« Où va le monde arabe ? » : entretien avec Renaud Girard

Par
Publié le 12 mars 2012

Grand reporter au Figaro, Renaud Girard a couvert les révolutions arabes. Un an plus tard et à la lumière des premiers résultats électoraux, il analyse la victoire du parti des Frères musulmans, dans un article paru dans La Revue des Deux Mondes (numéro de mars 2012). Entretien.  
« Où va le monde arabe ? » : entretien avec Renaud Girard


Pour pouvoir visionner cette emission, veuillez télécharger le plugin Flash Player disponible en cliquant ici.

 

Terrafemina : Vous avez couvert le printemps arabe en tant que grand reporter. Quelle image garderez-vous de cette période ?

Renaud Girard : C’était une période passionnante, très mouvementée, avec des évènements en chaîne, comme un jeu de domino qui s’abat. Ce qui m’a beaucoup frappé c’est à quel point toutes les grandes institutions publiques ou universitaires – Quai d’Orsay, State department, Sciences-po, etc.- n’avaient pas prévu que cela se passerait là. On pensait que les grands bouleversements auraient lieu dans le Golfe persique, dans les pétromonarchies, et pourtant c’est arrivé en Tunisie, en Egypte puis en Libye…

Tf : Quelles difficultés rencontrez-vous pour couvrir l’actualité dans ces régions ?

R. G. : Evidemment il y a les difficultés du danger, quand j’étais à Bahreïn il y a eu des tirs et des blessés, mais le principal danger c’est de ne pas comprendre les réels enjeux et de se faire manipuler par les acteurs quels qu’ils soient. Les journalistes occidentaux ont d’ailleurs fait preuve d’une grande naïveté à l’égard des révolutions arabes. Ils ont cru que les blogueurs et la petite jeunesse branchée du Caire allaient l’emporter avec leurs valeurs, mais j’ai vu tout de suite que ces jeunes reporters se trompaient. Assez vite on a vu les Frères musulmans arriver, alors qu’ils n’étaient pas du tout à l’origine de cette révolution, j’ai compris tout de suite que c’est eux qui prendraient le pouvoir.

Tf : Comment avez-vous réagi au décès de Gilles Jacquier, survenu le 11 janvier dernier à Homs en Syrie ?

R. G. : J’aimais beaucoup Gilles Jacquier, c’était un reporter compétent et courageux. Il n’avait pas pris de risques démesurés, il était invité pour un voyage d’Etat en Syrie, il avait tout à fait raison d’y aller et à sa place j’y serais allé aussi. Ce qui est arrivé est un manque de chance, je ne crois pas du tout aux thèses avancées par certains conseillers de l’Elysée, sur un complot de la part du régime syrien. C’est méconnaître la guerre. Il y a une partie de la ville de Homs qui est aux mains des insurgés sunnites, islamistes pour la plupart, qui tirent sur des quartiers alaouites et chrétiens ; il y a eu un tir d’obus de mortier, qui est tombé à l'endroit où se trouvait Gilles Jacquier. Je ne crois pas au complot, si on veut tuer quelqu’un on ne l’invite pas et on ne le tue pas avec un obus de mortier, c’est beaucoup trop hasardeux.

Tf : Qu’en est-il du cheminement démocratique en Tunisie, en Egypte et en Libye ?

R. G. : Il y a eu des élections partout, et partout les Frères musulmans ont gagné, c’est la victoire posthume d’Hassan al-Banna, cet idéologue fondateur des Frères musulmans, mort en 1949, probablement assassiné par la police politique du roi Farouk (Egypte). Hassan al-Banna est le père de l’islamisme contemporain, c’est-à-dire une doctrine qui ne sépare pas le politique du religieux, selon laquelle le gouvernement de Dieu est meilleur que le gouvernement des hommes, et la démocratie fondamentalement impie. Ces mouvements ne le disent pas aujourd’hui, mais vont-ils créer un état de droit ? Vont-ils accorder des droits aux minorités religieuses ? Vont-ils tout faire pour préserver les acquis des femmes ? Je suis extrêmement sceptique.

Tf : Comment peut réagir l’Occident face à ces nouveaux enjeux géopolitiques ?

R. G. : Je pense que l’Occident doit garder son sang-froid, puisque sa politique orientale des vingt dernières années est calamiteuse. La politique américaine est dominée par un aveuglement pro israélien, qui a mené à cette invasion catastrophique de l’Irak, où les Américains ont dépensé 750 milliards de dollars, et ont causé la mort de 5000 soldats et 200 000 civils irakiens. A tel point que le jour du départ des troupes américaines a été décrété Fête nationale en Irak ! C’est un échec patent. Les Occidentaux doivent se garder d’intervenir dans les affaires intérieures des pays musulmans, parce qu’ils ne savent pas construire de toutes pièces un état démocratique, ce qu’on appelle du « Nation building », et qui a échoué en Irak ou en Afghanistan. Je pense qu’il faudrait déjà se concentrer sur les populations les plus proches de nous, c’est-à-dire les chrétiens. C’est le grand paradoxe français : on légifère sur un génocide de chrétiens qui a eu lieu en Turquie il y a un siècle, alors qu’on est indifférent aux chrétiens aujourd’hui menacés dans le Levant et en Egypte. C’est un dysfonctionnement me semble-t-il, de la politique étrangère française.

La rédaction

La rédaction met tout en oeuvre pour faire de Terrafemina.com la référence Actu 100% féminin. News, décryptages, dossiers, enquêtes, vidéos... Nos journalistes, pigistes et contributeurs traitent chaque jour l'information qui intéresse les femmes dans leur quotidien professionnel et privé. Job, carrière, culture, débats de société, vie de couple et bien-être sont traités dans des formats sans cesse repensés pour nos lectrices. 
Si vous avez des remarques, des suggestions, des questions, n'hésitez pas à les poser via les profils des journalistes ou les espaces de commentaires, nous y répondrons avec plaisir !

Voir aussi :  livres    international   
 

Commenter

7 commentaires

country33 - 12/03/12 22:11
Je en sais que penser de tout ceci mais heureusement que certains reporters prennent chaque jousrs de srisques pour couvrir de tels événements et ce , au péril de leur vie.
jujuleretour - 14/03/12 21:49
Il est bien trop tôt pour dresser un bilan global des révoltes qui ont touché l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient au cours des six derniers mois, mais il est d'ores et déjà possible de s'interroger sur leurs chances d'aboutir.il y a ceux qui ont bien tiré leur épingle du jeu, et qui conservent de bonnes chances de réussir leur révolution, que ce soit par le changement de régime ou par la réforme. La Tunisie en est le meilleur exemple, mais dans une moindre mesure, le Maroc, la Palestine ou l'Egypte, ont connu des avancées significatives; il y a, à l'inverse, des pays où l'échec de la révolution semble désormais assuré, généralement des Etats pétroliers peu inquiétés par l'Occident; outre l'Algérie, on peut penser aux pays du Golfe comme Bahreïn;certains pays ont vu leur révolution dégénerer en guerre civile. C'est le cas de la Libye et du Yémen, et c'est le risque que court actuellement la Syrie.
linelu7 - 23/03/12 21:35
l'islamisme a gagné partout où des élection ont été organisées, c'est l'article qui le dit. après, il ne faudra pas parler de révolution . . . .
country33 - 30/04/12 09:05
Il est certain que tous ces pays là se sont révoltés dernièrement mais est ce un mal pour un bien on ne le sait pas encore, car franchement je trouve que dans certaiuns pays ils n'ont franchement pas gagné au change.
ladymam - 30/04/12 09:13
j 'ai l 'impression que ces pays sont toujours en guerre , on entend que ça aux actualitées!
country33 - 26/06/12 19:07
Il y a des peuples qui ne savent pas faire autrement que de se battre et de faire d'innocentes victimes pour les moindres émeutes qui en plus n'avancent à rien...
rosemary - 26/06/12 19:08
Pareil pour moi j'ai l'impression que jamais ces pays n'arriveront à laisser le monde tranquille et à vivre sereinement.
La communauté
   sarlotte  a rejoint le groupe « Jeux concours » - Il y a 3 h
   hacero99 a changé sa photo - Il y a 4 h
   hacero99 a changé sa photo - Il y a 4 h

Rejoindre le Groupe

Entreprises partenaires

Fermer