"L'amoureuse de Simone", le joli livre pour enfants qui change des histoires tradis

Elsa Kedadouche et Amélie-Anne Calmo signent "L'amoureuse de Simone", une histoire pleine de tendresse et de mots d'enfants sur deux petites filles qui s'aiment. Entretien.
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On ne compte pas pour du beurre est la maison d'édition jeunesse inclusive cofondée par Elsa Kedadouche et Caroline Fournier. Leur idée ? Publier des histoires qui changent et ouvrent le champ des possibles. Prochainement, on y trouvera, Léo là-haut, de Mélody Kedadouche et Adam Rosier, qui raconte le quotidien d'un petit garçon atypique, ses hypersensibilités et sa grande imagination. Ou encore Je m'appelle Julie, de Caroline Fournier et Laurier The Fox, qui parle d'identité.

Et la maison d'édition a sorti en mars dernier L'amoureuse de Simone, dont Elsa Kedadouche a signé le texte et Amélie-Anne Calmo les illustrations. L'histoire d'une petite fille, Simone, amoureuse d'une autre petite fille, Makéda, qui raconte ce qu'elle ressent. Des moments de joie pure, de complicité incomparable, mais aussi de frustration et de chagrin, quand viennent les désaccords et les incompréhensions. Un "tonnerre qui gronde dans le ventre", une "flèche dans le coeur", une "magie" qui ne s'explique pas.

"Peut-être qu'être amoureuse, c'est comme voir des étoiles en plein jour ?", se demande Simone, la tête dans les nuages. Une chose est sûre, ces pages poétiques forment un joli ouvrage à mettre entre toutes les mains, et un récit fort d'une visibilisation nécessaire. Entretien avec son autrice.

Terrafemina : Pourquoi avoir voulu écrire cette histoire d'amour-là ?

Elsa Kedadouche : C'est un thème qui est fort dans ma vie, que je mets au centre – l'amour et les relations amoureuses. Pour moi, c'est universel, tout en étant vécu de façon si multiple et unique par chacun·e.

J'aime les filles, je suis lesbienne, et j'ai fait le constat qu'il y avait plein de personnages qui manquaient à la littérature jeunesse. En tout cas, s'il y en avait un qui m'avait manqué à moi, petite fille, c'était celui-là. Le fait de ne pas avoir pu rencontrer des personnages comme Simone et Makéda, de ne pas avoir pu lire d'histoires d'amour entre deux petites filles, m'a beaucoup manqué.

Enfant, je ne m'en rendais pas compte parce pour moi, malheureusement, l'homosexualité n'existait pas jusqu'à mes 14 ans. Pouvoir découvrir ce genre de récits plus jeune, savoir que cette relation, ces sentiments étaient possibles, et d'une façon aussi simple que L'amoureuse de Simone le propose, aurait complètement changé ma vie.

L'homosexualité n'est pas un sujet dans L'amoureuse de Simone.

E. K. : Ce n'est pas un sujet et c'est comme ça que je vis mes histoires d'amour la plupart du temps. Il se trouve que nous sommes deux femmes, mais ce n'est pas un sujet que nous soyons deux femmes. Alors évidemment, parfois, ça le devient. Seulement, il était très important pour moi que cette partie joyeuse de vivre simplement et de se concentrer sur l'essentiel, et sur ce qui nous relie toutes - les sentiments forts, la difficulté de s'entendre, l'harmonie à entretenir en couple - puisse exister.

C'est aussi un livre pour enfants qui illustre des sentiments de cet âge-là : aimer quelqu'un et avoir envie de passer tout son temps avec. Loin de la sexualisation à laquelle est très souvent confrontée la communauté LGBTQIA+.

E. K. : Effectivement, on ramène beaucoup les relations non-hétéros à la sexualité. Le problème du mot "homosexualité" d'ailleurs, c'est qu'il y a "sexualité" dedans. Certain·es personnes lui préfèrent même "homosentimentalité". L'amoureuse de Simone est un livre qui parle d'amour et de sentiments : ce qui se passe dans le coeur, ce que l'amour fait dans la tête, comment on peut se sentir et tout ce qu'on peut traverser quand on est amoureux·se. La frustration, la joie, la peur, l'élan, l'envie d'être en lien.

Nous n'allions évidemment pas intégrer un plan sexuel dans un livre pour enfants. Et pourtant, nous avons tout de même reçu des commentaires en ce sens. Des mots très violents qui nous accusaient de pédophilie, de la part d'internautes qui, tout de suite, pensaient que comme on parle de deux filles, il s'agissait de sexualité. C'est un fantasme et une peur associés, ceux de la question sexuelle liée à un désir non-normatif.

Ce titre, L'amoureuse de Simone, est un parti pris.

E. K. : On a choisi d'afficher ce titre en sachant que cela provoquerait de l'attrait ou du rejet, mais que ça ne laisserait ni neutre ni indifférent·e. On était conscientes de cela et on a pris un risque. Un risque dans le sens où l'on savait que d'emblée, des personnes ne toucheraient même pas ce livre à cause de son propos, littéralement. Des lecteur·rices comme des libraires, qui refusent aujourd'hui de le référencer, ou cachent le titre dans leurs rayons, par convictions personnelles ou pour ne pas être en conflit avec leurs client·es, nous a-t-on expliqué. Sous prétexte, aussi, que "ce n'était pas pour [leur] public".

Pour revenir aux accusations de pédophilie et à la sexualisation de l'homosexualité, je remarque que plus généralement, la société a un problème avec l'érotisation des enfants. Lorsque des bébés garçons font des sourires à des petites filles par exemple, on dit que "c'est un dragueur". Quand une petite fille fait des sourires à un petit garçon, "c'est une dragueuse". À l'inverse, on ne projette jamais que, lorsque deux petits garçons ou deux petites filles ont une relation qu'on pourrait qualifier de fusionnelle, c'est qu'iels sont amoureux·ses.

Certaines personnes qui ont lu L'amoureuse de Simone m'ont même assuré qu'elles pensaient que Simone et Makéda étaient en réalité amies. Ça doit les rassurer. Parallèlement, des collégiennes m'ont demandé si elles étaient lesbiennes. Je leur réponds que le livre ne le dit pas. Il se trouve que dans leur coeur, il se passe ça, ces sentiments amoureux très forts. Mais que ça n'enferme pas Simone. Ça n'exclut pas le fait que s'il y avait une suite, elle pourrait être amoureuse d'un petit garçon, ou non. Rien n'est définitif.

Pourquoi est-ce si important de diversifier les récits au sein de la littérature jeunesse ?

E. K. : D'abord parce que l'enfance est le moment où démarre la construction de l'identité des personnes. Ensuite, parce que la littérature jeunesse offre deux choses aux enfants. Soit la possibilité d'un miroir, de se reconnaître, soit la possibilité d'une fenêtre sur le monde. Soit on trouve un personnage qui nous ressemble ou pourrait nous ressembler, soit un personnage qui ne nous ressemble pas mais qui est l'autre.

C'est essentiel pour lutter contre les discriminations, d'exister dans la littérature jeunesse. Ne pas exister crée une absence, et ces non-représentations ont de réelles conséquences. Elles peuvent être vécues par les personnes concernées comme du dénigrement, du mépris de la part d'une société qui ne veut pas les voir, ou encore, créer chez elles un sentiment de sous-estimation, de ne pas valoir la peine d'être représenté·e.

Ce sont aussi ces non-représentations au sein de la littérature jeunesse qui véhiculent des discriminations. Dire à l'autre "tu n'existes pas parce que je ne t'ai jamais vu·e", c'est quelque chose que ma fille, qui a deux mamans, entend beaucoup. Lorsqu'elle explique qu'elle a une maman et une maman, des enfants lui répondent régulièrement : "Mais non, ça n'existe pas". Et ce sont bien des enfants qui n'ont jamais lu ni vu de familles avec deux mamans quelque part. C'est essentiel de faire exister ces récits pour que jamais des enfants ne puissent penser que dans le monde, cette diversité au pluriel n'existe pas.

Le fait que la littérature jeunesse ait du mal à bouger sur ces questions-là provoque, de façon inconsciente probablement, des violences : car l'absence engendre de l'inconnu, donc du rejet, donc des violences. C'est un maillon, un grain de sel qui participe à une société discriminante. Malheureusement, il y a encore beaucoup de résistance.

L'amoureuse de Simone, écrit par Elsa Kedadouche et illustré par Amélie-Anne Calmo. Ed. On ne compte pas pour du beurre.