Skinny shaming et fat shaming : pourquoi ce n'est pas pareil ?

Halte au body shaming : nous sommes tou.te.s des Wonder Women !
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Qu'on se le dise de prime abord : les deux sont intolérables. Mais les comparer sur un pied d'égalité reviendrait à nier la domination actuelle d'un modèle de société grossophobe sur nos standards de beauté, et les souffrances qu'il peut causer à celles et ceux qui ne rentrent pas dans la bonne taille. Explications.
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La lutte contre toute forme de body shaming est un combat d'intérêt général pour tout le monde. En revanche, il y a certaines discriminations que l'on ne peut pas comparer entre elles. Car être body positive, c'est aussi avoir conscience d'une certaine notion de privilèges, intrinsèques à la lutte contre la normalisation des corps par la société patriarcale.

Diviser pour mieux régner : le body shaming au service du patriarcat

Souvent, l'opposition qui revient (à tort) dans les débats sur le body shaming se fait "entre minces et rondes". Quelqu'un dira ou écrira forcément (comme une sorte de Godwin point) finir par balancer que "de toute façon les hommes préfèrent les ...". Et c'est extrêmement toxique. Pourquoi ? Premièrement, parce que c'est très hétéro-normatif, et ensuite, très sexiste. Devrait-on aimer notre corps seulement si la gente masculine l'apprécie visuellement ? Non. Notre estime de nous-même, ainsi que notre amour propre, n'ont pas obligation de suivre la courbe des fantasmes d'autrui.

Ce mode de pensée nous pousse à nous mettre en compétition les unes avec les autres, comme si nous n'avions pas déjà notre dose de discriminations en tant que femmes. Il n'y a qu'à voir le triste exemple de la chanteuse "plus size" américaine Megan Trainor avec son très entêtant titre "All About That Bass"... Là où elle a voulu faire une chanson body positive, elle a glissé à la fois du skinny shaming (en s'opposant à des "pétasses minces") et du sexisme (en disant que les hommes préfèrent quand il y a plus de viande, à peu de chose près).

On ne lui en veut pas trop (si ce n'est pour son second tube "Dear Future Husband", ultra-stéréotypé, mais c'est un autre sujet) car c'est un mécanisme de défense que beaucoup de rondes, avant de s'ouvrir au self love, développent... tandis que la "concurrence" entre femmes a toujours été encouragée par la société partiarcale pour que ces dernières puissent trouver un "bon parti". Bref, si ce n'est pour nous-mêmes, il est temps d'arrêter de se tirer dans les pattes au moins pour faire un pied de nez au sexisme ambiant, et toutes ces injonctions au corps dont il nous bombarde en permanence.

La seule chose à retenir du maladroit tube de Megan Trainor pour en faire un vrai hymne body positive et non une énième oeuvre de body shaming : "chaque centimètre de toi est parfait, des pieds jusqu'à la tête" !
La seule chose à retenir du maladroit tube de Megan Trainor pour en faire un vrai hymne body positive et non une énième oeuvre de body shaming : "chaque centimètre de toi est parfait, des pieds jusqu'à la tête" !

Les "thin tears", une réaction maladroite

Si les activistes anti-grossophobie ont désormais compris, et passé la bonne parole, que de taper sur les minces n'était pas la solution (on n'a jamais réglé une discrimination au dépens d'une autre) pour apprendre à s'aimer, il serait aussi temps de parler du privilège qu'ont les minces. Car le second "point Godwin" du débat body positive sur internet est le commentaire typique suivant "Oui alors dire à une grosse qu'elle est grosse, c'est pas bien, mais moi quand on me dit d'aller manger un sandwich parce que je ressemble à un cadavre, ça, ça passe".

Okay, d'accord, on va remettre un peu de bon sens là d'dans.
Okay, d'accord, on va remettre un peu de bon sens là d'dans.

Non, bien sûr que "ça ne passe pas". Le skinny shaming, c'est tout aussi stupide, tout aussi violent que le fat shaming. Mais, il y a une sacré nuance entre ces deux oppressions. Dans une société ouvertement grossophobe, être mince, même "très maigre", c'est tout de même rester plus près de la norme "désirable". C'est être "dans le droit chemin". Donc les quelques désagréments que subissent les personnes sveltes ou menues (et qui, bien sûr, sont tout à fait inacceptables) ne sont pas tout à fait comparables à la discrimination systématique que vivent les personnes plus enrobées au quotidien, dans la plupart des cas. Tout comme le "racisme anti-blanc" (expression si chère à l'extrême droite), n'est pas comparable aux épreuves quotidiennes des personnes "racisées" dans un environnement majoritairement... blanc.

Bien sûr qu'il faut aussi parler du skinny shaming, puisque "pour plaire à un homme" on ne sera jamais assez telles que nous sommes si on écoute la société. Mais le faire dans ce contexte (à savoir lorsque quelqu'un de concerné par la grossophobie parle de son expérience), c'est ce qui s'appelle verser des "thin tears", ou "larmes de minces". Tout comme certains hommes qui interrompent parfois des discussions féministes qui déconstruisent le sexisme pour nous rappeler que "non, tous les hommes ne sont pas comme ça" (là, on parle de "male tears" ou "larmes de mecs"), puisque, évidemment, nous avions oublié. Pourquoi ce n'est pas bon ? Parce que ce comportement égoïste détourne la conversation d'un problème précis, et que cela témoigne d'un cruel manque d'empathie envers l'autre et ses problèmes.

Évidemment que les minces ou maigres aussi sont attaqués sur leur physique, mais le rappeler à quelqu'un qui est en train de dire à quel point il est pénible qu'on lui demande sans cesse de perdre du poids, souvent de manière assez violente, dans une société ou "la norme" est la taille 0... c'est malvenu. Pas parce que le skinny shaming "n'existe pas" ou "est moins grave", mais parce que ce n'est pas le sujet dans une conversation sur le fat shaming. Tout simplement.

"J'ai peur de ne pas être assez"
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La notion de "privilège", encore méconnue

Que celles et ceux qui découvrent le concept de privilège, difficile à digérer au début (un peu comme la pilule rouge dans Matrix), se rassurent : la communauté "plus size" a aussi ses privilégié(e)s ! On peut décomposer beaucoup d'oppressions ou de discriminations ainsi. Par exemple : les minces sont privilégiées vis-à-vis des rondes (qui par exemple n'ont pas à craindre de ne pas rentrer dans le siège d'un avion, qui n'ont pas de vidéos virales s'attaquant violemment à elles postées tous les mois sur le web, qui ont toujours le plan de secours du rayon enfant si elles ne trouvent pas leur taille dans un magasin, qui sont représentées dans la quasi totalité des représentation publicitaires, médiatiques ou artistiques... car la société actuelle est "prévue" pour les personnes sveltes). Mais parmi les rondes, les grosses, les personnes ayant une silhouette en sablier sont privilégiées contrairement à celles qui ont du ventre ou n'ont pas la taille marquée. On le comprend facilement en voyant que les seules morphologies dodues qu'il est pour l'instant "acceptable" de montrer dans les médias sont "un huit", comme dirait Cristina Cordula (les anglophones apprécieront sans doute l'analyse de la militante body positive Jes Baker à ce sujet, sur son blog).

Prendre la pilule rouge permettant d'ouvrir les yeux sur la société patriarcale requiert de la force, car il n'y a pas de retour en arrière possible.
Prendre la pilule rouge permettant d'ouvrir les yeux sur la société patriarcale requiert de la force, car il n'y a pas de retour en arrière possible.

De la même manière, à taille de confection égale, une femme noire ronde sera doublement discriminée par rapport à une femme blanche. En somme, la notion de privilèges est nécessaire au débat féministe (intersectionnalité) et body positive pour nuancer le propos, et ne pas nier l'existence de catégories des personnes moins avantagées que d'autres, ce qui serait une violence de plus à leur encontre. Nous sommes toutes privilégiées par rapport à quelqu'un d'autre, et ce n'est pas une "faute" de notre part, tant que nous en avons conscience lorsque nous parlons d'inégalités.

Pour venir à bout du body shaming en général, il est donc primordial de ne pas tout mélanger, d'éviter de ramener le propos à sa seule expérience personnelle. La prochaine fois que quelqu'un tentera d'opposer skinny shaming à fat shaming en votre présence, vous savez ce qu'il vous reste à faire !

Toutes de vraies femmes, toutes avec un "vrai corps", nous avons toutes les droit d'être représentées visuellement et de vivre sans le moindre reproche quant à notre apparence.
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