Et si on arrêtait de se moquer des selfies pour en reconnaître les bienfaits ?

Il est grand temps d'arrêter de dénigrer les selfies. Que ça ne vous convienne pas est une chose, mais laissons ceux à qui ça fait du bien en profiter.
A lire aussi
Les selfies des touristes menacent les animaux sauvages : une ONG alerte
News essentielles
Les selfies des touristes menacent les animaux sauvages :...

Parmi les phénomènes souvent moqués et décriés en ce moment, il y a les selfies - l'acte de se prendre en photo soi-même, de préférence avec son téléphone et du bout du bras, avant de le placarder sur tous ses réseaux sociaux. On rit facilement des duckfaces, des moues rêveuses, des poses sans naturel, de cet air inspiré face au miroir. On tombe des nues en apprenant que Kim Kardashian a carrément sorti un énorme bouquin composé uniquement de selfies pris au fil des années, en pleurant le bon vieux temps, celui où le nombrilisme et le narcissisme n'existaient pas ou se pratiquaient en privé.

Mais derrière ses aspects vains et superficiels, le selfie a un super pouvoir : celui de libérer.

Les selfies permettent à ceux qui les prennent et les partagent de reprendre le contrôle de leur image, de se montrer tels qu'ils sont, comme ils ont envie d'être vus. Ils peuvent partager des aspects de leur vie dont personne ne parle, que peu de gens voient. Ils peuvent communiquer leurs joies et leurs peines. Immortaliser ce moment où ils se sont sentis fiers d'eux, beaux, valorisés, où ils se sont aimés et où ils ont aimé. Ils ouvrent une fenêtre sur leur quotidien qui n'est pas bien différente de celle qu'on ouvre lorsque l'on poste un statut, un tweet, un billet de blog... Aux mots viennent s'ajouter les images, un instantané gravé dans un instant T qu'on souhaite préserver.

Les selfies permettent d'admettre, sans honte, qu'on a envie (et parfois besoin) de recevoir les compliments et l'attention des autres. On a besoin des gens pour se construire, de reflets, de retours - et quand on balance son visage sur internet, les langues se délient. On vient demander une attention qu'on reçoit parfois sans en vouloir dans la rue, par exemple. Au lieu de se faire aborder par un gros relou quand on va chercher le pain, on choisit son moment, son angle, son humeur, et on la poste sur un endroit qui nous appartient pour ne recevoir l'attention que d'une certaine catégorie de personnes, au moment où on l'a choisi.

Parce que nous vivons dans une société qui nous pousse à remettre sans arrêt en question notre apparence, qui cherche à nous convaincre de l'existence d'un idéal, seul et unique, que nous devons passer notre vie à atteindre, les selfies nous rendent un peu de liberté. Ils permettent, quand on part en exploration, de découvrir d'autres visages, d'autres couleurs, d'autres morphologies et modes de vie. Ils ne sont parfois qu'un prétexte pour balancer un petit texte à vif, pour lâcher un peu de lest et repartir plus léger.

Nous passons notre temps à collectionner les moments avec nos outils technologiques - vidéos, photos, textes, enregistrements - il n'y a donc rien d'anormal à vouloir y ajouter un cliché figé dans le temps représentant notre état à un moment précis.

Les selfies sont aussi une arme contre l'oppression et l'absence de représentation. Beaucoup de mouvements s'arment d'appareils photos et de hashtags pour rallier les troupes et se faire entendre. Selon les origines ou les morphologies, on se rassemble et on s'expose pour montrer une autre réalité et tenter d'atteindre celles et ceux qui nous ressemblent pour les rassurer : ils ne sont pas seuls, ils ne sont pas anormaux, ils ne sont pas condamnés à l'exclusion et la douleur. Il y a toute une armée derrière eux et ils peuvent désormais poser des visages dessus.

Le selfie permet de séduire, les autres certes, mais surtout soi-même. De se redécouvrir, de s'explorer. On cherche son meilleur profil, on fait des expériences, une nouvelle coiffure, une nouvelle tenue, on tâte le terrain pour voir comment on va être reçu. On n'ose parfois pas sauter le pas avant une nouvelle étape physique, alors on balance ça sur nos réseaux et on attend de voir si ça prend - généralement, les avis (et les encouragements) ne se font pas attendre.

Notre identité est intimement liée à notre apparence. On a du mal à se dire qu'on connait quelqu'un lorsqu'on ne sait pas vraiment à quoi il ressemble. Le selfie permet de jouer sur cette identité, de la développer, de la travailler et de la partager. On peut l'étirer, la transformer, s'en amuser, la déformer aussi, toujours face à un public. Mais on regarde au moins autant qu'on est regardé. C'est un jeu qui se joue à plusieurs sur lequel nous sommes tous à peu près égaux (et vulnérables). Il n'y a rien de plus encourageant que de voir son image susciter des réactions positives. C'est naturel.

Ça peut sembler superficiel, mais ce n'est que le reflet de notre société et de notre éducation. Nous vivons à travers tout ça, à travers des apparences, les nôtres, les autres, celles du monde entier - nous sommes des vitrines, pleines de choses intéressantes, et rien ne nous pousse à laisser de côté l'aspect visuel pour ne se concentrer que sur ce que nous contenons, on peut très bien jouer avec les deux.

Reprocher à quelqu'un de prendre un selfie, c'est un peu lui reprocher de s'aimer. Pour certains, accepter son corps est un combat quotidien, nous sommes nombreux à revenir d'une haine de soi qui dépasse l'entendement pour entrer dans une phase de tolérance discrète. Certains veulent aller plus loin et pousser jusqu'à l'amour de soi. Et pour cela, on a parfois besoin de se découvrir, de se triturer le nombril, de se regarder longuement, sous toutes les coutures, pour voir comment ça tient, comment c'est fait et comment on peut apprendre à aimer tout ça. C'est un exercice long et parfois douloureux.

Alors quand un selfie est mis en ligne, c'est une façon de dire "aujourd'hui, je m'aime" et quand on aime, on veut que le monde entier le sache - alors on partage. Et à notre tour, on aime ceux qui s'aiment, dans un cercle vertueux qui ne fait que nous tirer vers le haut.

C'est un bon moyen de contrer la négativité ambiante rendue cool sur internet, de retirer son masque de troll et de critique deux minutes le temps de s'envoyer des fleurs et d'en faire passer aux voisins.

C'est permettre aussi aux autres de voyager différemment - on peut se régaler devant des photos de monuments historiques à l'autre bout du monde, mais on voyage aussi en observant une jeune femme devant son miroir, debout dans sa chambre, partageant un bout de son quotidien. Cette mode de documenter son quotidien banal sans relâche nous permet de relativiser sur l'herbe plus verte du voisin et de se projeter dans une normalité lointaine et exotique.

Alors certes, les selfies ont fait plus de morts cette année que les attaques de requins, mais c'est pas une raison pour s'arrêter : prenez juste quelques mesures de sécurité.