La femme voilée priée de quitter l’Opéra, un acte de discrimination pour Esther Benbassa

La femme voilée priée de quitter l’Opéra, un acte de discrimination pour Esther Benbassa
La femme voilée priée de quitter l’Opéra, un acte de discrimination pour Esther Benbassa
« Depuis quand les artistes sont payés pour contrôler le public ? », s’étonne Esther Benbassa. Après les révélations de Metronews sur la touriste voilée priée de quitter en plein spectacle l’Opéra Bastille, la sénatrice EELV du Val-de-Marne ne fait pas mystère de son indignation, pointant du doigt ce qu’elle considère être la manifestation d’un « racisme culturel » qui n'aide en rien la cause des femmes.
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L’incident est survenu à l’Opéra Bastille le vendredi 3 octobre durant une représentation de la « Traviata » de Verdi. Durant un entracte, un couple, originaire du Golfe, a été prié de quitter la salle et ce, malgré s’être acquitté de deux places au premier rang. Des sièges forts chers et très bien situés. Or, il semble, en quelque sorte, que cette position privilégiée leur ait porté préjudice. Assise juste derrière le chef d’orchestre, la femme portait, selon les informations de Metronews, le niqab. Une tenue jugée inacceptable par certains choristes qui se seraient, alors, plaints auprès de leur direction durant la pause musicale. Des artistes auraient, selon le témoignage d’un syndicaliste, même menacé de ne plus chanter si la riche touriste ne se découvrait pas le visage.

150 euros d'amende et/ou un stage de citoyenneté, selon la loi

Version corroborée par le directeur adjoint de l'Opéra de Paris, Jean-Philippe Thiellay, dans les colonnes du Monde. Et ce dernier de déclarer : « Ce n'est jamais très agréable de demander à quelqu'un de sortir d'une salle de spectacle, où en principe on parle d'ouverture et de compréhension. Mais là, il y avait une méconnaissance de la loi, et soit cette dame la respectait, soit elle sortait ». Le responsable de cet espace culturel fait, ici, référence à une loi présentée en 2010 par la Garde des Sceaux de l’époque, Michelle Alliot-Marie, qui menace d’une peine d’amende de 150 euros et/ou d’un stage de citoyenneté tout individu se dissimulant le visage dans l’espace public. Or, selon la sénatrice EELV Esther Benbassa, dans une tel contexte, la loi n’aurait jamais dû s’appliquer avec autant de fermeté et qui plus est, au cours d’une manifestation culturelle. Elle s’en explique ici.


Ce 3 octobre dernier, à l’Opéra Bastille, la loi a-t-elle été appliquée comme elle le devait ?

Esther Benbassa : La direction de cet établissement l’a, en tous cas, suivi de manière bien tatillonne. Où est la malveillance chez une personne qui, certes coiffée d’un niqab, se rend à l’opéra, summum de la culture occidentale ? La soupçonne-t-on d’être une terroriste ? J’en doute. En fait, la situation, qui conduit à exclure cette spectatrice est proprement absurde. Suffit pour s’en convaincre de lire aujourd’hui la presse internationale dont nous sommes la risée. Elle ne se prive pas de rappeler que ce couple, originaire du Golfe, avait payé fort cher leur siège au premier rang afin d’assister à ce spectacle (231 euros par place, Ndr). Cette manière de se comporter à leur égard ne vaut pas mieux que les agissements constants de Nadine Morano. C’est du même niveau, ça fait le lit de l’extrême droite et conforte les élucubrations d’un Eric Zemmour qui vend, désormais, des livres à la pelle. Je me demande parfois si l’on se rend vraiment compte que tout cela pousse notre pays dans les bras de Marine Le Pen. Franchement, je ne comprends pas, je suis extrêmement choquée…

« Nul ne peut dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage », énonce pourtant une loi votée en 2010…

E.B. : Je n’ai jamais été très favorable à cette loi contre les signes ostentatoires. Ma longue expérience en tant que professeur me l’a souvent démontré, ces situations se réglant toujours paisiblement et sans en faire un « drame national ». Mais, passons, la loi a bel et bien été votée. Elle dit qu’on ne peut pas se présenter devant l’administration avec un voile pour demander un passeport, la chose est entendue. Mais pour est ce qui est du domaine des sorties culturelles et du divertissement, il faut aussi que l’on y mette notre nez ? Mais où va-t-on ? La laïcité devrait être encore celle fixée par la loi de 1905 : elle garantit le respect de toutes les confessions et non les hiérarchise. Cette spectatrice a-t-elle fait preuve de prosélytisme ? Elle s’est juste contentée de s’asseoir pour entendre de la musique. Cette laïcité, devenue un instrument d’exclusion, serait censée aujourd’hui tous nous rassembler autour de valeurs dites communes. Je ne marche pas dans cette combine…

Dans quel sens ?

E.B. : Il n’est pas étonnant que l’on ait, dans ce pays, une vision aussi pessimiste et négative du monde qui nous entoure. Ces obsessions nous empêchent d’avancer et nous éloignent d’autant plus des vrais sujets pour notre pays. J’étais récemment aux Etats généraux du PS pour un débat sur les banlieues. Franchement, nous n’avons parlé que de laïcité, en lieu et place des problèmes économiques et sociaux. Certes, il y a une poussée du sentiment religieux aussi bien dans le judaïsme, que chez les musulmans et les chrétiens. Autant de raisons d’aborder ces sujets avec rationalité. Si l’éducation et le progrès social dans notre pays étaient davantage pris en compte, il est probable que moins de jeunes femmes se voileraient actuellement.

La réaction des choristes est-elle, pour autant, un acte militant en faveur des droits des femmes ou au contraire, l’expression d’un racisme culturel ?

E.B. : D’ores et déjà, leur attitude nous interpelle. Depuis quand, ces artistes sont payés pour contrôler le public ? Jusqu’à preuve du contraire, aucune loi n’interdit de chanter devant une femme voilée. Ces pseudo-militants, s’ils se considèrent comme tels, ne font que participer à la droitisation du pays, à la montée en puissance de la xénophobie. Je serais, en outre, fort étonnée que ces choristes aient protesté pour des questions d’émancipation de la femme. Pardonnez, ici, mon scepticisme. Le fait est, c’est du racisme.

Peut-on parler d’islamophobie ?

E.B. : Je ne sais pas… Discriminatoire par contre, oui ! On refuse donc à cette spectatrice, du fait de sa manière de se vêtir, le droit d’écouter de l’opéra. Elle n’en serait pas digne, peut-être ? Encore une fois, la même histoire se répète. Et il est inquiétant de constater, en cette période de crise, qu’on pointe toujours le même ennemi : le musulman, le bouc émissaire idéal comme l’était le juif durant l’entre-deux-guerres. A ce jeu-là, la France se démarque dangereusement des autres nations européennes. Et je ne parle même pas des États-Unis où un procès pour discrimination aurait été inévitable…

Du côté du ministère de la Culture, on annonce qu’une note est en cours afin « d'informer de l'état du droit l'ensemble des établissements publics », qu’en pensez-vous ?

E.B. : Elle ne m’étonne pas, tant le pouvoir s’applique à mener « une politique de gauche qui ne regarde que le FN ». Cette note paraît bien dérisoire en vue des problèmes importants que rencontre actuellement la France. Allons donc chasser la femme originaire du Golfe, portant niqab et payant très cher la place dans nos opéras ! Faisons fuir les touristes, le tout en période de crise économique…