"La Guerre invisible" : en finir avec le silence sur les violences sexuelles dans l'armée française

"La Guerre invisible" : en finir avec le silence sur les violences sexuelles dans l'armée française
"La Guerre invisible" : en finir avec le silence sur les violences sexuelles dans l'armée française
Près de deux ans d'enquête et un travail sur soixante affaires. Dans « La Guerre Invisible », Leïla Miñano et Julia Pascual mettent en lumière le traitement des femmes soldats au sein de l'armée française. Le constat des deux journalistes est effrayant : harcèlement, agressions sexuelles, viols... Une part d'ombre dont la grande muette aimerait ne pas trop s'encombrer mais qui a déjà fait plusieurs centaines de victimes.
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Couverture "La Guerre Invisible"Vanessa, Laetitia, Fanny. Toutes sont ou ont été soldats dans l'armée française, et toutes ont été victimes de viol dans le cadre de leurs fonctions. Les trois militaires font partie de ces centaines de femmes dont l'armée aura détruit la vie en passant sous silence un phénomène tabou : les violences sexuelles que subissent ses éléments féminins.

Autocensure et hiérarchie absente

Un livre-enquête, « La Guerre Invisible » (publié par le magazine Causette en coédition avec Les Arènes), sorti jeudi 27 février, revient sur l'histoire de ces trois femmes et celle de dizaines d'autres, contraintes pour la plupart de quitter les rangs de l'armée face à l'omerta. Loin de l'image de « la femme militaire héroïne » souvent vantée dans la presse, les journalistes Leïla Miñano et Julia Pascual, co-auteures de l'ouvrage, retracent le parcours de ces militaires « qui ont souffert de ne pas être entendues et encore moins reconnues comme victimes ».

Car si l’armée française est la plus féminisée d’Europe (15% de femmes sur 230.000 engagés), son attitude concernant ce fléau en dit long sur la loi du silence qui règne dans les casernes jusqu'à l'état-major des armées. Un silence « d'abord propre à l'institution elle-même, très hiérarchisée », explique Leïla Miñano. « Dans ce contexte, il est difficile de faire entendre une voix dissonante, a fortiori quand on est une femme. Leur présence fait l'objet de beaucoup de rejet. »

Un rejet qui crée inévitablement des freins à la dénonciation lorsque des femmes sont victimes des agissements de leurs collègues masculins. « D'une part, les femmes victimes s'autocensurent par peur de représailles, ce sont d'ailleurs souvent des peurs qui sont fondées. D'autre part, leur hiérarchie ne les accompagne pas dans cette démarche, bien au contraire », poursuit Leïla Miñano.


Pas de solidarité féminine

Et l'auteure de « La Guerre Invisible » de souligner l'importance capitale accordée par l'armée à l'unité de ses troupes, essentielle au bon fonctionnement des différentes forces et à leur image. « En dénonçant ce dont elles ont été victimes, ces femmes sont considérées comme mettant en péril l'unité du groupe, l'esprit de corps. Elles sont vues comme des moutons noirs qui vont salir la réputation de l'armée. Et on sait combien l'armée est attachée à son image de discipline et d'ordre. »

Quid alors des autres femmes ? Celles qui pourraient être un soutien de poids pour leurs collègues victimes. « Il n'y a, a priori, pas de solidarité féminine sur la gestion de ce phénomène dans l'armée. Le corps et l'unité dépassent le clivage hommes-femmes. Certaines femmes ont, par exemple, des comportements très durs à l'égard des victimes », expliquent les deux auteures.

Ce comportement aboutit à des situations sans issues : une militaire cible de harcèlement sexuel et dont la plainte n'obtient pas le soutien de sa hiérarchie, une autre femme, dans l'armée de l'air, mutée après avoir été violée tandis que son agresseur reste en poste... « C'est presque systématique : les agresseurs restent en place tandis que les victimes sont mutées ou décident de partir par la petite porte, en étant réformées pour inaptitude ou infirmité », constatent les deux journalistes qui dénoncent dans leur livre « une réalité de brimades et de violences jamais dénoncées, parfois étouffées sous le poids de la hiérarchie tricolore ».

Vide juridique général

Au-delà de ce premier obstacle, un second problème d'ordre juridique vient compliquer la tâche des victimes. Le harcèlement sexuel, qui existe dans le code du travail, ne figure pas dans le Code de la Défense. « Cela montre bien qu'il y a une réticence de l'institution qui refuse cette inscription alors même que des associations la demande et que des parlementaires se posent des questions », souligne Julia Pascual.

La grande muette, bien frileuse sur le sujet, a bien compris qu'inclure le harcèlement dans ses textes reviendrait à reconnaître qu'il existe un problème et qu'il faut s'en emparer. « Nous avons réussi à nous entretenir avec un certain nombre d'officiers. Mais dès que l'on s'approche des chefs d'état-major ou du ministre de la Défense lui-même, c'est silence radio », déplore la journaliste.



700 pages aux Etats-Unis, pas une ligne en France

Le phénomène observé en France ne fait pas figure d'exception. « En faisant ce livre, nous nous sommes aperçues que la violence sexuelle est un fléau qui touche toutes les armées des pays puissants, que ce soit aux Etats-Unis mais aussi au Canada, en Allemagne ou en Israël, détaille Julia Pascual. Les soldates française sont tout autant victimes que leurs soeurs d'armes aux quatre coins du monde. »

En la matière, peu de forces militaires réussissent aujourd'hui à maîtriser le fléau, à l'exception de l'armée suédoise : confrontée à ce problème de violences « elle a réussi, par une politique de sanctions très fermes et de suivi des victimes, à renverser la vapeur ».

Des progrès sont aussi observés de l'autre côté de l'Atlantique. Une commission sénatoriale tente ainsi de mettre la hiérarchie militaire américaine face à ces responsabilités. Depuis près de 10 ans, un travail de recensement des cas d'agressions sexuelles dans l'armée est mené dans le pays. Ce sont ainsi plus de 20 000 cas d'agressions sexuelles (hommes et femmes confondus), dont des viols, qui sont enregistrés chaque année dans l'armée américaine. Une démarche en complète opposition avec l'attitude adoptée par les services de la Défense française. « Là où les Américains rédigent chaque année un rapport de 700 pages sur la question, la France n'écrit pas une ligne », constate Leïla Miñano.

Leïla Miñano et Julia Pascual



Ouverture d'une enquête interne

Quelles solutions pour sortir de cette situation ? Lorsqu'on leur demande des pistes, les deux journalistes évoquent immédiatement la nécessité d'un Grenelle des violences sexuelles dans l’armée. « Une commission d'enquête parlementaire serait un premier pas vers une prise de conscience générale, et une nécessité pour que ces femmes soient entendues », affirment les deux journalistes. « Certaines d'entre elles, qui ont obtenu la reconnaissance de la justice et dont les agresseurs ont été condamnés, seraient d'ailleurs ravies de parler de leur histoire. »

Devant l'écho médiatique rencontré par la sortie de ce livre, et après un rapport au « contenu équivalent (...) arrivé sur le bureau du ministre la semaine dernière », le ministère de la Défense a annoncé jeudi 27 février l'ouverture d'une enquête interne sur les violences sexuelles et les cas de harcèlement. La feuille de route 2014 pour l'égalité du ministère de la Défense prévoit, par ailleurs, la mise en place d'un indicateur pour « identifier toute conduite répréhensible ou de harcèlement sexuel à l'égard des femmes militaires, en unité ou lors d'opération ».

Une annonce en demi-teinte pour les deux journalistes. Si ces dernières se félicitent que le ministère de la Défense sorte du bois après deux années de silence durant leur enquête, elles déplorent une mesure bien en deçà de ce qui s'avère nécessaire. « L'enquête interne n'a pas la même portée qu'une commission d'enquête parlementaire dont les travaux seraient garants d'une certaine indépendance », estime Leïla Miñano qui affirme, par ailleurs, que le rapport évoqué par le ministère ne concerne pas le phénomène de violences sexuelles, mais plus généralement la place des femmes dans l'armée.