"Je danserai si je veux" : la claque féministe qui bouscule la société palestinienne

Le film Je danserai si je veux de Maysaloun Hamoud
Le film Je danserai si je veux de Maysaloun Hamoud
Avec son premier film "Je danserai si je veux", Maysaloun Hamoud prend le pouls de la jeunesse palestinienne en quête d'émancipation. Interview avec une réalisatrice "qui en a".
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Elle sirote son thé dans une robe en soie et laisse apparaître le tatouage qu'elle a sur le bras. On peut y lire "Au milieu" en arabe, le titre original de son premier long-métrage Je danserai si je veux, couronné de prix. Pourtant, Maysaloun Hamoud est l'antithèse de la tiédeur, de la neutralité. A l'image des trois héroïnes terriblement attachantes de son film, cette féministe passionnée incarne parfaitement cette jeunesse palestinienne désireuse de se débarrasser des oripeaux de la tradition pour embrasser une liberté nouvelle et envoyer valser le patriarcat. Je danserai si je veux, petit bijou jailli des graines plantées par le printemps arabe, se savoure presque comme un Sex and The City politique, à la fois bouillonnant, audacieux et émouvant. Layla, Salma et Nour : trois Palestiniennes prises en étau entre deux cultures, deux traditions. Trois pièces d'un même puzzle pour incarner l'espoir, la solidarité féminine et une nouvelle voix qui n'est pas près de s'éteindre.

Terrafemina : Comment cette histoire est-elle née ?

Ces trois héroïnes, Layla, Salma et Nour, sont très différentes et chacune d'elles est un morceau de moi. Mais surtout, elles sont trois modèles différents de femmes. D'habitude, on voit une caricature de la femme sexy, greluche. Là, j'ai voulu créer une véritable palette de femmes palestiniennes que nous n'avions jamais vues auparavant pour créer un modèle à partir de ces trois pièces du puzzle. Elles représentent vraiment la nouvelle génération de femmes arabes. Aujourd'hui, ces femmes ont besoin de penser, d'agir et elles veulent en découdre.

Comment le printemps arabe a-t-il impacté les jeunes Palestiniens et plus particulièrement les femmes ?

C'est une bonne question car quand j'ai commencé à écrire le scénario, c'est arrivé en même temps que la révolution d'un printemps arabe (en 2010- Ndlr). Dans une révolution, une nouvelle vague arrive souvent et cela se manifeste de différentes façons. Une envie de liberté, d'une société plus saine et de changer le système nous a vraiment toutes et tous envahis.

De quelle manière vos trois héroïnes symbolisent-elles la résistance palestinienne ?

Mon film est extrêmement politique car le conflit est absolument partout dans cette grande ville de Tel aviv. Mais de plus, le féminisme est un sujet politique. Vouloir changer les choses, c'est politique. Et cette nouvelle génération que l'on voit dans le film est l'écho d'une grosse masse de gens qui essaient de résister de façon pas forcément "traditionnelles". Changer les esprits est la résistance la plus importante. C'est d'ailleurs mon boulot en tant que réalisatrice. Je veux changer la réalité en exposant des sujets dont on ne parle pas forcément. Mais cela ne peut pas être bouleversé d'un seul coup. Cela doit venir de l'intérieur, pas à pas. Les femmes représentent plus de la moitié de la société et tant que nous ne brisons pas le système patriarcal, rien ne changera.

Je danserai si je veux
Je danserai si je veux

Comment avez-vous géré ce tournage qui s'est fait entre deux cultures, deux langues, l'arabe et l'hébreu ?

C'est très drôle car le tournage était mixte. Mais notre casting était presque entièrement palestinien, à 99%. Du coup, pour moi, l'arabe était la langue qui s'imposait naturellement. Mais ce tournage était vraiment exceptionnel pour les gens bossant dans l'industrie du film israélienne car en 30 ans, ils n'avaient jamais vu ça ! D'habitude, s'il y a quelques Palestiniens, les Hébreus parlent israélien. Et d'un coup... cela changeait. Au tout début, les gens ont râlé. Ils se sont sentis marginalisés. Mais l'esprit était tellement confraternel pendant le tournage, comme une grande famille, tout le monde a ressenti l'envie d'en faire partie. Les antagonismes et les résistances ont très vite disparu. Et tout le monde a fini par parler arabe, c'était assez drôle.

Dans le film, vous osez parler de sexualité et même d'homosexualité, des sujets qui restent encore tabou dans le monde arabe.

Lorsque j'ai intégré ces éléments dans mon scénario, je savais que cela créerait un gros scandale. Mais la question est : pourquoi ne peut-on pas parler de ces sujets tabous qui sont fondamentaux ? Je savais que je voulais en parler et que j'en paierai le prix, ce qui a été le cas. Mais c'est aussi mon rôle d'artiste ! Depuis le début, je ne voulais pas laisser la peur interférer dans mon travail artistique. Et on verrait les conséquences plus tard (rires) !

Et quelles ont été les réactions ?

Cela a été le début d'une révolution à l'intérieur de la société palestinienne. De la folie ! 48 heures seulement après la sortie du film, cela a été comme une bombe. Car les islamistes fondamentaux, préceptes auxquels adhèrent les personnages de Nour et son fiancé, n'ont pas vu compris la différence entre la fiction et le documentaire et ont cru que c'était une façon de les ridiculiser. Nous avons été menacés, on nous a accusés d'être contre l'Islam. Et comme par hasard, c'était des hommes ! Ceux-là même qui contrôlent les règles et qui sentaient que quelque chose leur échappait. Ils ont été jusqu'au Ministère de la Culture et ils nous ont envoyé une lettre afin que nous retirions le film (rires). Mais il n'y a pas de mauvaise publicité... Tout le monde parlait du film, cela a même fait les titres des JT. Les voix féministes se sont élevées de façon très forte. Et le film a été le point de départ de discussions très importantes à l'intérieur de la société. Cela a affecté la société de façon très impactante. Une voie s'est vraiment ouverte et ne se refermera pas, je pense. Parler de sexualité, d'homosexualité à Nazareth... C'était du jamais vu. C'est tout ce dont rêve un artiste.

Je danserai si je veux
Je danserai si je veux

Dans le film, il y a ce personnage magnifique, flamboyant : Layla. Vous avez déclaré : "Tout le monde aimerait être une Layla"

Laïla a déjà complété sa métamorphose. Elle a déjà franchi le cap et elle ne retournera en arrière. Elle est ce qu'elle est. Elle fait ce qu'elle veut vraiment. Et elle paie chèrement le prix de sa liberté d'ailleurs. Par exemple, elle ne trouve pas vraiment l'amour. On veut tous agir comme une Layla, mais on ne le fait peut-être pas car on sait que le prix est tellement cher.

Il y a un sujet qui revient régulièrement dans les débats : peut-on être féministe et musulmane ?

Bien sûr et ça ne devrait même pas être un débat ! Je ne crois pas que l'on ait besoin d'être toutes la même femme. Nous choisissons notre propre voie. Nous avons besoin de voix féministes puissantes. Etre féministe, c'est la façon dont on agit, comment on ressent et comment on voit sa vie. Au lieu d'être des poupées, nous devons contrôler nos vies.

La dynamique de changement du printemps arabe semble avoir été cassée par la montée du fondamentalisme religieux. Gardez-vous espoir ?

Le monde va dans le mauvais sens en ce moment. Mais il y a des voix qui portent, une génération qui veut changer et créer autre chose. Changer les mentalités prend du temps.

Il y a clairement un boom du féminisme arabe.

Oui ! Mais il a toujours existé dans le monde arabe. Il y a en tout cas eu un boom d'une nouvelle vague artistique née après le printemps arabe. Je citerai des réalisatrices palestiniennes comme Maha Haj, Suha Arraf, Anne-marie Jacir, Mai Masri... Et je pense que mon film en fait partie. C'est très rafraîchissant et divertissant. C'est aussi ça, le résultat du féminisme arabe. C'est un momentum pour les voix féministes actuellement quand on a pu le voir avec la marche des femmes contre Trump.

Je danserai si je veux
Un film de Maysaloun Hamoud
Avec Mouna Hawa, Sana Jammelieh, Shaden Kanboura...
Sortie au cinéma le 12 avril 2017.

Bande-annonce du film Je danserai si je veux