"Women Who Draw", le site qui fait sortir les illustratrices de l'ombre

"Women Who Draw" : le site qui met en lumière les illustratrices
"Women Who Draw" : le site qui met en lumière les illustratrices
Elles ont du talent, mais cela ne suffit pas. Sous-représentées dans leur milieu, les illustratrices ont décidé de s'imposer avec force en proposant aux éditeurs un annuaire en ligne réunissant des artistes féminines venues des quatre coins du monde.
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Elle était en train de barboter dans son bain et de lire un magazine quand l'illustratrice Julia Rothman s'est rendu compte que la revue en question contenait un nombre important d'illustrations, la plupart dessinée par des hommes. Après une inspection en règle de la pile de magazines qui traînait dans son salon suivie d'une petite enquête dans les kiosques à journaux, l'artiste basée à Brooklyn a dû se rendre à l'évidence : les illustratrices ont beau être extrêmement nombreuses, elles sont moins demandées que leurs homologues masculins. Un peu désorientée par cette découverte mais bien décidée à faire bouger les lignes, Julia Rothman a téléphoné à son amie Wendy MacNaughton, une illustratrice établie à San Francisco, pour lui demander conseil. C'est ainsi qu'est né Women Who Draw (Les femmes qui dessinent), un annuaire en ligne qui répertorie des illustratrices du monde entier, et qui peut être consulté par des éditeurs mais aussi un public plus large.

Interrogées par Vogue US, les deux jeunes femmes expliquent qu'elles avaient d'abord pour projet d'interpeller les publications qui ont pris la mauvaise habitude de ne faire appel qu'à des hommes. "Puis on a décidé que ce serait mieux pour tout le monde d'aller de l'avant et de soutenir le changement plutôt que de pénaliser les erreurs", explique Wendy MacNaughton. Et d'ajouter : "Cela nous arrive tellement souvent de parler avec des directeurs artistiques ou des éditeurs, et de les entendre nous dire : 'Oh oui, bien sûr, j'engagerais sûrement plus de femmes si je savais où les trouver'". Grâce à Women Who Draw, plus d'excuse.

Améliorer la visibilité des minorités

Le site Internet ne se contente pas d'être un simple annuaire, il met "l'accent sur les illustratrices de couleur, LGBT et issues d'autres minorités". Ainsi, les artistes peuvent choisir d'être classées selon leur orientation sexuelle, leur race, leur appartenance ethnique, ou encore selon leur religion. Les personnes transgenres ou qui ont choisi de ne se conformer à aucun genre sont également bienvenues. Wendy MacNaughton précise que "ces étiquettes sont totalement optionnelles", mais elles permettent de mettre en avant toute la diversité qui anime le monde de l'illustration.

L'initiative des deux amies a rencontré un succès immédiat. Alors qu'elles demandent aux illustratrices souhaitant s'inscrire de leur envoyer un dessin de leur vision de la femme (en plus des habituels sites, comptes Instagram et Tumblr), elles ont reçu 1 200 croquis en 24h. Lancé en décembre, avec ses 6 millions de pages vues en 3 jours, Women Who Draw a littéralement crashé face à la demande. Et si Julia Rothman juge les débuts un peu stressants, elle est avant tout très fière : "De très nombreuses personnes ont dit : 'Je n'arrive pas à croire que ça n'existait pas avant'. Ce site était vraiment nécessaire".

La sororité pour vaincre le sexisme

Dans son article consacré à ce joli projet, la BBC cite une étude menée par Sabrina Scott, illustratrice et doctorante à l'Université de Toronto. Durant sept ans, la jeune femme a étudié plus de 3 000 illustrations, le plus souvent issues de collections ayant remporté des prix aux Etats-Unis. Son but n'était pas de savoir si les éditeurs faisaient plus souvent appel aux hommes qu'aux femmes, mais d'en apprendre plus sur la représentation des sexes. Son constat est tout simplement frustrant : "De 2008 à 2015, alors que les hommes blancs étaient représentés dans 55% des illustrations ayant remporté des prix, la représentation des femmes stagnait autour de 32%, tout comme la représentation des hommes et des femmes de couleur, qui apparaissaient respectivement dans 8% et 4% des illustrations primées".

L'étude démontre également que les dessins de nu concernent surtout les femmes. C'est ainsi le cas dans 30% des illustrations étudiées, contre 3% pour les hommes. Plus alarmant, Sabrina Scott estime que "les seuls dessins qui représentaient des personnes mortes mettaient en scène des hommes de couleur".

Pas besoin d'aller chercher bien loin l'explication de ce manque de diversité. Les hommes étant plus nombreux à être embauchés, les illustrations publiées reflètent forcément leurs auteurs. Julia Rothman avoue à la BBC : "Nous avons passé en revue un magazine qui fait souvent appel à des illustrateurs pour ses couvertures. Sur les 55 dernières couvertures, seules 4 avaient été dessinées par des femmes". Le sexisme existe bel et bien dans les milieux de l'édition et de l'illustration, mais l'artiste estime qu'il est insidieux : "Quand je vois qui sont les personnes qui remportent les prix, qui composent les jurys ou qui parlent pendant les conférences, c'est clair qu'il y a quelque chose de biaisé. Tout cela, même si on ne m'a jamais dit spécifiquement qu'on ne voulait pas travailler avec moi parce que je suis une femme".

Avec Women Who Draw, Julia Rothman et Wendy MacNaughton espèrent offrir aux illustratrices un endroit bienveillant, où l'on respecte le travail de l'autre. Bref, elles souhaitent inspirer chez les unes et les autres un esprit de sororité plutôt que de compétitivité. "Il y a de la place pour tout le monde. C'est la façon la plus productive de voir les choses", expliquent-elles à Vogue. Point de rivalité, de division, mais de l'empowerment pour mettre K.O. le sexisme à coup de crayon.