaliste perd son monopole

Il ne faut donc pas croire qu'Internet est l'ennemi de l'argumentation intelligente, au contraire, celle-ci se développe avec une contrainte absolue : le fait d'être à égalité avec ses interlocuteurs.

 « Le mandarinat des journalistes est terminé! » Jean-Marie Colombani

Les journalistes n'ont plus le monopole de l'information et sont aujourd'hui dans une posture de dialogue permanent. Cet âge-là est en train d'émerger pour prendre une place non négligeable quant à la posture à adopter pour les intellectuels du XXIème siècle.

"Un retour d'Internet vers la Grèce d'Aristote?"  Michel Crépu.

 

Internet, l’aspirine de la société

Enfin, Monique Dagnaud (Photo) rejoint le débat pour insister sur la vertu thérapeutique de l'hypermédia pour la société. Cette accessibilité et cette opportunité des individus de s'exprimer dans l'espace public permet de contrebalancer avec les autres médias traditionnellement encadrés et conventionnels et de libérer nos pulsions archaïques.

En parallèle, Monique Dagnaud observe avec enthousiasme l'émergence d'une nouvelle culture qui allie jeunesse et journalisme en dialogue permanent sur le monde. Ce dialogue se caractérise par une utilisation de l'humour "lol" associé à des pratiques de détournement, en contraste avec les autres médias et permettant  la naissance d'un "autre regard sur le monde".

 

Lol, parodies et détournements : un nouveau regard sur la société

Lol, parodies et détournements : un nouveau regard sur la société © Lisa Jacob

Des observations qui vont à l'encontre des aprioris négatifs sur le Net. Au delà de l'idée de plateforme primitive, il se révèle un support optimal pour l'usage des pratiques de mise à distance et de détournements créatifs de l'information par des gens qui se sont concrètement approprié les valeurs d'Internet.

Ces nouveaux intellectuels nous proposent donc un nouveau regard sur la société, plus décalé mais tout aussi pertinent et influent. Ainsi, il semblerait que sur la Toile, les codes établis de l'information perdent leur légitimité, faisant place à une nouvelle façon de communiquer, beaucoup moins formelle.

En effet, aujourd'hui la proximité des espaces de conversations privés et des espaces publics amplifiée par les réseaux sociaux engendre une nécessité de s’approprier les modes de communication des interlocuteurs. Il n'y a donc plus de séparation entre l'opinion et la foule.

« Tout est démultiplié sur le Net. » Monique Dagnaud

 

Génération Canal +

L'exemple du traitement de l'information politique de la part de Canal +  incarne bien cette mise à distance ironique de la politique pour une interaction plus directe avec le spectateur.

Le spectateur s'y retrouve et adopte cette forme de discours qui lui semble spécialement adaptée. Sur Internet, le détournement légal puisé dans les médias traditionnels est illimité dans ses formes d'expression et la culture du gag est glorifiée.

Ainsi au sujet de l'expression de la blogosphère, Dominique Cardon s'exprime :

"Ce n'est pas Rousseau qui a fait la Révolution mais les « Rousseau » des ruisseaux."

 

Des blogs d’expertise

Pour conclure cette rencontre, Monique Dagnaud nous cite une des spécificités majeures d’Internet, celle de créer une communauté autour d’une réflexion commune, en se référant à l’excellent blog de Paul Jorion (www.pauljorion.com/blog), traitant de la crise économique et qui publie depuis des années des textes amateurs et professionnels sur des questions économico-financières.

Compte rendu signé Lisa Jacob et Lou-Cheyenne Meheut, membres actifs de Terrafemina, et élèves de l'EAC, l'Ecole des métiers de la culture.(Crédits photo : Lisa Jacob)

 VOIR AUSSI : La rencontre en VIDEO.

La rencontre Terrafemina - La Revue des Deux Mondes a eu lieu le 16 novembre 2010 dans le 7e arrondissement à Paris.

Pour participer à la prochaine rencontre, rejoignez Terrafemina sur Facebook.

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Fondée en 1829 par François Buloz, la Revue des Deux Mondes est aujourd’hui la plus ancienne revue en Europe. Foncièrement généraliste, s’intéressant à tous les domaines de l’activité humaine, la Revue demeure fidèle à ses origines littéraires et philosophiques.

 

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