"Billie", le documentaire immersif qui redonne voix et âme à l'icône du jazz

Billie Holiday
Billie Holiday
Elle était l'une des plus grandes voix de tous les temps. A travers les archives sonores recueillies par la journaliste Linda Lipnack Kuehl, le magnifique documentaire "Billie" retrace le parcours aussi fulgurant que déchirant de l'incandescente Billie Holiday.
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Pourquoi un·e artiste nous transperce-t-il·elle l'âme et le coeur ? Les coups de foudre existent. Et Linda Lipnack Kuehl l'a vécu. Cette Américaine a "rencontré" Billie Holiday à l'âge de 14 ans. Une révélation. Dès lors, elle n'aura qu'une obsession : retracer l'itinéraire de cette chanteuse monumentale qui réinventa les codes du jazz. Pourtant, la vie dorée de Linda ne ressemblait en rien au destin chaotique de "Lady Day". D'un côté, une journaliste blanche et bourgeoise, consciente de son privilège. De l'autre, une chanteuse noire au timbre divinement rauque née dans les quartiers pauvres de Philadelphie en 1915, esquintée par les hommes et la drogue. Linda va pourtant consacrer huit années de sa vie à écrire la biographie de Billie Holiday, décédée en 1959.

Elle va s'atteler dès le début des années70 à partir à la rencontre de celles et ceux qui ont croisé son chemin. Sans préjugés, sans limites. Armée de son petit magnétophone, son bagout et sa passion en bandoulière, la jeune journaliste va recueillir près de 200 heures de témoignages : Charles Mingus, Tony Bennett, Sylvia Syms, Count Basie, les amants de Billie, ses avocats, ses proxénètes et même les agents du FBI qui l'ont arrêtée. Une myriade de voix pour faire revivre la diva.

Mais ce travail titanesque ne verra jamais le jour. Au matin du 6 février 1978, le corps de Linda Lipnack Kuehl sera retrouvé sans vie dans une rue de Washington. Elle se serait jetée par la fenêtre du 3ème étage, après s'être rendue à un concert de Count Basie. Elle n'aura pas laissé de lettre. Sur son visage : un masque de beauté, l'un de ses rituels avant d'aller se coucher. De quoi laisser planer le doute sur la thèse du suicide, comme l'affirment des membres de sa famille, la journaliste ayant reçu des menaces au cours de l'écriture de son livre.

Billie Holiday en manteau de fourrure
Billie Holiday en manteau de fourrure

Un trésor sonore inestimable

Car ses bandes sonores recèlent bien des secrets sur l'intimité tumultueuse de Billie Holiday et son sulfureux entourage. Qu'étaient donc devenues ces cassettes et son manuscrit si précieux ? Ces archives étaient tombées dans l'oubli pendant près de quarante ans. Jusqu'au jour où le réalisateur James Erskine tombe sur le mystère de Linda Lipnack Kuehl et de ses cassettes "perdues" au cours de ses lectures.

"Je savais que quelques écrivains avaient eu un accès limité à quelques transcriptions imprimées de Linda, mais je n'avais aucune idée si les bandes elles-mêmes existaient vraiment." Une chasse au trésor commence alors et en quelques semaines, le producteur Barry Clark-Ewers débusquait les fameuses bandes chez un collectionneur du New Jersey qui avait acquis les oeuvres de Linda auprès de sa famille à la fin des années 1980. 125 bandes audio vieilles de 50 ans, 200 heures d'interviews et le manuscrit inachevé de l'autrice. Une véritable mine d'or.

Si certaines cassettes étaient désagrégées par le temps ou d'autres à peine audibles, la plupart se révèlent exploitables. Et incroyablement poignantes. Ici, les questions candides et "cash" de Linda ("Comment était sa vie sexuelle ?", "Quand l'avez-vous entendue chanter pour la première fois ?") s'y entrechoquent avec le tintement des verres d'un café new-yorkais. Là, on perçoit l'ambiance enfumée d'une boîte de nuit des seventies en arrière-plan. Plus que de simples interviews, c'est toute une époque que la journaliste a capturé sans le vouloir.

La chanteuse Billie Holiday
La chanteuse Billie Holiday

A partir de ces bribes sonores vibrantes, le réalisateur James Erskine tisse son patchwork. Il entrelacera ces voix à des archives vidéos (merveilleusement colorisées) et des photos pour donner à voir et entendre l'artiste. Avec pour parti pris de la raconter à travers ses chansons. Mais également, en filigrane, la quête éperdue (et obsessionnelle) de Linda Lipnack Kuehl pour percer l'énigme Billie Holiday.

Derrière le bling, la contestation

Et le résultat est phénoménal : ce kaléidoscope (é)mouvant d'images et de sons parvient à redonner corps à cette icône révolutionnaire du jazz. Et à en retracer le parcours aussi complexe que tragique. On y découvre la gamine qui n'a jamais pris un seul cours de chant et qui tapinait pour survivre. On perçoit la vulnérabilité de cette diva au langage de charretière qui fut la première femme noire à travailler avec un groupe blanc en 1938. Et qui en partit, anéantie par les humiliations racistes. Ou encore la rebelle accro aux relations toxiques et à la défonce, qui introduisait sa dose de drogue dans les hôtels à l'intérieur du collier de son boxer. La séductrice flamboyante, amatrice de Cadillac et de manteaux en vison, qui croquait compulsivement hommes, femmes, diamants et pilules. Et surtout, cette femme noire "trop" talentueuse pour l'Amérique ségrégationniste des années 30, qui osa faire monter la discrimination sur scène.

En chantant le déchirant Strange Fruit (à l'origine un poème d'Abe Meerpool, inspiré d'une photo du corps d'un Noir pendu à un arbre), la grande Billie signait la première grande chanson contestataire. Un hymne antiraciste, symbole de l'engagement de l'artiste dans le mouvement des droits civiques, que Time Magazine désignera en 1999 comme la plus grande chanson du XXe siècle. Revoir la performance de "Lady Day", figée, les yeux embrumés, la voix au bord de la rupture, constitue un sommet d'émotion. Et la douleur qui transperce la figure spectrale de Billie Holiday résonne encore intensément aujourd'hui.

La bande-annonce du documentaire "Billie"

Billie

Un documentaire de James Erskine

Sortie au cinéma le 30 septembre 2020