Pourquoi il faut célébrer la puissance de nos mamies

"Mamie dans les orties" privilégie la parole à la fois grave et légère des grands mères.
"Mamie dans les orties" privilégie la parole à la fois grave et légère des grands mères.
On aurait tort d'exclure nos mamies des luttes pour l'égalité des sexes. C'est ce que démontre "Mamie dans les orties", transposition livresque du podcast éponyme, et véritable leçon d'histoire, aussi stimulante et militante que tendre. Un savoureux cocktail.
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"Si je devais recommencer ma vie, je ferais très attention à me respecter et à ce que l'on me respecte". Cette phrase à la Aretha Franklin sort de la bouche de Roselyne, fille unique de 76 ans, l'une des nombreuses héroïnes de Mamie dans les orties. Derrière cet intitulé joliment désuet, un podcast d'Héloïse Pierre et Marion de Bouard, et désormais un livre, déployant portraits de grands mères et, surtout, récits tour à tour immersifs, touchants, incisifs parfois, stimulants toujours.

Elles s'appellent Marianne, Catherine, Mado, Jacqueline, Arlette, Evelyne, Fabienne, ou encore Jeanine, ont bien connu la guerre, l'absence de protections menstruelles dignes de ce nom, le tabou des relations sexuelles, les dîners régis par l'autorité paternelle. Au sein de cet opus abondamment illustré, elles nous livrent leurs petites histoires qui forment la grande, se remémorant aussi bien leur éducation "à la dure" et leur enfance que leurs voyages, leur odyssée professionnelle, leurs accouchements, sans oublier leurs combats, intimes et collectifs.

Une fresque à la fois humble et foisonnante, chapitrée en thématiques, et où la parole s'exprime dans toute sa justesse émotionnelle, entre nostalgie et amertume, douleur à l'évocation de souvenirs pas toujours roses et espoir quant aux lendemains qui chantent - encore. On ressent à travers les voix de ces mamies une urgence de parler, comme si rares avaient été les oreilles à vraiment les écouter – et non simplement les entendre.

Un ouvrage à dégoter illico donc. Et voici pourquoi.

Pour toutes ces "tasses d'Histoire"

Engagées, les autrices Marion de Bouard et Héloïse Pierre ponctuent ce panorama féminin de mentions importantes – ce qu'elles intitulent des "tasses d'Histoire", ambiance salon de thé - pour nous rappeler qu'en écoutant nos grands mères, c'est l'évolution des droits des femmes qui résonne à nos esgourdes.

En témoignent, de nombreuses piqûres de rappel, comme cette date, 1965 : le 13 juillet de l'année, les femmes ont enfin le droit d'ouvrir un compte en banque seules, sans l'autorisation de leur mari. De quoi mettre fin, pour de bon, à des lois archaïques qui nous renvoient carrément au code napoléonien (!). Un changement inoubliable aux yeux de Colette, 78 ans, et sacrée "femme de caractère", comme l'énonceraient volontiers les goujats.

"Mamie dans les orties", un récit polyphonique sur la puissance féministe des grands mères.
"Mamie dans les orties", un récit polyphonique sur la puissance féministe des grands mères.

A l'époque où ce droit n'était encore qu'un idéal, Colette, elle, était déjà banquière. Et a donc volontiers observé les "autorisations maritales" apportées par les femmes mariées. Un manque d'indépendance que la narratrice a en grippe. L'ancienne employée de banque a toujours tenu sa liberté, comme à son nom de jeune fille. "Quand on me parle de nom de jeune fille... C'est MON nom, j'ai un nom, et un seul !", raconte-t-elle à ses interlocutrices.

De la petite histoire du divorce à l'entrée laborieuse des hommes en salle d'accouchement (considéré jusqu'aux années cinquante comme une pure "affaire de femmes", l'homme n'étant traditionnellement jamais convié dans la salle de travail), les bonds dans le temps se succèdent. Quitte à nous secouer les tripes.

C'est le cas lors de l'évocation de scènes d'horreur historiques, comme l'entrée dans les camps de concentration, à Auschwitz notamment, ou encore la vision des femmes tondues durant la Libération. "Ces pauvres femmes. Ca pour moi, c'était terrible. Ca m'est resté comme quelque chose d'affreux", déplore Jeanine, 85 ans. Une lecture douloureuse, où la parole des narratrices laisse entendre l'écho d'une indignation encore vive.

Pour ces mamies qui osent tout

Indignées, ces grands-mères le sont. Leur parole, généreuse et sans filtre, laisse percevoir une nécessité vitale, celle de résister et faire face. Pour s'émanciper professionnellement, affronter les revers de la vie, ou simplement, se faire plaisir. Ou s'amuse à ce titre de l'histoire de Françoise, qui nous raconte ces dating chopés par l'entremise de petites annonces : "J'ai beaucoup cherché à comment mettre un terme à certains rendez vous sans blesser les gens, et finalement j'ai trouvé : 'Nous n'avons pas le même rythme'. Et bye bye !", se souvient-elle.

Plus limpide tu meurs. Et puis il y a Dora, qui s'est battue contre les mariages arrangés fortement "proposés" par son père, rencontrant "je ne sais combien de garçons". Dont des face à face vraiment pas folichons : "Il y en a un qui m'a emmenée dans un restaurant moche comme tout, je n'arrêtais pas de bailler", narre-t-elle. Derrière cette franchise si drolatique, une persistance à disposer librement de son intellect, de son existence et de son corps, à une époque où agir ainsi revient à naviguer à contre-courant d'un système intensément patriarcal.

Cette persévérance éclate également à l'évocation des activités de Maryse (aventurière, anciennement engagée dans l'armée, as des sensations fortes et grande pratiquante du vol à voile) ou encore de Jeanine, élue municipale au tout début des années soixante-dix. Une élection qui, dit-elle, l'a fait "fondre en larmes".

Une voix politique.

Pour ses sonorités féministes

On le devine, la qualité féministe de Mamie dans les orties est indéniable et plurielle. Pourtant, aucune de ces oratrices ne se dit ouvertement féministe. Elles le sont parfois malgré elles, par les mots qu'elles emploient, leurs expériences, ce vécu qu'elles portent dans leur voix, sur leur visage, dans leurs gestes appliqués.

Un vécu qui en dit sur l'évolution de l'éducation sexuelle dans les écoles et foyers français, et sur celle de bien des batailles. Le droit à l'avortement, de prime abord. On tourne de l'oeil quand nous parviennent les récits d'interruption de grossesse par la "technique des aiguilles à tricoter" et autres "méthodes" douloureuses.

"Ces récits d'avortement se passent presque toujours sur une table de salon recouverte de draps. La femme s'allonge et c'est douloureux. Cette douleur, on la ressent encore dans le visage de ces mamies, comme si elle était ancrée quelque part dans leurs cellules. Et en l'évoquant, elles refont surface", écrivent les autrices.

On visualise aisément.

Pour son ambiance si singulière

Mais par-delà ces narrations qui s'entremêlent, l'authenticité de ces images s'exprime également à travers toute une atmosphère, minutieusement distillée au fil des pages. Photographies en noir et blanc des principales concernées (au travail, en plein mariage, chez elles) nous donnent l'impression d'ouvrir des albums de famille ou des boîtes à souvenirs, de celles que se plaît à constituer la facétieuse Amélie Poulain.

Introductions et descriptions nous plongent également dans les maisons gentiment désuètes de ces mamies, leurs portraits et cadres accrochés aux murs. On s'imagine volontiers partager une tasse de café en leur compagnie, on visualise le design si familier de leurs théières. Une ambiance sensorielle familière. Et une douce nostalgie, particulièrement vive quand nos grands-mères ravivent, enthousiastes, leurs souvenirs de bals.

C'est le cas de Catherine, qui raconte : "On sortait beaucoup ! Ca m'arrivait de sortir jusqu'à trois heures du matin et j'étais debout à six. Les dimanches matins, on se promenait au bord de la Seine, il n'y avait pas de voitures. C'était calme, c'était beau". Un coup de rétro qui se poétise dans la bouche de Françoise, 80 ans : "Aujourd'hui, je me dis que j'ai bien dansé, que je ne suis pas pressée d'aller me coucher. Mais si ça vient, ce sera bien aussi...".

Mamie dans les orties, par Héloïse Pierre et Marion de Bouard.
First Editions, 220 p.