Étrange mot que celui de frustration, qui semble noué sur lui-même, pelote d’aiguilles mettant le psychisme à sang. Ses dérivés sentent l’injure. « Espèce de frustré ! » ramène n’importe quel individu à une bête aux instincts indociles, imparfaits. Humains, trop humains… Laide à faire peur, la frustration ?
Jacques Nassif, philosophe et psychanalyste, définit la frustration comme un « état consécutif à la perte d’un objet ou au fait qu’un obstacle s’oppose qui empêche la prise et relance la chasse ». La frustration peut donc être vécue comme manque, ou comme privation. Se sentir non comblé diffère de se sentir lésé : grand écart entre sentiment et ressentiment. La frustration devient alors aiguillon ou ressassement.
L’amour, en dépit de sa ruée vers la fusion — « le sens dernier de l’érotisme est la fusion, la suppression de la limite » selon Bataille — ne sera jamais plénitude. La frustration entre dès lors dans un schéma destiné à valoriser l’amour : « Ainsi va le désir quand il vient du manque ; ainsi va l’amour qui oscille entre la douleur de l’absence et l’ennui de la possession ».
Et Dom Juan de rappeler que la possession n’est pas une fin : « Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter. » Toutefois, en ajoutant qu’ « il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de [s]es désirs », Dom Juan signe l’impossible contention du désir. Le recul de l’horizon. Sans la frustration du jamais assez, pas de jouissance de la traque et de la séduction.
Avec la collaboration de Ingrid ASTIER.
ALLER PLUS LOIN :
A la recherche du point G
Faites l’amour pour éviter la guerre dans votre couple
Ni hétéro ni homo, la troisième voie…
Sophie Bramly
Après des études d'arts graphiques à Penninghen, Sophie Bramly devient photographe et travaille pour Paris-Match, Rock & folk, etc... A 21 ans, elle part s’installer à New York, où elle découvre et s’immerge dans l’univers du mouvement hip-hop dans le Bronx, balbutiant à l'époque (1981) (...) En août 2006, sa fille lui demande de lui offrir une poupée qui représenterait sa maman. Comment allait-elle se représenter ? Avec ou sans poitrine ? Avec ou sans poils ? Avec ou sans sexe ? Quelle image donner de cet « obscur objet du désir » à sa fille ? Les questions affluaient… C’est à ce moment là que Sophie Bramly, décide de créer Second Sexe.
Ses photos de la scène rap sont passées inaperçues pendant trois ans et aux Etat-Unis et en France, jusqu’à ce que l’Europe embrasse ce mouvement. Sophie Bramly rentre donc provisoirement en France, pour travailler avec Elle, Wiener, The Face, etc... Et puis elle y reste.
La frustration. Un mot terrible qui sent le couperet. Syndrome du désir contrarié. Rendons à l’orage son éclair. À l’origine le verbe frustrer signifiait « rendre vain », « tromper », « être dupe de ». Un jeu de menteurs où rôde la déception. La frustration est un jeu qui creuse son sillon entre la satisfaction immédiate et la privation. Entre les deux se joue le désir, hésitation entre l’attente projective, érotisée, et sa réalisation. Et si, plus qu’une douche glacée, la frustration était l’aiguillon du désir, son éperon acéré ?
Au départ, l’autoérotisme, dominé par « le principe de plaisir », exclut le terrain de la frustration. Celle-ci ne s’érige que lorsque le sujet désirant se tourne vers l’objet du désir, l’Autre. La frustration repose sur le contrat tacite d’une satisfaction espérée, en fait reconduite ou annulée. Elle tourne autour d’un des moteurs de l’amour : le don. Comme le dit Jankélévitch : « Quand il découvre le Banquet de Platon, l’élève apprend, de la bouche de Socrate, que l’amour (Éros) est fils de Poros (monsieur « plénitude ») et de Pénia (madame « carence ») ».
L’érotisme porte en lui la fêlure, le va-et-vient entre la pénétration qui abolit les frontières du corps et le retrait qui renvoie à sa propre finitude. L'érotisme repose sur une scénarisation du désir. Il faut toute la clairvoyance de Jankélévitch pour rappeler que « le bonheur parfait n’a pas d’histoire », au sens fort. La frustration crée alors des péripéties, du désir à épisodes, contre le scénario simpliste et soporifique de la consommation immédiate. On l’aura compris, la frustration sert à attiser le désir. Le désir d’amour ne peut être étanché. L’étreinte sexuelle désaltère ou divertit mais ne repaît pas. Or, la frustration est revendicatrice, totalitaire, impérieuse.
Elle a la passion du différé, parce qu’elle vise un au-delà d’elle-même. La frustration ou la passion du compte à rebours. Que l’on pourrait résumer trivialement par reculer pour mieux sauter.
Quel plaisir de vous écouter ! Finesse, humour et culture, vous êtes brillante Madame Branly ! Vivement votre prochaine chronique... mais patience, car si j'ai bien compris, cette attente, attisera et décuplera mon plaisir de vous écouter la prochaine fois !
Sujet "délicat" traité avec délicatesse humour et grande sagesse, une certaine originalité aussi par rapport à ce monde qui vit dans l'immédiateté de la communication. Savoir attendre est délicieux ... et attise la gourmandise !
savoir rester sage pour ne pas étre frustré,pas facile,et la frustration renforce le désir,cela n'est que mieux pour la suite
Je pense que cela dépend des personnes, certaines en ont vraiment besoin pour se sentir bien alors que d'autres peuvent très bien s'en passer.
Sujet évidemment bien difficile à traiter, car tout se joue dans le dosage, faire monter le plaisir, par l'attente, oui à condition d'y répondre assez vite quand même. Ne pas confondre l'attente qui fait monter le désir et l'abandon du désir par trop de routine. Personnellement je suis d'avantage à l'écoute de mon partenaire et notre couple ne s'en porte que mieux.
On dit aussi que l'appétit vient en mangeant... trop d'attente peut frustrer aussi, comme dit mélodie, il faut doser, et les dosages ne sont pas les mêmes pour tous, faut connaître son couple
faut aps aller trop vite non plus lol
Je ne suis pas vraiment convaincue que le manque pourrait intensifier le plaisir, mais si les spécialistes le disent pourquoi pas. Pour ma part, la frustration est synonyme d'éloignement. Ce peut activer, une recherche du plaisir ailleurs et c'est humain.
Je en sais pas si ce "sondage" est vraiment réel, je en vois pas comment et pourquoi ça peut être posssible.
Je suis tout de même surprise par cet article et ses dires, ils ont une drôle d'approche et de conception du plaisir mais je ne suis pas une spécialiste !
oui, je pense que la frustration est à la base du désir. quand on est privé, on est attiré par l'objet de son désir . . . .