Asia Bibi : le soutien des mouvements catholiques traditionalistes divise

Asia Bibi : le soutien des mouvements catholiques traditionalistes divise
Asia Bibi : le soutien des mouvements catholiques traditionalistes divise
Le cas d'Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème par la Haute Court de Lahore, suscite l'indignation internationale. En France, une partie du soutien à cette mère de famille de confession chrétienne est captée par les catholiques traditionalistes. Une mobilisation qui passe mal chez certains soutiens de la Pakistanaise.
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Près de quatre années d'attente pour entendre finalement le même verdict. Après avoir été condamnée à la peine capitale le 8 novembre 2010 par un juge de première instance, Aasiya Noreen, issue de la minorité chrétienne et connue internationalement comme Asia Bibi, a vu son jugement confirmé par la Haute Cour de Lahore (Pakistan), le 16 octobre dernier.

Condamnée à mort pour une histoire d'eau

Dans son arrêt d'appel, la juridiction entend appliquer à la lettre la loi sur le blasphème (section 295 du Code pénal du Pakistan), selon laquelle « doit être punie de mort toute personne qui insulte le prophète Mahomet ».

Car c'est bien cela que ses accusateurs reprochent à Asia Bibi, en rappelant les faits qui se sont déroulés le 14 juin 2009. Ce jour fatidique, alors qu’elle cueillait des baies avec d’autres ouvrières agricoles dans un champ du Penjab, la mère de famille de 48 ans se sert un verre d'eau dans un puit situé à proximité. Suite à ce geste, les autres travailleuses refusent de boire dans le même puit que leur collègue : étant chrétienne, cette dernière a souillé l’eau du puit.

Piquée au vif, Asia Bibi rétorque que Mahomet n'aurait sûrement pas approuvé ce comportement. S'engage alors une vive discussion théologique qui va conduire à sa perte. Accusée de blasphème et arrêtée, Asia Bibi est sommée de se convertir pour se racheter. Son refus lui vaut alors d'être emprisonnée puis condamnée à mort par pendaison.



Asia Bibi, symbole de la discrimination des chrétiens du Pakistan ?

Quatre ans d'emprisonnement plus tard, Asia Bibi est « dévastée », affirme la journaliste française Anne-Isabelle Tollet, auteure du livre « Blasphème » (Oh ! Editions), co-écrit avec la prisonnière en 2011. Un ouvrage dans lequel les deux femmes pointent du doigt les fortes discriminations dont font l'objet les chrétiens du pays, devenant régulièrement la cible d’attentats. La situation, qui dure depuis plusieurs années, fait dire à l'avocat d'Asia Bibi, Naeem Shakir, que « la justice est toujours plus entre les mains des extrémistes », selon les propos rapportés par l’agence Fides à l'issue du procès.


Considérés comme « intouchables » dans un système de castes hérité de l’époque où le Pakistan faisait partie, avec l’Inde, de l'Empire colonial britannique, les chrétiens représentent une minorité de trois millions de personnes (un peu moins de 2% de la population pakistanaise), particulièrement discriminée. Ainsi, en mai 2013, RFI rapportait le témoignage d'un avocat chrétien, Robinson, « qui avait expliqué qu’il n’était pas rare que les collègues de travail d’un chrétien 'utilisent un ustensile différent du sien pour boire de l’eau' ».

A cette atmosphère délétère s'ajoute ce texte sur le blasphème. Instaurée dans les années 80, la loi est devenue « un prétexte pour écarter les indésirables ou régler des comptes personnels », résume René Guitton, auteur et spécialiste des grands courants religieux monothéistes. Et ce dernier d'expliquer que les femmes sont les premières cibles de cette oppression : « les femmes sont victimes d'actes de chritianophobie au quotidien parce qu’elles portent les signes extérieurs de leur non appartenance à la religion musulmane ».

Condamnée à mort, Asia Bibi est devenue le symbole de cette ségrégation. Mais Anne-Isabelle Tollet ne perd pas, pour autant, espoir : « La justice pakistanaise ne condamne pas à mort tous les quatre matins non plus », précise la journaliste. En effet, comme le rappelle Paris Match, « si de nombreuses personnes ont été condamnées à mort pour blasphème au Pakistan, cette peine n'a pas été exécutée depuis 2008, à l'exception d'un soldat condamné en cour martiale, le pays respectant un moratoire sur la peine capitale ».

Dès le lendemain de la publication de la condamnation d'Asia Bibi, plusieurs instances internationales, dont l’Union européenne, ont exprimé leur préoccupation, tandis que la famille de la condamnée a lancé un appel à Malala Yousafzai, sa jeune compatriote lauréate du prix Nobel de la paix, afin que celle-ci plaide sa cause auprès des autorités.

Le sort d'Asia Bibi émeut la communauté internationale

Depuis l'incarcération de cette mère de cinq enfants, les rares personnalités pakistanaises qui ont tenté de faire entendre la cause des chrétiens auprès des autorités ont payé le prix fort. Le 4 janvier 2011, Salman Taseer, gouverneur du Penjab pakistanais, tombait sous les coups de son garde du corps, après avoir plaidé la cause d’Asia Bibi auprès du gouvernement. Deux mois plus tard, c'est le ministre des minorités religieuses Shahbaz Bhatti qui était, à son tour, abattu dans sa voiture. L'homme avait fait campagne pendant plusieurs mois contre le délit de blasphème. L'attentat avait alors été revendiqué par le mouvement des talibans pakistanais.

Plusieurs ONG, comme l'Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Tortire (ACAT) ou la fondation Aide à l'Eglise en Détresse (AED), réclament des autorités pakistanaises la remise en liberté « immédiate et sans condition » de la jeune femme ainsi que l'abrogation de la lois sur le blasphème. Une pétition a par ailleurs été lancée en France, recueillant plus de 17 000 signatures en sept jours.

pétition Asia Bibi

Une défense qui « renforce les antagonismes chrétiens-musulmans »

Pour autant, si la mobilisation en faveur de Asia Bibi est importante, elle suscite néanmoins la controverse. Le sort de la chrétienne intéresse en effet nombre d'associations conservatrices comme Chrétienté-Solidarité. A l'initiative de cette organisation, plusieurs centaines de personnes se sont réunies, jeudi 23 octobre, devant l'ambassade du Pakistan à Paris pour réclamer la libération d'Asia Bibi.

La foule, quelques centaines de personnes, la plupart cinquantenaires, avaient sorti drapeaux français et pancartes "Libérez Asia !" pour faire entendre leur voix. Sur scène, les porte-parole se sont succédé : Bernard Anthony, président de Chrétienté Solidarité, Daniel Hamiche de l'Observatoire de la Christianophobie mais aussi Béatrice Bourges, porte-parole du Printemps Français.

Invitée de Radio Notre Dame à la veille de l'évènement, la journaliste Anne-Isabelle Tollet a estimé que « cette manifestation a tendance à récupérer cette histoire pour faire de la propagande catholique (...) elle renforce les antagonismes chrétiens-musulmans, ce qui est absolument contre-productif ».


« Je comprends qu'on cherche à nous faire taire. Mais plus on se montre fort, plus les relations entre chrétiens et musulmans seront pacifiées », a rétorqué Béatrice Bourges à l'issue de la manifestation, avant de poursuivre : « Il faut rester ferme, dénoncer l'inacceptable et la barbarie. Condamner une personne en raison de sa foi, c'est un acte barbare ».

Or, la journaliste rappelait justement que la condamnation d'Asia Bibi n'était en rien liée à sa religion : « Les musulmans sont les premières victimes de cette loi (...) la loi du blasphème au Pakistan n'est pas discriminatoire ! ». « Dès lors que les instances catholiques ont pris la défense d'Asia Bibi, elle est devenue un symbole », a déploré l'auteur du livre « Blasphème ».

Et la porte-parole du Printemps Français de répondre une fois encore le lendemain : « Même les musulmans de France ne condamnent pas réellement ce qu'il se passe dans ces pays-là. Cela me fait douter de leur sincérité, dans la mesure où tous ceux qui se disent musulmans de France et affirment que l'Islam prône la paix devraient être outrés et manifester ».



Réagissant également aux propos d'Anne-Isabelle Tollet, le représentant de l'Observatoire de la Christianophobie Daniel Hamiche a lui aussi tenu à défendre le mouvement : « Cette journaliste estime qu'il ne faut pas christianiser le combat pour Asia Bibi, que notre démarche serait à la limite de l'islamophobie et qu'il faut faire d'abord appel à la communauté internationale (...) Mais la communauté chrétienne fait partie de la communauté internationale ! (...) Nous n'avons ainsi pas honte de christianiser notre protestation de ce soir ».

Renforcer les antagonismes entre religions, c'est aussi l'impression que donnent deux autres commentateurs de l'affaire. D'une part, le très conservateur Abbé Pierre-Hervé Grosjean qui a dénoncé sur le Figaro ces pays où « la liberté religieuse est inexistante », appelant les chrétiens à s'unir pour prendre la défense de la jeune pakistanaise.

D'autre part l'ancien député Christian Vanneste. Battu aux élections législatives de 2012 et parti depuis de l'UMP après avoir remis en cause la déportation des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale, l'ancien élu du Nord est aussi monté au créneau pour Asia Bibi, non sans fleurter avec une certaine islamophobie latente. Ainsi le président du Rassemblement pour la France s'exprime sur le site Boulevard Voltaire, fondé par Robert Ménard, en rendant hommage à la jeune victime : « Elle a tenu tête avec courage en affirmant sa fierté d’être chrétienne et de suivre le Christ, meilleur que Mahomet. Non seulement c’est une évidence pour un chrétien, mais encore, n’importe quel humaniste de bon sens pensera qu’un homme qui prêche la paix est préférable à un homme de guerre ».

L'avocat de Asia Bibi a indiqué qu'elle avait l'intention de plaider sa cause devant la Cour suprême, la plus haute juridiction du Pakistan. Il a désormais 30 jours pour monter le dossier.