Colombie : "Le viol est devenu une arme systématique et invisible"

Colombie : "Le viol est devenu une arme systématique et invisible"
Colombie : "Le viol est devenu une arme systématique et invisible"
Plombée par une guérilla qui s'enlise depuis plus de 20 ans, la Colombie cherche la voie pour endiguer les violations des droits humains dans les conflits entre groupes armés. Amnesty International publie aujourd'hui un deuxième rapport sur le viol et les violences sexuelles et dénonce l'impunité des agresseurs. Explications de Régis Bar, responsable de la coordination Colombie pour Amnesty France.
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Terrafemina : Ce rapport sur l’impunité des violences sexuelles en Colombie fait suite à un premier constat daté de 2011. Comment les choses ont-elles évolué depuis cette première enquête sur le terrain ?

Régis Bar : Le rapport de 2011 est né d’une mission de terrain de nos chercheurs pour mettre en lumière ces violations des droits de l’homme. Les violences sexuelles étaient ignorées en Colombie et au niveau international. Ce premier rapport a donc fait du bruit et donné naissance à quelques initiatives législatives. Une loi sur les victimes et la restitution des terres a été votée en juin 2011. En effet, la question de la terre est au cœur du conflit qui agite la Colombie depuis 1985, entre les différents groupes armés et le pouvoir. Mais cette loi est difficile à appliquer et les victimes sont globalement peu soutenues. En 2012, notre nouvelle enquête conclut qu’il n’y a pas d’amélioration ressentie du côté des victimes de violences sexuelles.

Tf : Quel visage prennent les violences sexuelles contre les femmes en Colombie ?

R. B. : L’ampleur des violations des droits humains est considérable. Depuis le début du conflit, entre 3 et 5 millions de personnes ont dû se déplacer, les homicides, les disparitions forcées, la torture et le viol sont courants. La Cour constitutionnelle du pays a même reconnu que la violence sexuelle était systématique, invisible et pratiquée par toutes les parties du conflit…

Tf : Pourquoi ce fléau est-il si difficile à endiguer ?

R. B. : Les victimes ne dénoncent pas leurs agresseurs car elles ont peur des représailles. Bien souvent, les groupes armés qui les ont attaquées sont présents dans les environs de leur lieu d’habitation. Il faut aussi noter que la Colombie est un pays très machiste, et les femmes qui osent dire qu’elles ont été violées sont stigmatisées. En outre, elles ne croient pas au système judiciaire, car elles constatent que la plupart des enquêtes sur des viols n’aboutissent pas. Du côté de la justice, il n’y a aucune protection des plaignantes, les fonctionnaires les dissuadent même de porter plainte ! Il faut dire aussi que l’appareil judiciaire est infiltré par des combattants de groupes armés qui jouent les informateurs…

Tf : Que reste-t-il à faire pour que la politique de lutte contre les violences sexuelles porte ses fruits ?

R. B. : Je dirais que le gouvernement manque d’une stratégie globale pour lutter contre les violences sexuelles. Dans ce deuxième rapport, Amnesty recommande trois choses. D’abord, de faire de la lutte contre l’impunité une priorité, c’est un facteur clé pour faire baisser les violations des droits humains. L’impunité envoie aux agresseurs l’idée qu’il ne leur arrivera rien. Ensuite il faut que les lois soient mieux utilisées, et si les résultats ne sont pas là, il faut envisager l’intervention de la Cour pénale internationale. En ce moment, la Colombie fait l’objet d’un examen préliminaire. Enfin, Amnesty veut inscrire dans le code pénal colombien un projet de loi déposé cet été par deux députés de l’opposition, Iván Cepeda et Ángela María Robledo. Il s’agit de faire reconnaître les violences sexuelles comme des crimes de guerre internationaux.

Crédit photo : Amnesty International

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