Énigmatique Taubira

Énigmatique Taubira
Énigmatique Taubira
Dans cette photo : François Hollande
Tout avait pourtant si mal commencé pour Christiane Taubira. En mai dernier, sa popularité était quasiment inexistante, ses débuts laissaient à désirer et l'opposition l'avait dans le viseur. Mais en l'espace de six mois, la garde des Sceaux a su inverser la tendance. Talon d'Achille du gouvernement Ayrault, elle en est devenue aujourd'hui une valeur sûre. Comment ? Autopsie de la méthode Taubira.
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La scène se déroule au mois d’août à Bordeaux à l’École nationale de magistrature. La ministre pose ses feuilles sur le pupitre. Elle fait face à la salle où se sont empressés des dizaines d’auditeurs de justice et l’ensemble du corps enseignant de l’école. Tous sont venus écouter la nouvelle garde des Sceaux. Comme d’habitude, elle n’a pas vraiment besoin de ses notes pour évoquer les dossiers de son ministère. Excellente oratrice, son discours est fluide, ses mots se révèlent percutants et l’attention de la salle est totale. Pourtant, ses collaborateurs perçoivent rapidement une faille. Elle semble moins à l’aise que d’habitude. Elle cherche ses mots et soudain, le trou noir. Christiane Taubira manque de tomber, elle sort de l’amphithéâtre soutenue par les membres de son équipe. Verdict : léger malaise. La ministre est épuisée, explique son entourage. Sur Twitter, le député des Alpes-Maritimes Lionel Luca, qui n’en rate pas une, ironise : « Le malaise de Christiane Taubira est survenu à l’énoncé de toutes les mesures en faveur de la délinquance : en fait, c’est une prise de conscience ». Remarque déplacée et de mauvais goût mais pas totalement absurde. Car de prise de conscience, il y en aura bien une. Après cet épisode, la garde des Sceaux se rend compte qu’elle n’a pas droit à l’erreur et encore moins à la moindre défaillance, fut-elle physique. Connue pour son franc-parler, celle qui fut candidate à la présidentielle de 2002 – auteure d’une loi mémorielle sur la reconnaissance des traites et des esclavages comme crime contre l’humanité – a toujours été honnie par une partie de la droite. Elle sait que cela peut lui valoir son maroquin si elle ne réagit pas. À partir de ce moment, elle décidera donc, avec son directeur de cabinet Christian Vigouroux, de passer à l’offensive.


L’offensive Taubira

À l’Assemblée nationale, ses prises de parole sont plus régulières et toujours plus acerbes pour critiquer la droite. On l’accuse de « droit de l’hommisme », elle répond en se montrant très ferme jusqu’à concurrencer son collègue de l’Intérieur. Lors de ses nombreux déplacements en Corse, elle ne se laisse pas voler la vedette par le populaire Manuel Valls. Au contraire, elle se met en avant et déroule un plan de combat pour une île meurtrie par les récents assassinats. « Elle nous surprend », confie un conseiller de François Hollande. « La greffe a très bien pris ». Mais pour tous ceux qui la connaissent bien, il n’y a rien de surprenant. « Elle étonne et détonne. Elle sait déjouer les pièges et se montrer très politique », assure Audrey Marie, conseillère régionale (divers gauche) de Guyane et qui fut la suppléante de Christiane Taubira à l’Assemblée nationale. « Elle a l’art de désorienter ses adversaires », juge sa collègue et porte-parole du gouvernement Najat Vallaud-Belkacem.

« Fichu caractère »

La droite autrefois prête à sauter sur la moindre trace d’angélisme ne trouve plus prise désormais. En l’espace de quelques mois, Christiane Taubira, la « cible préférée » de l’opposition est devenue une valeur sûre du gouvernement Ayrault. Alors que les railleries et les moqueries se multipliaient sur les rangs et dans les couloirs de l’Assemblée, la ministre a su imposer son style et son action à la tête d’un ministère délicat. Son directeur de cabinet y est pour beaucoup. Christian Vigouroux, conseiller d’État, expert des lois, des magistrats et du fonctionnement des ministères, a accompagné cette métamorphose. « Il est le seul à pouvoir la contredire », confie l’équipe place Vendôme. Et le résultat est au rendez-vous. La ministre n’est plus en zone de turbulences. « Elle est même l’une des rares ministres qui n’a pas eu droit à son couac », souligne-t-on soulagé à l’Élysée. En Guyane, tous ceux qui l’ont côtoyée sur la scène politique décrivent une femme à poigne. « C’est une main de fer dans un gant de fer », s'exclament plusieurs élus. Elle, se défend de toute stratégie politique. « Je suis simplement sereine. J’ai une mission à mener », dit-elle calmement. Une apparence de tranquillité qui cache un tempérament de feu. Beaucoup de ses collaborateurs présents et passés n’osent pas parler d’elle. Et ceux qui le font préfèrent témoigner sous couvert d’anonymat pour dénoncer un « fichu caractère ». Mais tous se rejoignent quand il s’agit de saluer le parcours de cette « combattante ». C’est la « Fanm dibout » (femme debout) comme on la surnomme en Guyanne. Pudique, elle ne veut rien laisser paraître de ses faiblesses ni de ses forces. Tout juste saura-t-on que son moteur, ce sont ses enfants. Elle leur a d’ailleurs dédié son autobiographie avec ces quelques mots : « Pour avoir veillé sur moi, tôt, bien mieux que je n’ai su veiller sur vous ». Énigmatique Taubira.

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