Revivre après le génocide rwandais : le témoignage poignant de Clemantine Wamariya

L'autrice Clemantine Wamariya
L'autrice Clemantine Wamariya
Clemantine Wamariya a vécu l'horreur avec des yeux d'enfant. Elle n'avait que 6 ans lorsqu'elle a dû fuir son pays, le Rwanda, déchiré par le génocide en 1994. Elle raconte son itinéraire chaotique et sa reconstruction dans un livre bouleversant, "La fille au sourire de perles".
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Elle a mis du temps, elle a pris le temps aussi. Comment raconter l'horreur, la fuite permanente, la boule au ventre, les cadavres, les camps de réfugiés, l'identité qui s'estompe ? Clemantine Wamariya était une petite fille sage et gaie qui aimait jouer dans le jardin de sa maman. Elle n'avait que 6 ans lorsque la guerre, cette "voleuse", a frappé le Rwanda en 1994. Un génocide qui fera près d'un million de morts en 100 jours et aura marqué à vif la fin du 20e siècle.


Dans La fille au sourire de perles, Clemantine Wamariya, qui vit aujourd'hui à San Francisco, raconte son enfance errante, ballottée d'un camp de réfugiés à un autre, la fuite avec sa grande soeur, le conflit qui dévore le continent et les rattrape sans cesse, pays après pays. "Je voulais rentrer, mais je ne savais pas où", résume-t-elle.

Et quand enfin, elle parvient à s'extraire de cet enfer, accueillie à Chicago au sein du foyer de ceux qu'elle appelle maintenant ses "parents américains", elle sera confrontée à une autre épreuve : le regard des autres, la paranoïa, les retrouvailles surréalistes avec sa famille sur le plateau d'Oprah Winfrey, la solitude de la résilience.


Rencontrer Clemantine Wamariya est une expérience étrange. De passage à Paris, lovée dans le coin d'un hôtel du 20e arrondissement, elle boit son thé pour soigner un mauvais rhume. Pendant l'entrevue, celle qui refuse d'être considérée comme "la fille du Rwanda" nous montrera ses photos de vacances à Bali, son compte Instagram, partira dans des digressions new age. Et on ne lui en voudra pas d'esquiver. On ne la brusquera pas. Non qu'elle soit fragile, bien au contraire. Mais elle a déjà couché la douleur comme la beauté sur les pages de son livre, offert comme un témoignage à la fois brutal, poétique et nécessaire.

Terrafemina : Votre livre fourmille de détails très intenses. Comment avez-vous travaillé pour être capable de vous rappeler de tous ces souvenirs ?


Clemantine Wamariya : Tout ce que j'avais, c'était ma mémoire, mes souvenirs. Je n'avais pas un seul objet car je les ai tous perdus. J'ai dû me souvenir de toutes les expériences que j'ai eues pour articuler ma vie. Ma soeur est la seule personne avec qui je peux en parler, mais nous en parlons très peu. Tout ce que j'avais, c'était dans ma tête... Même les pierres que j'avais l'habitude de trimballer, même mes photos ont été perdues.

Il vous a fallu un moment avant de témoigner et d'écrire ce livre. Quel a été le déclic ?

C.W : Le temps... Et l'expérience. J'ai senti à un moment donné que c'était le bon moment. J'ai écouté mes sentiments et ils me disaient de cracher tout ça, de ne plus être silencieuse. J'ai réalisé que c'était une incroyable opportunité d'être capable de communiquer sur les réalités du monde d'aujourd'hui. Bien sûr, c'est le Rwanda. Mais c'est partout que les gens s'entre-tuent ! J'ai senti qu'il n'y avait pas d'histoire qui avait été racontée d'un point de vue humain et encore moins du point de vue d'une enfant. Je voulais me souvenir, me rappeler de tout ce tourbillon qui nous fait oublier notre humanité.


Le récit de la Shoah, "La nuit" d'Elie Wiesel, vous a encouragé à témoigner.

C.W : L'Holocauste fait partie des cours imposés aux Etats-Unis. Mais finalement, il n'y a pas que la Shoah, il y a aussi le massacre des millions d'Indiens d'Amérique par exemple. J'ai lu La nuit et j'y ai trouvé des mots. J'ai une connexion avec Elie Wiesel à travers son amour de l'humanité et sa capacité à se faire entendre. J'ai également lu des expériences d'Africains aux Etats-Unis...

C'est la Shoah qui a été la plus documentée. Donc c'est ce qui m'a permis d'avoir le plus de ressources. Mais il y en a tant d'autres que j'ai étudiés ! Le super travail de Toni Morrison par exemple, Bell Hooks... Il y a plein de connexions entre tous ces livres. Même Le Petit prince qui a été le premier livre que j'ai lu. Moi aussi, je voulais parler des fleurs de ma mère.

Vous refusez les qualificatifs "survivante du génocide" ou "réfugiée". Pourquoi ?

C.W : Les mots que nous utilisons pour être capable de nous décrire ont été vidés. Quand les gens me parlaient, ils savaient ce qui était arrivé à mon pays mais uniquement à travers des films. Quand je disais que je venais du Rwanda, on me disait direct : "Oh mon dieu, le génocide !". Sauf qu'ils oubliaient mon visage.

Cela m'interroge : pourquoi notre magnifique pays doit être connu à travers de ce mot, "génocide", sans même y réfléchir ? C'est pour cela que j'insiste autant sur les mots dans mon livre. C'est aussi pour libérer les gens. Par exemple, quand on parle de Paris, il y a cette "idée" de Paris. C'est comme si quelqu'un réduisait la ville à l'un de ses événements les plus dramatiques. "Ah, tu viens de Paris ? C'est là que des gens ont été tués dans des attentats". C'est ce qui se passe avec mon pays.

"La guerre est une voleuse", écrivez-vous.

C.W : Imaginez un voleur, en plein jour, faire irruption dans votre maison et tout vous prendre. Même les vies de vos proches. Voilà ce qu'est la guerre.

La fille au sourire de perles
La fille au sourire de perles

Dans l'horreur, quel est le plus beau souvenir que vous chérissez ?

C.W : Il y en a tant ! Parce que oui, je n'ai plus que des souvenirs et j'en ai tellement... Je dirais le mariage de ma tante qui est aussi ma marraine. C'était magnifique. Cela a duré trois jours et tout le monde dans toute la ville était venu, l'église était bondée.

Evidemment, j'ai envie que les lecteurs découvrent et comprennent le passé, mais j'ai aussi envie qu'ils comprennent le présent. J'ai gagné de la joie et je ne me traîne pas en me plaignant. Sur mon compte Instagram, j'ai créé le "garden state of mine" (mon jardin intérieur). On y voit mes amis, ma famille, des choses que j'adore et qui m'amuse... Je suis ici, je suis présente et j'adore ma vie. Tout le monde se demande si "je vais bien ". Et oui, je vais bien et je vis une super vie. Je ne me réveille pas en me disant que ma vie est misérable. Jamais.

Votre corps a été meurtri. Comment avez-vous réussi à vous réconcilier avec lui, à l'aimer ?

C.W : Le travail, chaque jour. Certaines personnes détestent leur corps et ne travaillent pas dessus. Je me rappelle qu'on m'a déjà dit : "Oh, tes cicatrices sont tellement moches". Alors j'ai commencé à me couvrir. Puis j'ai commencé à faire du yoga. Je me mettais face au miroir et j'observais mon corps bouger. J'ai commencé à devenir "amie" avec mon corps. Et je fais un travail formidable avec une dame pour apprendre à ne pas avoir peur d'être détruite, à me sentir bien dans ce corps. C'est un boulot constant.

En tant que femmes, nous avons besoin de nous aimer, il faut emprunter à chaque culture ses petites phrases magiques pour aimer et embrasser notre corps.

Vous n'avez pas pu aller à l'école avant 13 ans... Que diriez-vous de l'importance de l'éducation pour les filles à travers le monde ?


C.W : Disons que je ne suis pas allée à l'école "formelle". J'ai appris à l'école de la vie et j'ai tant appris. Quand je suis arrivée à l'école et qu'on a commencé à m'apprendre les maths, je me suis dit : "En quoi cela va m'apprendre à nourrir ma famille ?". Evidemment que l'école est très importante, mais l'école de la rue aussi.

Je connais tant de personnes qui ne sont jamais allées à l'école et qui sont savants. Parce qu'en plus, l'école est super chère aux Etats-Unis et partout. En France, vous avez de la chance d'avoir ce système. Pour moi, l'école ne se résume pas à une salle de classe. Il faut être curieux, avoir faim, se poser plein de questions, ouvrir son esprit.

Dans votre livre, vous pointez la part de responsabilité de la Belgique dans le génocide rwandais.

C.W : Nous sommes tous responsables car nous ne réfléchissons pas au-delà de ce que nous connaissons et quand c'est le cas, on se fait traiter de fou. Nous avons créé des catégories pour nous entre-tuer. La couleur de peau, les classes...

Rwanda n'est pas le seul pays où les gens se sont retournés les uns envers les autres. C'est partout dans le monde. C'est une répétition de cycles. Il faudrait évoluer ! Serait-il possible d'avoir au moins un an sans que nous nous auto-détruisions ? Ma priorité maintenant, c'est l'aujourd'hui et le demain. Parce que si nous continuons à aller à reculons, nous allons rester coincés dans le passé. Et je n'ai pas de temps pour ça. Je me concentre sur l'humain, pas sur la politique.

Le nombre d'exilé·es à travers le monde augmente de façon exponentielle et dramatique. Gardez-vous espoir pour eux ?

C.W : Les hommes et les femmes politiques parlent de "crise des migrants". Mais qu'est-ce qui a créé la crise ? Donnez une définition de "crise", de l'immigration, est-ce comme le tourisme ? Les gens voyagent-ils pour trouver du plaisir ou la paix ? Pourquoi empêche-t-on certaines personnes de se déplacer ?

Eux, c'est nous. Nous devons nous poser ces cinq questions : "Quand, où, quoi, comment, pourquoi ?" pour être capable de cerner le "qui". Parce qu'actuellement, la crise migratoire n'est qu'une peinture géante. Nous ne regardons pas les 5 questions pour comprendre comment nous avons pu en arriver là.

Je ne veux pas chercher des solutions, je veux comprendre qui est le "qui". C'est à ce moment-là que l'on peut savoir ce que nous pouvons faire. Chaque citoyen peut stopper ce cycle infernal, pas un seul pouvoir en place.

En France comme dans certains pays d'Europe, des politiques prônent la fermeture des frontières...

C.W : Qu'ils répondent aux fameuses 5 questions. J'adorerais voir cela ! Et qu'ils nous disent s'ils ont déjà connu la guerre, s'ils savent ce que c'est de chercher un refuge. De mon côté, mon devoir, c'est de faire comprendre aux gens ce que cela fait d'être au coeur d'une guerre. Et de ce qu'il se passe après. Je veux informer, éduquer.


Avez-vous toujours votre "katundu", le bazar qui vous accompagnait pendant la guerre ?

C.W : Je passe beaucoup de temps avec mes amis qui pratiquent le bouddhisme par exemple. Et j'ai réalisé que j'étais née sans rien et que je n'ai toujours rien. Disons que j'ai dans mon sac mes carnets de notes sur lesquels je note des discussions avec des personnes, du thé juste au cas où les gens auraient soif. J'ai toujours avec moi de l'huile de rose, de mandarine, de menthe parce que j'ai besoin de me rappeler qu'il y a des plantes dans ce monde fou. Voilà à quoi ressemble mon "katundu" d'aujourd'hui.

Il y a-t-il aujourd'hui un endroit que vous pouvez appeler "maison" ?

C.W : Ma maison est partout ! Par exemple, j'ai des amis très proches à Paris et quand je viens, je reste chez eux. Mon appartement à San Francisco est ma maison, je l'adore. Je l'ai décoré pour qu'il soit à l'image des différentes maisons que j'ai eues. Dans ma chambre, il y a un peu de Paris, un peu d'Afrique du Sud, un peu de Zambie et Zimbabwe. Dans ma cuisine, du Rwanda, de la Tanzanie dans mon salon... Mon chez-moi, c'est là où sont les gens que j'aime. Et comme j'aime tout le monde...

Comment voyez-vous le Rwanda aujourd'hui ?

C.W : Peu importe ce que j'en pense moi : allez-y ! Il faut y aller sans préjugés, pour y danser, y manger, pour observer, s'y promener. J'adore tous les pays dans lesquels j'ai grandi. Ce que je préfère du Rwanda, c'est sa langue. Je commence à enfin la maîtriser avec l'aide d'une amie. C'est l'une des plus belles langues du monde. Je parle swahili, zulu... Mais celle-ci me connecte vraiment avec l'univers.

J'espère y retourner cet été, une fois que le livre sera traduit. J'ai envie d'aller dans la ferme de mon oncle, jouer avec les animaux, être entourée des plantes...


La fille au sourire de perles de Clemantine Wamariya

Editions Les Escales

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