Charlie Hebdo : le plus bel effet Streisand du monde

Charlie Hebdo : le plus bel effet Streisand du monde
Charlie Hebdo : le plus bel effet Streisand du monde
Une semaine après l'attaque contre Charlie Hebdo, l'hebdomadaire satirique publie son nouveau numéro. Malgré un tirage exceptionnel de 3 millions d'exemplaires, le journal est déjà épuisé dans tous les points de vente et sera réimprimé dans les jours à venir. Le terrorisme voulait faire taire Charlie, il n'a jamais été aussi bavard.
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C'est l'histoire d'un canard moribond. Celui de Charb, Cabu et leur bande, qui peinait toutes les semaines à réunir suffisamment de lecteurs pour assurer sa survie. Il y a quelques semaines encore, Charlie Hebdo publiait un article intitulé « Charlie est en danger » dans lequel le journal satirique appelait son public à l'aider.

« Les ventes ne couvrent plus le coût de fabrication du journal, sa viabilité est menacée », pouvait-on alors lire dans les pages du titre qui semblait, pour beaucoup, condamné à rejoindre la longue liste des journaux vaincus par la crise de la presse papier. Malgré des ventes en berne, l'équipe ne perdait pas espoir. « Il n'est pas question pour nous d'augmenter le prix de vente de Charlie », défendait la rédaction avant d'alerter : « Et pourtant il faut qu'on trouve rapidement les moyens de continuer à exister sans dépendre d'actionnaires extérieurs ou de l'attaque de banques».


Charlie Hebdo : 5 millions d'exemplaires tirés

Le journal qui voulait rester « cette splendide verrue sur le nez mou du consensus médiatique » ne tirait qu'à 60 000 exemplaires. Suffisant pourtant pour apparaître, aux yeux de certains, comme le poil à gratter de l'islam qu'il fallait faire taire au plus vite. Suffisant pour commettre l'inqualifiable et décimer, en quelques secondes, les piliers de cette publication, certes historique, mais relativement confidentielle dans le paysage médiatique international.

« On a tué Charlie Hebdo » criaient les frères Kouachi en sortant de l'immeuble de la rédaction, mercredi 7 janvier. Terrible ironie du sort, une semaine plus tard, pour la sortie de son nouveau numéro, Charlie Hebdo ne s'est jamais aussi bien porté : un tirage à 3 millions d'exemplaires épuisé à 10h du matin, une traduction en 16 langues et des ventes dans 25 pays, un soutien financier exceptionnel combinant dons de particuliers, de médias, aides du fonds Google/éditeurs pour l'innovation numérique de la presse et du fonds Presse et pluralisme... Mieux, en portant son tirage à 5 millions d'exemplaires pour faire face à la demande, Charlie Hebdo est aujourd'hui le troisième journal le plus diffusé au monde. Jamais l'hebdomadaire satirique n'aura été autant lu en France et ailleurs. Et jamais le journal de Charb n'aura disposé d'autant d'argent.

Charlie porte l'effet Streisand dans la vraie vie

Accroître fortement la visibilité d'une information en cherchant précisément à censurer celle-ci : sur le web, ce phénomène a un nom. On l’appelle l’« effet Streisand », du nom de la chanteuse Barbra qui, en 2003, avait choisi d'attaquer l’auteur de photographies aériennes de sa propriété, suscitant ainsi un intérêt boule de neige de la toile pour celle-ci.

Sur Wikipedia, on définit l’effet Streisand par « un phénomène Internet qui se manifeste par l'augmentation considérable de la diffusion d'informations ou de documents par le simple fait d'avoir été l'objet d'une tentative de retrait ou de censure ».

Une situation pour le moins ironique que n'ont pas manqué de relever nombre d'internautes et de dessinateurs, en évoquant le cas Charlie Hebdo, très vite qualifié d'effet Streisand « dans la vraie vie ».

Président de MCBG Conseil, Philippe Moreau Chevrolet a accepté de décrypter pour nous la signification de cet engouement populaire pour Charlie Hebdo. Pour le co-fondateur de l'agence de conseil en communication des dirigeants, le titre est devenu en l'espace de quelques jours un objet consensuel, une véritable icône qui définit notre culture politique .

Terrafemina : Comment expliquez-vous qu'un tel nombre de Français fait aujourd'hui la queue pour se procurer ce numéro de Charlie Hebdo ?

Philippe Moreau Chevrolet : Nous sommes dans une période où la presse écrite va très mal. Charlie Hebdo n'est pas seulement un journal mais un symbole. Le phénomène que l'on observe aujourd'hui pour la vente de Charlie Hebdo est bien connu dans l'édition : nous achetons certains livres non pas vraiment pour les lire mais pour les avoir chez soi, pour les posséder. C'est le cas d'ouvrages polémiques comme celui d'Eric Zemmour que des gens, pour des raisons diamétralement opposées, veulent posséder pour affirmer quelque chose. Acheter ce numéro de Charlie Hebdo, une semaine après la tuerie, sert à affirmer que l'on se situe d'un côté de la barrière. Plus qu'un journal, on achète un symbole. On le voit d'ailleurs depuis ce matin : le Charlie Hebdo de ce mercredi commence à être vendu sur eBay.

Charlie Hebdo est donc devenu une sorte d'icône ?

Tout le monde a bien conscience que nous sommes en train de vivre des moments historiques. Cela intervient dans une période où l'on croyait que l'Histoire s'était en quelque sorte arrêtée, qu'il n'y avait plus de grand événement. Or on constate ces derniers jours qu'il peut exister une communauté nationale qui se mobilise pour des valeurs, lorsque l'on est confronté à des événements qui sont de l'ordre de l'histoire commune. Acheter Charlie Hebdo aujourd'hui est une façon d'être impliqué dans la construction de l'Histoire. C'est une forme de patriotisme et de résistance. Chacun a l'impression de contribuer à la lutte contre le terrorisme en achetant ce journal.

ChristianCreseveur

Y a-t-il eu des précédents comparables ?

D'autres moments comme celui-ci ont existé par le passé, mais ont eu une ampleur bien moindre. Après les manifestation de 2002 par exemple, où chacun avait besoin de communier à travers un objet comme le journal, ou dans le cas des premiers journaux qui sont parus après la Libération. Mais la façon dont les choses se passent aujourd'hui est inédite.

A ce titre, il y a d'ailleurs un effet de réconciliation des Français avec la presse, dans la mesure où nous avons tous réalisé que celle-ci est fragile. Ce n'est pas parce que nous avons pris l'habitude de consommer de l'information que celle-ci a perdu sa valeur symbolique. Le fait d'attaquer un journal n'est pas neutre. Cela conduit à voir revenir vers les kiosques des gens qui n'y allaient plus. Cependant, même s'il s'agit de quelque chose qui peut avoir un effet durable, je ne suis pas certain que cela persistera sur le long terme.

Que va devenir cet élan déployé autour de Charlie Hebdo ?

A son corps défendant, Charlie Hebdo est devenu un instrument dans une bataille politique marquée à droite. L'instrument de ceux qui tiennent à défendre l'image d'une communauté nationale chrétienne et qui prennent l'islam comme adversaire dans leur discours politique. Le journal est devenu tellement consensuel qu'il est devenu une arme politique au service d'un discours très conservateur et paradoxalement aux antipodes de ce que pense l'équipe de Charlie Hebdo !

Il y a une vraie question sur ce que va devenir l'énergie déployée ces derniers jours. Il y a en réalité deux possibilités. Soit nous allons vers une prise de conscience collective qui bénéficiera à un climat politique d'union nationale, avec des hommes politiques plutôt modérés, soit nous irons vers des une solution plus radicale. Un sondage Harris Interactive, paru ce matin (14 janvier), révèle ainsi que le sentiment dominant des Français vis-à-vis des attentats est la colère. Celle-ci pourrait prendre un visage plus extrême, favorisé par le fait que nous avons finalement trouvé un ennemi avec le terrorisme.

Le journal parviendra-t-il à préserver son identité ?

Charlie Hebdo est devenu un objet consensuel pour les politiques. Aussi bien les candidats que les présidents en exercice défendent Charlie, ce qui traduit un message politique assez profond. Mais parmi les gens qui découvriront Charlie Hebdo aujourd'hui, certains vont sûrement réaliser qu'il s'agit d'un journal satirique de gauche très engagé, qui a son ton propre. En tuant la rédaction de Charlie Hebdo, les terroristes ont tué des journalistes avec qui personne n'était vraiment d'accord mais qui symbolisaient justement cette culture française de l'engueulade virulente. C'est quelque chose qui définit notre culture politique et qui est irréductible.

Manuel Valls
© Pierre Villard/SIPA