Les Français et le féminisme : où en est-on au pays des droits de l'homme ?

Les Français et le féminisme : les résultats d'une étude du TEDxChampsElyseesWomen par Opinion Way
Les Français et le féminisme : les résultats d'une étude du TEDxChampsElyseesWomen par Opinion Way
Une étude menée par le TEDxChampsElyséesWomen et son partenaire Opinion Way dresse un portrait du sentiment français à l'égard du féminisme contemporain. Un panorama plus que nécessaire, qui fait le point sur les évolutions du combat pour la cause des femmes.
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Et vous, comment va votre féminisme ? C'est la question que l'institut de sondage Opinion Way a posé aux Français pour le TEDxChampsElyséesWomen. Cette conférence, qui se tiendra le 4 novembre à Paris, s'appuie sur une communauté locale pour aider les femmes à faire entendre leurs voix et leurs idées, afin de devenir des actrices du changement sociétal.

Pour mieux atteindre ces objectifs, l'institut s'est penché sur le ressenti des Français face au féminisme. Le but ? Regarder ce mouvement à travers les yeux des populations, pour mieux en discerner les forces et les faiblesses. Petit état des lieux de la lutte pour la condition de la femme au pays des droits de l'homme.

Le féminisme en 2016 : un sentiment plus individuel que collectif

En France, le féminisme a connu son âge d'or dans les années 70. Tout était alors à conquérir : l'indemnisation du congé maternité (1970), l'égalité salariale (1972), le divorce par consentement mutuel (1975), le droit à l'avortement (loi Veil de 1975)... Sous l'égide de Simone de Beauvoir, les femmes se mobilisaient massivement, brûlaient leurs soutien-gorges et occupaient les rues. Le féminisme était alors un mouvement populaire de masse, engagé dans un combat franc et direct pour la parité, avec des obstacles facilement identifiables.

L'évidente nécessité de ces combats rendait la fédération autour du féminisme plus aisée. Aujourd'hui, les maux qui entravent les femmes en France sont tout aussi dangereux et présents, mais bien plus difficiles à cerner, ce qui a entraîné une perte de vitesse et un morcellement du mouvement. L'historienne du féminisme et militante engagée Michelle Perrot, l'explique très bien pour Libération : "Il est plus facile de lutter contre un Zemmour qui trouve dans l'émancipation de la femme une des causes du "péril" français que contre le ricanement de nos élus face à la robe fleurie de Cécile Duflot, ou contre certains magazines féminins qui sont des vrais instruments d'aliénation. C'est beaucoup plus insidieux. Et puis, de mon temps [dans les années 70, ndlr] on parlait beaucoup de ça entre nous. Le féminisme était porté, en quelque sorte, par un mouvement collectif. Je n'ai jamais vraiment retrouvé ça par la suite. Aujourd'hui, c'est une lutte plus individuelle". Le féminisme de masse semble donc avoir cédé la place à un féminisme individuel, plus discret et contrasté.

Néanmoins, le mouvement de lutte pour les droits des femmes est loin d'être mort, n'en déplaise à Eugénie Bastié. D'après l'étude d'Opinion Way, 47% des Français se considèrent comme féministes, soit presque un sur deux. Et ce sentiment est partagé par les deux sexes : les hommes se déclarent féministes à 44%, contre 50% pour les femmes.

Un féminisme qui touche moins les jeunes

Par ailleurs, l'étude révèle que les personnes de plus de 50 ans, qui ont connu le grand mouvement de libération des femmes des années 70, sont plus attachées au féminisme que les jeunes. En effet, 56% d'entre elles déclarent tenir et s'identifier aux combats féministes actuels, alors que seulement 41% des moins de 35 ans portent le même intérêt au mouvement. Les jeunes sont particulièrement détachés des causes féministes : 38% des moins de 35 ans pensent que c'est une cause dépassée, contre 29% des seniors et 32% des Français en moyenne.

Ce désintérêt des générations les plus jeunes pour les causes du féminisme pourrait s'expliquer par la difficulté qu'elles ont à identifier les obstacles qui entravent les femmes au XXIème siècle. "Beaucoup de gens ont le sentiment que les femmes ont tout conquis, tout gagné, regrette Caroline De Haas, cofondatrice d'Osez le féminisme! dans L'Express. Or ce n'est pas le cas, loin de là. Et il suffit de citer quelques chiffres pour mesurer l'ampleur de ce qui nous reste à accomplir : le différentiel de salaires est toujours de 20% en défaveur des femmes; 80% des emplois précaires sont occupés par des femmes; une femme est violée en France toutes les dix minutes; il y a 81,5% d'hommes sur les bancs de l'Assemblée nationale; 80% des tâches ménagères sont encore le "privilège" des femmes... Dois-je continuer?". Mais cette tendance à la déconsidération de la part des plus jeunes vient aussi du traitement systématiquement négatif des mouvements féministes dans les médias.

Une dépréciation médiatique du féminisme

Si quasiment la moitié des Français se disent féministes, jusque 70% d'entre eux ne se reconnaissent pas et n'approuvent pas les valeurs de certains groupes actifs. Les Français semblent avoir tout particulièrement du mal à soutenir les mouvements les plus virulents, qui utilisent des armes peu conventionnelles : la nudité pour les Femen, le voile pour les femmes islamiques, la communication "agressive" des Chiennes de Garde, qui n'hésitent pas à dénoncer le sexisme ordinaire (et accepté) d'Orelsan ou de Bagelstein. Pour le TEDxChampsElyséesWomen, cela est en grande partie dû à la manière dont les médias tirent à boulets rouges sur les mouvements les plus radicaux.

En effet, ils sont caricaturés et ridiculisés au point où le féminisme est presque devenu un gros mot : on ne compte plus le nombre de célébrités, femmes et hommes confondus, qui précisent "Je ne suis pas féministe, mais..." dès qu'ils abordent le sujet de la place de la femme dans la société. "Il est vrai que, dans l'esprit de certains, le féminisme est associé à une lutte d'arrière-garde, menée par de vieilles hystéro hargneuses et véhémentes, rappelle Michèle Ferrand, sociologue spécialiste des inégalités de sexe dans L'Express. "Beaucoup de jeunes femmes [...] semblent être conscientes des injustices, mais elles redoutent l'effet que pourrait induire le fait de se revendiquer comme féministes." Ainsi, 56% des Français pensent que les mouvements féministes sont utiles et font progresser la condition de la femme, mais refusent d'y être associés à cause du dénigrement systématique auquel se livrent les médias.

Un féminisme qui ne peut pas se passer des hommes

Enfin, l'étude d'Opinion Way montre que pour la grande majorité des Français, le féminisme doit être un combat commun aux deux sexes : 75% des sondés estiment que le féminisme est une cause qui ne doit pas être portée uniquement par les femmes. Pour faire évoluer le mouvement féministe, et notamment la manière dont il est perçu par les médias et l'opinion publique, il faut qu'il parvienne à s'appuyer sur plus d'hommes.

Ces derniers ont d'ailleurs besoin du féminisme, pour échapper au rôle de "mâle alpha protecteur" dans lequel le modèle patriarcal le cantonne, à coups de petites phrases de formatage telles que "Un homme ne pleure jamais", "Un homme doit être viril et fort", "Un homme n'a pas le droit d'être faible"... Les femmes ne sont pas les seules à être enfermées dans un carcan de stéréotypes absurdes, et plus le socle de soutien du féminisme sera large et mixte, plus le mouvement sera crédible -et donc efficace.

Les hommes ont donc une place à prendre au coeur des mouvements féministes , pour les faire évoluer et progresser. Comme l'explique le TEDxChampsElyséesWomen dans son communiqué, il est temps de "sortir des caricatures et d'entrer dans les débats de société".

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