Culpabilité : des femmes lèvent le voile

Par Candice Satara-Bartko
Publié le 29 mars 2011

Audrey Pralaud : "Avoir un métier à responsabilité jeune n’est pas évident"

Audrey Pralaud : Avoir un métier à responsabilité jeune n’est pas évident

Ressentez-vous parfois de la culpabilité dans votre vie professionnelle ou privée ?
Je ne sais pas si je peux parler de culpabilité mais plutôt de difficulté à tout concilier surtout lorsque le métier est stressant. Quand je travaillais en entreprise, c’était dur. Aujourd’hui que je suis mon propre patron, la gestion passe mieux, bien que je ne travaille pas moins. Une seule fois je me suis dit : est-ce que je suis à ma place là, c’était lorsque je suis devenue gérante de fonds de moins de 30 ans. Et à ce moment on m’a fait ressentir que je n’étais pas légitime à ce poste.

Craignez-vous parfois de ne pas assez donner d’un côté ou de l’autre ?

Avant oui, mais plus maintenant. Je pars du principe qu’il faut arriver à trouver un équilibre personnel. Si on n’est pas soi-même heureuse, c’est l’échec assuré pour toute la famille. J’ai toujours eu une vie professionnelle trépidante mais quand je suis avec mes enfants, je suis à 100%. Je pense que le plus dur pour une femme est d’arriver à cloisonner, séparer les deux, et garder son énergie pour chacun. A l’époque certaines copines m’ont dit avec un air ironique que j’étais vraiment très ambitieuse.

Comment avez-vous surmonté cette culpabilité et construit votre parcours ?

Je me suis entourée de gens de confiance qui m’ont dit ce que je valais vraiment. Nos proches et nos mentors sont fondamentaux. Je dirais que les dix premières années ont été les plus dures. Après, on réalise qu’on a les compétences pour exercer le métier. Aujourd’hui j’ai atteint mon équilibre parce que j’ai aussi pensé à mon bien-être.

A 38 ans, Audrey Pralaud est directrice d’un fonds d’investissement et mère de deux enfants.

Corinne de Severac, "Je ne suis pas assez disponible ou présente"

Corinne de Severac, Je ne suis pas assez disponible ou présente

Ressentez-vous parfois de la culpabilité dans votre vie professionnelle ou privée ?
J’ai fondé une famille relativement tard : je me suis mariée à l’âge de 35 ans et j’ai eu un enfant à 36 ans. J’ai continué à travailler beaucoup, en adaptant mes horaires : terminer des dossiers le soir à la maison, le week-end. Mon mari et mon fils me font régulièrement remarquer que je ne suis pas assez disponible ou présente, je reconnais qu’ils ont raison, alors pour éviter de culpabiliser – ce qui a fini par arriver -, j’essaie de revoir ma charge de travail. Ce n’est pas simple de tout concilier, car j’aimerais me consacrer plus à ma famille et à mon travail qui me passionne. Alors il faut savoir lâcher prise !

Craignez-vous de ne pas assez donner d’un côté ou de l’autre ?
Vis-à-vis de mon travail, je n’ai plus cette crainte car j’ai finalement opté pour une réduction de mon activité afin de pouvoir faire à fond ce dont j’ai la responsabilité. Vis-à-vis de ma famille, oui sans aucun doute. Je ne suis pas assez présente en fin de journée. J’ai eu régulièrement ce débat avec des amies elles aussi très impliquées dans leur vie professionnelle. Nous nous sommes rassurées en nous disant que plus que la quantité, c’est la qualité des relations que nous avions avec nos enfants qui importait.

Avez-vous reçu des critiques concernant votre investissement dans le travail ?
De mon mari et de mon fils, oui ! Cela m’a amenée à me poser les questions suivantes : est-ce que ce travail « mérite » un tel investissement ? Qu’est-ce que je recherche ? Est-ce que je ne suis pas en train de passer à côté de moments rares qui ne pourront pas être remplacés ?

Corinne de Severac a 47 ans, elle est expert-comptable et commissaire au compte, mère d’un enfant.

Marlène Schiappa, "Il faut inciter les hommes à s'investir au foyer"

Marlène Schiappa, Il faut inciter les hommes à s'investir au foyer

Ressentez-vous parfois de la culpabilité dans votre vie professionnelle ou privée, notamment par rapport à la difficile conciliation vie privée-vie professionnelle ?
Bien sûr, je pense que c'est le propre de toutes les mères actives. Lors d'un débat sur la culpabilité, l'une d'elles a même dit « Quand on ne culpabilise pas, on se sent coupable de ne pas culpabiliser ! » Le cercle vicieux de la culpabilité...

Avez-vous reçu des critiques concernant votre investissement dans le travail ?
La crèche qui nous dit quand on arrive à 18h01 « Vous êtes en retard, quand même il s'agit de votre enfant vous pourriez être à l'heure » alors qu'on a quitté une réunion à 17 heures sur la pointe des pieds et fait un sprint dans le métro... Ou les vieilles tantes qui soufflent qu'à leur époque, les maisons étaient mieux tenues et les femmes connaissaient leur vraie place... voire même nos propres enfants. Ce n'est pas toujours facile d'expliquer à un tout-petit que oui, le samedi il n'y a pas d'école, mais maman a un rendez-vous pro à l'extérieur...

Vous êtes-vous déjà dit, Ai-je le droit d’être à cette place ?

Oui, mais cette question est évacuée assez rapidement. Je crois qu'il faut choisir - quand on le peut - où l'on est, et se tenir à son choix. Travailler en se disant « ma place est à la maison » et rester chez soi en se disant « ma place est au travail », cela crée un conflit entre désir et action, c'est invivable. Les spécialistes du stress au travail affirment que c'est ce sentiment de mal-être qui prédomine chez les mères.

Comment avez-vous surmonté cette culpabilité et construit votre parcours ?

En bricolant, j'ai profité de mon congé maternité pour quitter l'agence où je travaillais et créer ma propre entreprise, (ce qu'on appelle Mompreneur) en choisissant mes horaires de travail et en gardant en partie ma fille. Ensuite, l'entreprise a vraiment décollé et j'ai de nouveau énormément travaillé, et peut-être un peu perdu de vue l'objectif de base, à savoir passer du temps en famille. Finalement, quatre ans après, je suis de nouveau salariée, mais avec des horaires plus souples et surtout, un enfant à l'école.
L'entourage joue un rôle primordial. Mon patron a 30 ans et 3 enfants, il travaille énormément mais c'est un père impliqué, et il comprend bien mes problématiques de mère active. Je peux travailler de chez moi le mercredi, garder ma fille malade sans avoir de remarque acerbe... Bien évidemment, il m'incite à déculpabiliser ! Mais c'est à double sens, inversement il sait pouvoir compter sur moi s'il faut venir travailler un week-end et je suis joignable en permanence.

Que faut-il faire aujourd'hui pour que les femmes se culpabilisent moins ?
Commencer par partager équitablement les tâches ménagères et liées à l'éducation des enfants. 80% des tâches ménagères accomplies par les femmes, c'est beaucoup trop et c'est une inégalité qui est même anticonstitutionnelle. Pour cela, il faut inciter les hommes à s'investir au foyer via des politiques publiques ou des politiques RH orientées en ce sens, comme le Guide de la parentalité à l'usage des salariés masculins, édité par l'ORSE. La piste du congé paternité obligatoire est à étudier, nous le proposons depuis 2008 avec le réseau Maman travaille.
Et probablement modifier les modèles qu'on nous vend dans les pubs : la maman qui cuisine des tartes aux pommes maison avec le sourire, sans cernes, trois enfants calmes et une maison parfaitement propre, tout en ayant un brushing impeccable et un salaire de cadre sup', c'est un modèle inatteignable. Il faut en finir avec WonderWoman.

Marlène Schiappa est mère de deux enfants. Elle a fondé le blog Maman travaille, et  publié en 2010 avec Loïc Lecanu une boîte « J'aime ma famille » aux Editions Marabout.

Alexia De Bernardy, "La création de mon entreprise m’a donnée une vraie liberté"

Alexia De Bernardy, La création de mon entreprise m’a donnée une vraie liberté

Ressentez-vous parfois de la culpabilité dans votre vie professionnelle ou privée ?
Je ne ressens aucune culpabilité. J’ai choisi une activité épanouissante où j’ai l’impression de mettre des valeurs dans mon travail. En effet la création de Filapi n’est pas venue de l’envie de travailler moins pour m’occuper plus de mes enfants mais de travailler « mieux » pour être épanouie et pleinement disponible à ma famille sur mon temps personnel, sans soucis existentiels professionnels à gérer du type « pourquoi ci, quelle est ma place ou le sens de mon travail, est-ce que tout cela vaut le coup » etc... Car toutes ces inquiétudes rongent le quotidien des femmes, même une fois de retour à la maison.

Vous êtes-vous déjà dit, « Ai-je le droit d’être à cette place » ?
Non, cette question ne m’a jamais effleuré l’esprit, il faut sans doute avoir eu une éducation où la femme reste aux fourneaux pour se poser une telle question. Les questions que je me suis posées sont plutôt : qu’est-ce que je fais là, face à des attitudes que je ne cautionnais pas, et c’est à ce moment que j’ai décidé de partir monter ma boîte.

Comment avez-vous surmonté cette culpabilité et construit votre parcours ?
Je veux être fondamentalement heureuse dans tous les aspects de ma vie, pour ne rien regretter quand il faudra la quitter, je me donne donc les moyens pour y arriver.

Alexia De Bernardy a 38 ans, elle est fondatrice de Filapi et a deux enfants.

3 questions à Laurence Dejouany, membre honoraire du Cerce Inter Elles

3 questions à Laurence Dejouany, membre honoraire du Cerce Inter Elles

Laurence Dejouany a dirigé avec Laurence Thomazeau l’atelier « Courage fuyons notre culpabilité » organisé par le Cercle Inter Elles. Dans ce cadre, elles ont fait raconter à des femmes de quoi elles se sentaient coupables.

Terrafemina : Comment s’est déroulé cet atelier ?
Laurence Dejouany : Nous avons réuni 16 femmes et 1 homme. Nous avons travaillé par séances de 2 heures. L’idée était de faire un tour de table et que les femmes répondent à la question suivante : « en quoi est-ce que la culpabilité vous concerne ? ». Ce que nous avons tout de suite remarqué, c’est que la culpabilité n’était ni une question de génération ni forcément liée à la maternité.

TF : Qu’ont-elles répondu dans l’ensemble ? Quels points communs avez-vous retrouvé chez ces femmes ?
L.D. : Plusieurs phrases et interrogations revenaient souvent : « je me sens coupable parce que mon mari m’aide », « parce que je prends des vacances », « je n’ai pas fait une présentation parfaite », « est-ce de ma faute si mon collaborateur s’est trompé », « est-ce que je donne assez à tout le monde ? ». Elles ont l’impression de ne pas être à la hauteur, de ne jamais en faire assez. C’est la question de la confiance en soi et du stéréotype de la femme dévouée que l’on retrouve à chaque fois. On est encore dans une vision ancienne, les femmes se sentent coupables de trop travailler car la société leur dit encore qu’elles doivent s’occuper des autres. Toutes nous ont dit qu’après leur grossesse elles avaient éprouvé le besoin de retravailler comme quelque chose de vital. C’est curieux on entendrait jamais un homme dire cela. La question de la culpabilité masque en fait la question de la légitimité. Du coup elles ont besoin de se justifier. La société leur rappelle que leur situation n’est pas normale « comment fais-tu pour y arriver ? », cette phrase en est un exemple.


TF : Comment faire pour se libérer de cette culpabilité ?
L.D : La culpabilité est pesante pour les femmes et pour leurs proches. Se dégager de la culpabilité, c’est apprendre à vivre pour soi sans pour autant nier ses responsabilités. Nous leur avons proposé une prise de conscience. Le schéma de la femme qui dédie sa vie aux autres est dépassé. Il faut commencer par se poser les bonnes questions pour créer de la confiance en soi : « qu’est-ce que je suis ? » « Qu’est-ce que je veux », « qu’est-ce qui a du sens pour moi ? C’est important d’évaluer ses compétences, savoir ce que l’on vaut réellement. En apprenant à se connaître, on gagne en cohérence et en justesse et là on peut commencer à développer sa confiance.

VOIR AUSSI

Le cercle Inter Elles : la réussite au féminin
Parité professionnelle : qu’en pensent les intéressées ?
Rencontre avec Isabelle Capron, DG de Fauchon

Voir aussi :  famille    femmes    carrière   
Maman, culpabilisez-vous de trop travailler ?
           
 

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4 commentaires

omaha - 15/11/11 10:28
evidemment que l'on culpabilise, on a l'imrpession de ne pas en faire assez, de ne pas être assez présente pour ses enfants, mais la vie est ainsi faite
country33 - 15/05/12 09:39
C'est normal de culpabiliser car on ne peut pas être toujours présente envers les enfanbts quand opn est seule pour gérer tout le reste aussi.
country33 - 10/12/12 08:12
C'est certain que de concilier vie privée et sa vie professionnelle n'est pas facile pour personne et pas uniquement pour les femmes.
phanie-13 - 30/06/13 16:25
un mere qui tracvaille se sentira souvent tirailler entre le boulot ou la famille, pour les hommes c'est le cas aussi d'ailleurs, dur dur de trouver un equilibre, il a parfois des choix a faire... il faut arriver a equilibrer tout cela pour ne pas se sentir coupable de délaissr ni son travail ni sa famille...

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