"Être femme en situation de handicap est synonyme de double discrimination"

Femme en situation de handicap au travail
Femme en situation de handicap au travail
Un rapport de l'APF France handicap publié ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, met des chiffres sur les discriminations que subissent les femmes en situation de handicap. Ils sont effarants.
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A l'occasion de la journée internationale des droits des femmes ce 8 mars, l'APF France handicap a lancé une grande consultation pour recenser les discriminations que subissent les femmes en situation de handicap. Plus de 3100 femmes ont répondu à l'enquête.

L'APF en a tiré un plaidoyer : "Femmes en situation de handicap : stop aux stéréotypes, aux inégalités et aux violences".

Il en ressort que dans leur situation, elles concentrent toutes les inégalités dont les femmes souffrent de manière générale.

Pascale Ribes, administratrice à l'APF France handicap, explique avoir voulu "mettre en lumière à partir de situations vécues, les préjugés, les inégalités, les violences et les entraves que subissent les femmes en situation de handicap dans leur vie quotidienne. Elles sont complètement oubliées des politiques publiques et leur situation n'est pas prise en compte dans les politiques du handicap qui sont 'asexuées'. Cela ne peut plus durer. C'est pourquoi à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, nous publions un plaidoyer pour dire stop aux stéréotypes, aux inégalités et aux violences."

"Être femme en situation de handicap est donc synonyme de double discrimination, d'inégalités, de stéréotypes renforcés et de harcèlement. Plusieurs études du défenseur des droits l'attestent", ajoute-t-elle.

Et c'est bien ce que démontre ce rapport publié à l'occasion du 8 mars. Elles sont par exemple plus susceptibles d'être victimes de violences sexuelles et sexistes. Elles sont plus touchées par la précarité ou le temps partiel. Elles ont un accès à une éducation de moins bonne qualité ou font face à des orientations forcées.

"On me demande de venir à un entretien, et en me voyant, on me dit qu'il y a erreur"


Dans l'enquête, 40 % des répondantes estiment être actuellement ou avoir été victime de discriminations, contre 27 % en général. Elles sont également 92 % estimant que leurs problématiques ne sont pas bien prises en compte dans les politiques du handicap et sont 83 % à penser que le fait d'être une femme et en situation de handicap rend leur vie quotidienne plus difficile.

Elles dénoncent par exemple pour 30 % la discrimination dont elles ont été victimes pendant leurs études. Elles sont par ailleurs selon l'APF moins diplômées que les hommes.

Du fait des stéréotypes, de situations souvent plus précaires et de matériels non adaptés, elles sont aussi moins bien soignées et renoncent pour certaines à se faire soigner.

Le travail à temps partiel touche principalement les femmes : elles sont en général 30,2 % des travailleuses à être en temps partiel. Dans le cas des femmes en situation de handicap, elles sont 57 %. Et elles sont moins de 30 % à occuper un emploi.

Une anonyme de 35 ans raconte ses difficultés à se faire embaucher : "On me demande de venir à un entretien, puis en me voyant, on me dit qu'il y a erreur, qu'il n'y a pas d'embauche prévue... Que des moyens détournés parce que je ne suis pas gaulée comme une mannequin... Regardée de la tête aux pieds parce qu'obèse avec des jambes difformes. Recalée pour des travails parce que ne correspond pas commercialement à l'image."

Les femmes en situation de handicap victimes de maltraitances


Elles sont 40 % à avoir été victimes de maltraitance et/ou de violences, verbales, psychologiques, financière, physiques et sexuelles. De plus, 10 % des femmes avec un handicap acquis ont été victimes de violences sexuelles contre 26 % avec un handicap de naissance. Des chiffres effarants.

Une anonyme raconte par exemple le déni de justice dont elle a été victime : "J'ai été abusée sexuellement par un kiné. Niveau justice, on m'a fait comprendre que ma parole ne vaut rien contre la sienne à cause des séquelles au niveau de la mémoire et psychologiques."

Laetitia, âgée de 25 ans, décrit les violences de son ex-compagnon : "Mon ex petit copain qui me disait que les personnes en situation de handicap sont faibles et qu'il fallait toutes les tuer... Tentative de viol et fellation forcée avec deux hommes dont j'étais proche."

Une sexualité niée

Selon l'APF France, les femmes en situation de handicap, en plus de se voir nier leur capacité à être mère, n'ont pas d'aide afin de cumuler emploi et parentalité. Elles se sentent également vues comme asexuées et non comme de "vraies" femmes.

Adeline, 28 ans, atteinte de déficience physique, explique par exemple : "Ce qui est difficile : devoir s'accepter en tant que femme tout d'abord (si on ne rentre pas dans la norme française, être mince par exemple) et ensuite devoir faire accepter son handicap dans la sphère de l'intime demande beaucoup d'énergie et est lourd à gérer."

Pour Pascale Ribes, "les stéréotypes sont d'autant plus nombreux qu'ils sont fondés à la fois sur le genre et le handicap. Disqualification, présomption d'inaptitude dans tous les domaines de la vie, certains s'autorisent même à décider à la place des femmes en situation de handicap, leur parole n'est pas considérée, y compris lorsqu'elles portent plainte".

"Beaucoup de stéréotypes sont liés à l'image (les femmes en situation de handicap sont souvent considérés comme des femmes au rabais...), d'autres sont liés à l'éducation, à l'emploi (les femmes en situation de handicap sont sous estimées, précarisées... Elles sont aussi particulièrement exposées aux propos et comportements stigmatisants."

L'APF dénonce également des ressources insuffisantes alors que l'Allocation adulte handicapé·e à taux plein est de 860€. Le seuil de pauvreté en France est lui situé à 1026€. Or 45 % des répondantes ont une allocation au rabais du fait de leur vie conjugale. Elles sont donc dépendantes de leur couple ou n'officialisent parfois pas celui-ci de peur de perdre leur peu d'indépendance financière.

Dans ses demandes, l'APF mentionne des pistes de travail dans les domaines de l'éducation, de l'emploi, des ressources, des aides, de la vie affective et sexuelle, la santé, la parentalité et les violences.

Le rapport porte la demande de visibilité des femmes en situation de handicap, mais également "le respect de la femme dans son expression et dans son apparence, quelles que soient ses particularités, sa déficience, son origine", le "renforcement de la lutte contre les préjugés et les stéréotypes liés au sexe et au handicap", la "mise en place de statistiques genrées, "le développement d'une approches intersectionnelle dans les politiques publiques", "la prise en compte de la dimension handicap dans les politiques à destination des femmes" mais aussi une approche genrée dans les politiques à destination des personnes en situation de handicap.

Le manque de visibilité qui touche les femmes en situation de handicap est un frein supplémentaire pour Pascale Ribes : "C'est l'ignorance et la méconnaissance du handicap qui crée les représentations erronées. Il faut donc agir par des campagnes de sensibilisation grand public et par des mesures permettant une meilleure visibilité et représentation des femmes en situation de handicap partout : dans toutes les statistiques concernant les femmes et les personnes en situation de handicap, dans toutes les campagnes concernant les femmes, notamment celles sur les violences, dans les champs politiques, médiatiques, sociétaux, etc."

"Les médias ont un rôle clé à jouer dans la lutte contre les stéréotypes et pour lever les idées reçues. De même les instances de participation à la vie politique et publique ainsi que les instances décisionnaires pour garantir la représentation des femmes en situation de handicap."

L'APF très critique envers le gouvernement


L'association pointe l'inaction du gouvernement. Ainsi, pour Pascale Ribes, administratrice à l'APF France handicap, "la secrétaire d'État chargée des Personnes handicapées Sophie Cluzel ne porte aucune mesure concrète en direction des femmes en situation de handicap. A peine quelques promesses qui jusqu'ici non pas été suivies d'effet."

Elle est notamment très critique envers le calcul de l'allocation aux adultes handicapés (AAH) pour les femmes en couple : "Sophie Cluzel aurait pu faire un geste fort en supprimant la prise en compte des revenus du conjoint dans la base de calcul de l'AAH et garantir ainsi l'autonomie des femmes en situation de handicap concernées, qui sont actuellement dépendantes financièrement de leur conjoint. Ce qui crée de nombreuses difficultés morales et financières et instaure une relation de dépendance financière inextricable vis-à-vis du partenaire de l'allocataire. En effet, plusieurs parlementaires portaient des propositions en ce sens mais Sophie Cluzel s'y est opposée, et celles-ci viennent d'être toutes rejetées."

Début mars, l'ONU a rendu un rapport sur la situation des personnes handicapées en France : "Devandas-Aguilar, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les droits des personnes handicapées, après avoir examiné la situation en France, déplore concernant les femmes handicapées 'les femmes et les filles handicapées sont souvent laissées pour compte et oubliées par les politiques publiques qui, souvent, ne prévoient rien concernant la question du handicap et du genre.... En outre, l'approche transversale du handicap est absente des politiques relatives à l'égalité des sexes ou aux jeunes. Le gouvernement français devrait prendre des mesures pour promouvoir la participation effective des femmes handicapées à la prise de toutes les décisions qui les concernent.'"