« Manifeste féministe » par des hommes qui n'ont pas peur des femmes

« Manifeste féministe » par des hommes qui n'ont pas peur des femmes
En matière de féminisme, Laure Adler historienne, journaliste, essayiste n'a plus rien à  prouver, depuis longtemps : ni sur le plan théorique, ni sur le plan pratique. A travers son dernier ouvrage, « Manifeste féministe » (Editions Autrement, 2011), elle choisit de parler des femmes et du féminisme à travers le regard et l'action des hommes. Décryptage par Annie Batlle, journaliste et auteure.


Depuis sa thèse d’histoire sur les féministes du 19e siècle  en passant notamment par « Les premières journalistes » (Payot), « Les femmes politiques » (Seuil), jusqu’à son dernier ouvrage, « Manifeste féministe », Laure Adler poursuit  encore et toujours son combat pour l’égalité économique, politique, sexuelle entre les hommes et les femmes. De cette lutte, il n’y a pas de raison d’exclure les hommes, affirme-t-elle. « Tout au long de l’histoire  plusieurs d’entre eux  se sont mobilisés pour que l’on cesse de  tenir les femmes à l’écart de l’éducation, de la pensée, de l’action sociale, économique ou politique ». Aujourd’hui, nombreux sont des féministes convaincus. L’implication des hommes est donc le sujet de son manifeste. Il évoque ceux qui par le passé ont soutenu l’émancipation féminine, et donne la parole à ceux qui  se sentent actuellement concernés par l’égalité entre les sexes.

Descartes avait raison
L’historienne nous renvoie d'entrée à la préhistoire, aux racines de cette peur ancestrale manifestée par les hommes à l’égard des femmes  dotées du fabuleux pouvoir de donner la vie. Peur qu’ils ont instrumentalisée et perpétuée pour pouvoir contrôler ces dangereuses créatures et asseoir efficacement le pouvoir masculin, sous le fallacieux prétexte d’une nature  féminine faiblarde qui  serait bien démunie si le sexe fort ne la protégeait pas, et ne s’arrogeait pas les décisions importantes. Bref la femme est un sous homme qui a besoin des vrais hommes. Il en reste toujours des traces profondes. Au cours des siècles  pourtant, des hommes, et pas n’importe lesquels, rapporte l’auteure, des révolutionnaires, des utopistes, des innovateurs, des politiques ont pris fait et cause pour les femmes. A titre d’exemple, au  17e siècle il y a des hommes qui défendent les « Précieuses « et ne les trouvent pas « ridicules ». Descartes considère les femmes comme des égales et adresse à tous et à toutes son cogito. François Poullain de la Barre, écrit trois essais sur l’égalité des deux sexes qui font date. Même si  les lumières du XVIIIe aveuglent quelques grands esprits sur la question, tels JJ Rousseau,  Diderot, D’Alembert pour qui « la femme n’est que sexe, » il y a des  Condorcet pour qui « le génie n’est pas l’apanage de l’homme » et revendique pour elles le droit à la citoyenneté.
Contre les conservateurs du 19e comme Proudhon « l’idéal de l’homme c’est la cité, celui de la femme c’est la demeure domestique », St-Simon, Cabet, Fourier, Owen donnent à la femme toute son importance dans une société « rêvée ». On sait peu que Léon Blum au tout début du XXe plaide avec audace pour la conquête  par les femmes de leur  propre désir, pour leur émancipation par l’éducation. Et  c'est un homme, dans la mouvance de mai 68, le député Lucien Neuwirth, qui fait adopter par l’Assemblée nationale, la loi pour l’accès à la pilule contraceptive.

Ce n'est qu'un début
La quinzaine de  contemporains « invités » à débattre par Laure Adler dans la deuxième partie de son livre est évidemment trié sur le volet. Il s’agit d’intellectuels, d’artistes, de politiques avec qui elle a entretenu des  liens  au cours de sa vie professionnelle de journaliste et d’éditrice. Partant des questions qui leur sont posées sur leur vie, leur œuvre, leur perception des différences et des inégalités  entre les sexes… Sur le désir, ils s’expriment librement  et longuement dévoilant leur conception du masculin et du féminin. « Il y a tout de même chez la femme quelque chose qu’on ne peut pas copier »  dit Maurice Godelier ; les influences qu’ils ont subies « Je suis fait de ce qu’elle disait » déclare Pierre Pichon (écrivain) en parlant de sa mère ;  leur conception de la réalité « La complexité ne peut être que l’association du masculin et du féminin » déclare Edgar Morin, le philosophe de la Méthode, qui trouve  les femmes « supérieures aux hommes ». « Les hommes doivent être féministes » pour le père de l’indignation Stéphane Hessel. Quant au militant de l’égalité entre les sexes, René Friedman constate dans ses services hospitaliers que les femmes ne choisissent pas entre l’excellence dans le travail ou les enfants mais « l’un plus l’autre » et conclut « Qu’est-ce que l’homme, le compagnon de la femme ». Jacques Diouf, ancien président de la FAO n’a aucun doute : « les femmes sont l’avenir de l’Afrique. »

Ces dialogues, et c’est toute leur richesse, sont visiblement une occasion pour les interviewés de réfléchir à haute voix sur leur propre identité, souvent  multiple « on peut être dans la même journée, gay, prêtre, homme marié, femme inspirée » suggère Olivier Py, metteur en scène, sur leurs rapports avec les femmes, sur les relations de pouvoir, sur le formatage social et les stéréotypes machistes qui ont la peau dure.
Pour terminer, l’auteure souligne « contrairement à ce qu’on pouvait croire dans les années 70 la lutte en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes est loin d’être terminée ; ce n’est qu’un début et le combat continue ». Avec les hommes bien sûr, pas contre eux.

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