L'inemuri : faut-il adopter la sieste-minute des Japonais ?

Faire des micro-siestes au travail : une habitude à prendre ?
Faire des micro-siestes au travail : une habitude à prendre ?
Les Japonais ont fait de la micro-sieste l'apanage de l'employé modèle, les Américains rivalisent d'inventivité pour créer les "nap rooms" les plus originales : pour travailler mieux, il semblerait qu'il faille dormir plus -et au bureau, surtout. Serait-il temps de commencer à faire des micro-siestes sur notre lieu de travail pour être plus efficace ?
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Les codes du monde du travail sont intimement liés à nos mentalités sociétales et à ce qu'elles définissent comme étant la réussite. Et en France, c'est l'énergie -tant physique que mentale- qui démontre le succès. S'endormir au travail est synonyme de paresse, d'inefficacité, et d'un non-professionnalisme outré. Les moindres signes de fatigue se dissimulent à grands coups d'anticernes, de cocktails de vitamines et de cafés trop sucrés. On ne s'autorise aucune défaillance, du moins, pas en public : un employé est bon lorsqu'il est invincible.

Au Japon, au contraire, il est de bon ton d'exposer sa fatigue, voire même de la mettre en scène en piquant du nez sur son ordinateur au vu et au su de tous. C'est la preuve qu'on se surmène, qu'on travaille dur au point de ne plus tenir debout. Et si on ne jalouse pas le monde du travail nippon, la fatigue chronique qui le gangrène et ses 10 000 employés qui meurent chaque année des suites d'un burn-out, on se doit de reconnaître que cette dédiabolisation de la micro-sieste au travail a du bon. Et qu'elle a de quoi nous inspirer, pour améliorer nos conditions de travail et notre productivité.

L'inemuri, la micro-sieste réparatrice au travail

Une Japonaise qui pratique l'inemuri dans le métro
Une Japonaise qui pratique l'inemuri dans le métro

Le pays du soleil levant est célèbre pour ses sushis, ses cerisiers en fleurs, ses gadgets technologiques... et l'âpreté légendaire de son monde du travail. Dans un pays où la valeur d'un homme passe par son statut professionnel, la quête de l'excellence démarre à la maternelle et ne s'achève jamais, et il n'est pas rare de devoir faire 200 heures supplémentaires par mois pour conserver sa place, d'après RTBF. Sans surprise, c'est au Japon que sont apparus les premiers cas de burn-outs, ou "karoshi" en japonais ("mourir par le travail"). Selon une étude du sixième Congrès de la Fédération internationale du Sommeil , les Tokyoïtes sont les personnes qui dorment le moins au monde, avec des nuits de 6 heures en moyenne. L'oisiveté n'est pas une option.

D'où la popularité –un peu paradoxale à première vue pour un Français- des siestes au travail. L'inemuri signifie "dormir alors que l'on est présent", et consiste à s'assoupir dans un lieu public. Les Japonais s'y adonnent aussi bien contre les vitres de métro que sur leurs ordinateurs au bureau. "Exercer l'inemuri – ou même le feindre – peut être perçu comme une valeur ajoutée et prouverait que l'employé se démène au travail", rapporte le docteur Brigitte Steger dans une étude pour le site de la BBC. "Le sommeil peut être vu de plusieurs façons en fonction des idéologies".

Travailler jusqu'à ne plus tenir debout : voilà donc la fierté des employés japonais. Et ce mantra se retrouve même dans le langage courant : deux collègues, pour se dire au revoir, utiliseront l'expression "Otsukaresama deshita", qui signifie "Vous avez l'air fatigué, Monsieur". Cette inhabituelle formule de politesse est une manière de dire bonne soirée à quelqu'un : pour marquer son respect, on sous-entend qu'il travaille beaucoup –et donc bien, dans la culture japonaise. Mais bien qu'étrange, cette coutume japonaise a du bon, et elle est plus nécessaire aux employés français qu'on pourrait le croire.

Un modèle à imiter ?

Car si le monde du travail français protège bien plus ses employés, cela ne signifie pas pour autant qu'ils sont à l'abri de la fatigue et du surmenage. Benoît Hamon, l'ancien ministre de François Hollande qui se bat pour faire reconnaître le burn-out comme maladie professionnelle, avait confié au Monde en juin 2016 : "La France est encore trop dans le déni par rapport à ce phénomène. 3,2 millions d'actifs sont exposés à un risque élevé d'épuisement professionnel". Et nous ne dormons que 6h54 par nuit en moyenne, soit à peine plus que les Japonais, bons derniers : cette fatigue chronique accentue considérablement ce phénomène.

C'est pourquoi importer le modèle des micro-siestes au travail pourrait être une solution pour réduire la fatigue et le stress en entreprise, tout en augmentant la productivité des employés. Car si vous pensez que la sieste au bureau est une perte de temps, détrompez-vous : une étude de DeskTime vient de montrer que le rythme de travail idéal serait 52 minutes de travail pour 17 minutes de pause, le cerveau ne pouvant pas rester au maximum de sa concentration pendant plus longtemps. Faire une micro-sieste réparatrice de temps en temps aiderait donc les employés à être plus productifs, plutôt que de crouler sous le poids de la fatigue, plus concentrés sur leur lutte pour garder les yeux ouverts que sur les tâches à effectuer.

La Campagne Studio Banana Things pour le lancement de l'oreiller autruche, conçu pour faciliter les micro-siestes en public

D'ailleurs, les marchés ont déjà adopté cette tendance à la micro-sieste, et multiplient les innovations : Google a récemment investi dans des capsules de sommeil pour ses employés , et de plus en plus d'entreprises aménagent des "nap rooms" dans leurs locaux afin de permettre à leurs employés de faire un petit somme. De son côté, la start-up Studio Banana Things a lancé une levée de fonds pour développer un "oreiller autruche" qui vous rend plus trendy et plus douce chacune de vos micro-siestes.

Il n'y a plus qu'à espérer que les entreprises françaises suivront le mouvement dans un effort pour le bien-être de leurs employés, mais aussi afin de booster leur productivité. Se plier à un emploi du temps mécanique et inadapté à nos contraintes physiologiques coûte au final plus aux entreprises qu'elle ne leur rapporte. Démocratiser la sieste, plutôt que d'y voir un aveu de vulnérabilité et d'infantilité, pourrait permettre de gommer nos défaillances au travail : il n'y a pas que la nuit qui porte conseil...