« Elles » : Prostitution étudiante, nouvel emploi jeune ?

« Elles » : Prostitution étudiante, nouvel emploi jeune ?
« Elles » : Prostitution étudiante, nouvel emploi jeune ?
Dans cette photo : Juliette Binoche
La sortie du film « Elles » de Malgoska Szumowska sur la prostitution étudiante, nous amène à nous pencher à nouveau sur les questions sous-jacentes aux différentes formes de prostitution. Faut-il laisser se développer l'emploi jeune dans la prostitution dans les années à venir ?
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Le film de Malgoska Szumowska nous raconte l’histoire d’une journaliste qui découvre un phénomène très actuel. Quelques milliers d’étudiantes chaque année entrent dans une prostitution plus ou moins temporaire soit pour payer leurs études, soit pour accéder à un niveau de vie supérieur. Le phénomène est bien connu. Il existe depuis des années, seule différence, il est en forte croissance.
Ce film nous parle de sexualité, de désir, de plaisir seule ou à deux, d’évolution de la demande et des pratiques. Après 5 siècles de chape de plomb, la sexualité épanouie reste à trouver pour certains. Juliette Binoche, par ces rencontres avec ces filles plus libérées qu’elle, se trouve questionnée dans ses propres pratiques sexuelles et désire aller plus loin. Les voyages dans le plaisir sont illimités et intemporels.
Juliette Binoche colle au personnage construit avec la réalisatrice Malgoska Szumowska, celui d’une femme mariée qui s’interroge : « Qu'est-ce qu'une femme ? Qu'est-ce que sa sexualité ? L’amour ? Quelle est sa peur ? Quels sont ses jugements ? La prostitution ? Le plaisir ? La jeunesse ? Qu'est-ce qui excite ? Qu'est-ce qu'être mariée ? Avoir honte ? Qu'est-ce qu'être bloquée, choquée ? Qu'est-ce qu'être une mère de famille ? Une journaliste ? »

Le film nous parle d’une prostitution consentie. La réalisatrice et l’actrice ont confié l’évolution de leur état d’esprit quant à cette question, au fur et à mesure de leurs rencontres avant le film et des réactions des étudiantes actrices pendant le tournage. D’une vision initiale réprobatrice, elles évoluent vers une compréhension, et sans doute approbation, « si elles le choisissent vraiment. ». Elles ouvrent ainsi un débat.

L'argent peut-il se substituer au désir ?
Oui, vous disent les actrices de ce film, et quelques militantes prostituées syndiquées, « on a du plaisir avec nos clients. » Non, vous disent la plupart des prostituées. Le documentaire de Jean-Michel Carré, « les travailleuses du sexe » est sur ce point sans ambiguïté : on n'entre pas en prostitution comme en médecine. Il faut être capable d’avoir un rapport désacralisé à son corps et à sa sexualité en échange d'argent. Les psychiatres qui interviennent auprès de prostituées nous parlent de ce qu’est le corps et de ce qui est fait à ce corps : nous sommes notre corps, corps physique, psychique, symbolique, vu par soi, vu par les autres, mémoire inconsciente. Et cet acte sexuel non désiré par une émotion, avec quelqu’un qu’on ne connaît pas et qu’on n’aime pas, conduit à une dissociation interne.

Alors, est-ce si difficile de se dissocier, pour beaucoup d’argent ?
200 euros la passe, il n’en faut pas beaucoup pour satisfaire une étudiante au début. L’être humain peut s’habituer à tout, mais à quel prix ? Déshabiter son corps est difficile et laisse des séquelles dont on ne se débarrasse jamais nous disent d’anciennes escortes : « Je me lave encore parfois à l’eau de javel. » Et combien entraînées dans un engrenage s’arrêteront ? Cela conduit aussi à la question de la place de l’argent dans nos rapports humains, qu’est-ce qui a plus de valeur que l’argent et pourquoi ? Nous ne parlerons pas de la prostitution de survie, devant laquelle nous sommes sans réponse sinon sociale, combien de mères consentiraient à se prostituer si elles ne voyaient plus d’autres solutions pour nourrir leur enfant ?
Un sondage organisé en Angleterre par Durex posait la question du prix pour lequel on consentirait à se prostituer. Même pour un million d’euros, plus de 50% des personnes interrogées répondent non. Si l’argent permet de presque tout acheter, encore une majorité s’applique la devise croate « même pour tout l’or du monde, ma liberté n’est pas à vendre. »

Choix et libertés
Ce film est donc intéressant parce qu’il pose la question de nos choix individuels et collectifs. Dans une société mondialisée dans laquelle les limites géographiques, technologiques, éthiques, tendent à disparaître, chacun sera de plus en plus responsable de ses choix individuels.
Sur le plan collectif, voulons-nous d’une société dans laquelle 20% à 30% des étudiantes en précarité, et autant avides de réussite, passent à l’acte et se prostituent ? Les chiffres précédents sont les proportions actuelles de ceux et celles qui pourraient envisager de se prostituer ou comprendraient ce choix, selon différentes études en Europe (2). Accepterons-nous bientôt 300 000 emplois jeunes dans la prostitution, par perte des valeurs collectives fondatrices de notre pacte social, au nom d’une conception de la liberté minimale que peu souhaitent à ceux qui leur sont chers ?

Enfin on ne peut pas penser la question de toutes les formes de prostitution en dehors d’un contexte social. Une étude de l’OMS (3) développe le lien existant entre le développement des violences sexuelles et l’absence de droits et de limites, collectives, communautaires, familiales et personnelles. Sans la défense de l’Etat de droit, de l’égalité des hommes et des femmes, l’apprentissage du respect, les violences sexuelles se développent.
Il faut arrêter de fantasmer sur la prostitution et vivre sa sexualité en la découvrant si nécessaire. Ce film nous permet de reposer ces questions et de fonder nos réponses sous un éclairage enrichi.

Blog de Jean-Sébastien Mallet

Références :
1 : The British Sex Survey
2 : Le Post Huffington Post
3 : Organisation Mondiale de la Santé

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