Le grand Stephen King serait-il un romancier féministe ?

"Misery", de Rob Reiner.
"Misery", de Rob Reiner.
La sortie du très bel opus "D'après une histoire de Stephen King" est l'occasion de replonger dans l'oeuvre foisonnante du roi de l'épouvante. Et surtout de redécouvrir ces personnages peu étudiés, et pourtant si chers aux yeux de l'écrivain : les femmes !
A lire aussi

On a tous notre propre "histoire" de Stephen King. Celle de claques littéraires, décochées au détour de vacances d'ados ou d'insomnies, telles la découverte des deux tomes de Ça ou de l'hallucinant Simetierre. Impossible d'oublier notre premier contact avec ce mec louche plaqué en quatrième de couv, ses épaisses lunettes et sa mine bizarrement "sympa" en dépit des atrocités qu'il écrit. Mais ces souvenirs sont aussi cinéphiles. On pense à Sissy Spacek, martyre ensanglantée du Carrie au bal du diable de Brian de Palma, à la Shelley Duvall hurlante - tendance "scream queen" - du traumatisant Shining de Stanley Kubrick ou encore à l'ogresse patibulaire Annie Wilkes, incarnée par Kathy Bates dans le Misery de Rob Reiner...

Et c'est justement sous l'angle de l'adaptation cinématographique (et télévisuelle) que les journalistes François Cau et Matthieu Rostac s'attaquent au monstre de la littérature de genre. Avec leur opus D'après une histoire de Stephen King, épaisse bible très généreusement illustrée, les deux auteurs délivrent une étude exhaustive des imaginaires du maestro du Maine, réinterprétés, transcendés (et plus souvent saccagés) par les réalisateurs et réalisatrices qui ont osé les porter à l'écran. L'analyse, pêchue en diable, y est à la fois biographique et critique. Une lecture idéale alors que le second opus de la seconde adaptation de Ça débarque sur nos écrans.

En effeuillant les obsessions de l'écrivain (alcoolisme, apocalypse, revenants, décès d'enfants, etc), François Cau et Matthieu Rostac mettent aussi l'accent sur un personnage trop ignoré, et pourtant majeur au gré des films, nouvelles et romans "kingiens" : la femme. Ou plutôt les femmes. A la fois meurtries et "fortes", elles envahissent des mondes qui, bien qu'imaginés par un petit gars du Maine, ne sont pas pour autant dépourvus "d'empowerment". Les deux auteurs en sont convaincus, et pour Terrafemina, ils nous disent pourquoi.

Des monstres et des femmes

"Carrie au bal du diable" de Brian de Palma.
"Carrie au bal du diable" de Brian de Palma.

Le mot des auteurs : "Les images que nous viennent spontanément à l'esprit lorsque l'on pense à Stephen King sont toutes féminines : le visage horrifiée de Shelley Duvall dans Shining, le corps ensanglantée de Carrie White ou encore la posture d'Annie Wilkes dans Misery... Ce dont l'on se rappelle le plus dans les romans et nouvelles de Stephen King, ce sont les monstres et les femmes. Et pourtant, à l'origine, on a volontiers critiqué King pour sa misogynie. Si ce dernier nous explique par exemple que Misery est un récit métaphorique qui parle de sa sévère addiction à la cocaïne, cette histoire de séquestration en dit également long sur la relation très particulière qu'entretient l'auteur avec ses lecteurs... et avec les femmes

Il suffit de lire un livre comme Christine (l'histoire d'une voiture tueuse), qui est d'une misogynie incroyable par exemple. Christine est une voiture rutilante, décrite comme possessive, jalouse, capricieuse... Bref, "c'est une femme". C'est écrit texto dans le livre ! On pense également au roman Revival. Un pasteur un peu fou (depuis qu'il a perdu sa femme et son enfant) se lance dans des expérimentations pour savoir ce qu'il y a après la mort. Et qui y-a-t-il après la mort ? Un paysage apocalyptique désolé où les hommes sont transformés en fourmis et asservis par un monstre énorme qui s'appelle... "Mother" ! Là encore, sur le plan psychanalytique, c'est chargé.

Dans Misery cependant, King, à travers le regard du protagoniste Paul Sheldon (lui aussi écrivain), décrit les "attributs" du personnage imposant d'Annie Wilkes et précise "ça ne m'excitait même pas". En vérité, Annie Wilkes est un personnage de femme écrite comme un homme, ce que l'on reproche souvent à l'écriture des icônes "badass". Mais dans le cas présent, cela fonctionne, car le personnage de Paul Sheldon écrit des romans à l'eau de rose, façon Barbara Cartland...

L'oeil de Terrafemina : L'adaptation cinématographique de Christine par John Carpenter (un autre maître de l'horreur s'il en est) balaie quelque peu ce fond misogyne. Carpenter, instigateur de figures féminines emblématiques (la Jamie Lee Curtis survivante d'Halloween, la Natasha Henstridge dure à cuire de Ghosts of Mars) transforme le récit initial en love-story déviante. Rouée de coups et humiliée (on lui défèque dessus) par une bande de loubards, la voiture Christine s'érige en femme vengeresse, écrasant tous ceux qui contestent son emprise et malmènent son corps. Vroum vroum.

Des femmes fortes

"Dolores Clairbone" de Taylor Hackford.
"Dolores Clairbone" de Taylor Hackford.

Le mot des auteurs : "Chez Stephen King, on retrouve des personnages de femmes martyres et suppliciées. On pense à Carrie, meurtrie par ses camarades de classe et sa mère fanatique, ou aux héroïnes de Dolores Clairbone, Rose Madder et Jessie (trois romans qui constituent sa "trilogie féministe"). Cette obsession pour les femmes châtiées témoigne de son côté "judéo chrétien". Mais parmi ces "victimes", beaucoup sont ce que l'on appelle "des femmes fortes". Même lorsque ce ne sont pas des personnages principaux, ces caractères se révèlent être en pleine possession de leurs moyens, sur le point de parvenir à leur plénitude en tant que femmes, malgré les obstacles. Il n'est pas simplement question d'émancipation féminine, mais d'un total contrôle de leur corps et de leurs actes.

Par exemple, Jessie raconte l'histoire d'une femme soumise aux abus de son mari avocat, un "porc" cynique. Lors d'un jeu sadomasochiste forcé (en vérité, un viol), celui-ci va mourir et s'écrouler sur elle, alors qu'elle est encore attachée au lit. Jessie va donc lutter pour se libérer (littéralement) du joug de cet homme dégueulasse. C'est un peu "renverse ton porc" ! En fait, Jessie et Dolores Clairbone, deux histoires de femmes violentées, sont connectées par un même élément : l'éclipse. King lie donc ces deux personnages à travers le motif de la Lune, du cycle lunaire, un symbolisme féminin qui renvoie directement au cycle menstruel. On est presque ici dans l'imaginaire de la sorcière ! Et ce qui réunit ces deux femmes sur le même chemin, c'est leur résistance face à ce que leur font endurer les hommes.

En étudiant le sujet, on comprend qu'il y a une confusion entre les femmes chez King et dans ses adaptations. On taxera son roman Shining de misogynie à cause du personnage de Wendy Torrance, totalement passif dans le film de Stanley Kubrick. Alors que la Wendy du roman n'a absolument rien à voir ! C'est une mère de famille extrêmement forte, sur laquelle toute la famille repose, et qui va se débattre contre son mari, alcoolique et violent. Au final, elle finit même par sauver son fils Danny des griffes de son père Jack - alors que dans le film, c'est le fils qui se sauve de lui-même.

L'oeil de Terrafemina : "La Wendy incarnée par Shelley Duvall dans le film de Stanley Kubrick est l'un des personnages les plus misogynes jamais vus dans un film. Elle est juste là pour crier et être stupide. Ce n'est pas la femme que j'ai écrite. "Ma" Wendy a beaucoup plus de profondeur", taclait encore récemment King dans une interview accordée à la BBC. Ça fait mal.

Du coup, pour comprendre ce qu'est "une femme forte" à la King, on redonnera plutôt sa chance au trop mésestimé Dolores Clairbone de Taylor Hackford, porté par les prestations saisissantes de Jennifer Jason Leigh et (surtout) de la toujours aussi hallucinante Kathy Bates (à peine remise du choc Misery). Interrogé par le Los Angeles Times à la sortie du film, le cinéaste racontait ceci : "Dans les films, les femmes sont généralement présentées comme douces, romantiques et sexy. Mais Dolores Clairbone met en scène trois femmes névrosées, épineuses, peu sympathiques, et l'on vous raconte pourquoi elles sont comme ça. C'est une déclaration féministe forte". Bien vu.

La première lectrice de Stephen King

Tabitha King, la première lectrice de Stephen King.
Tabitha King, la première lectrice de Stephen King.

Le mot des auteurs : "L'attachement de Stephen King aux femmes 'solides' lui vient forcément du regard qu'il porte à son épouse Tabitha King. Loin d'être une femme recluse "dans l'ombre de son mari", Tabitha King (qui est également autrice) est toujours la première lectrice de Stephen King. Et ce dernier lui doit beaucoup. Sans sa femme, il n'aurait jamais eu cette carrière. C'est Tabitha qui a repris les premières pages de Carrie, le premier best-seller de l'auteur (mais aussi son cinquième roman !), alors que celui-ci l'avait jeté dans une poubelle. A l'époque, tous deux vivaient dans une caravane. Elle lui a dit d'insister et lui a expliqué pourquoi cette histoire en valait la peine.

Tabitha King est son "ancre". Stephen était un adolescent extrêmement gauche, et c'est elle qui est venue le chercher. Elle lui a retiré sa virginité. Elle avait donc dès le départ un ascendant sur cet homme qui était comme un enfant coincé dans le corps d'un grand adolescent, vivant dans un monde fait de comics et de films d'horreur. Surtout, Tabitha l'a éveillé aux subtilités de la psychologie féminine. Il y a énormément de scènes de sexe gênantes dans l'oeuvre de Stephen King, et on est persuadés que cela aurait pu être pire si Tabitha n'avait pas été là. Elle écrème forcément les passages trop "beaufs". Car si King est un auteur extrêmement respectable, en tant que personne, il a toujours un petit côté "oncle relou" qui fait des blagues au premier de l'an.

En sa compagnie, Stephen King a appris à être plus bienveillant dans son écriture, et moins rustaud. Il s'est "élevé", dans sa vision du monde. Sa façon de dessiner ses personnages féminins s'est progressivement affinée. A ce titre, un roman comme Histoires de Lisey est beaucoup plus nuancé que Dolores Clairbone, qui est bien plus "brut de décoffrage". Bref, quand il s'agit de composer des figures féminines, Stephen King n'est pas monolithique. Il évolue et tire des leçons de ses erreurs. Quant à l'importance que représente Tabitha King dans sa vie (et son oeuvre) il en parle ouvertement dans son essai Ecriture : mémoires d'un métier."

L'oeil de Terrafemina : Pour se faire une petite idée de la classe de Tabitha King, il suffit de lire cette lettre cinglante adressée à ces gros mufles d'éditeurs qui, toujours, la qualifient "d'épouse" ou de "femme" de Stephen King. Sans même n'énoncer ne serait-ce que son prénom. Il n'en fallait pas plus pour inspirer à l'autrice un billet d'humeur bien salé. "Chers éditeurs (mariés à une femme ou à un mari), "Femme de" est une relation ou un statut. Ce n'est pas une identité", écrit-elle dans ce joli coup de gueule. Elle en profite au passage pour renvoyer éditeurs et lecteurs à leur "condescendance inconsciente". Une véritable source d'inspiration.

Vers l'épiphanie (au féminin)

"Shining", de Stanley Kubrick.
"Shining", de Stanley Kubrick.

Le mot des auteurs : "On pourrait conseiller d'autres récits encore, très emblématiques. La nouvelle Grand chauffeur du recueil Nuits noires, étoiles mortes par exemple. C'est un "rape and revenge" extrêmement bien écrit, où une femme se fait vengeance elle-même après avoir été agressée. Une histoire d'autodéfense intelligente. Et il y a aussi la nouvelle La Fille pain d'épice. King nous raconte l'histoire d'une femme qui exorcise la mort de son enfant en se mettant à courir. Elle se met à la course, de manière effrénée et obsessive. Et lors d'une dispute avec son mari, elle finit par courir et ne plus s'arrêter. En fait, elle décide de partir. La course est une fuite. Comme souvent chez Stephen King, le personnage féminin suit tout un parcours et est amenée vers une révélation. Après ce qui s'apparente à un "calvaire", elle vit une forme de catharsis, une épiphanie au féminin. C'est très fort"

L'oeil de Terrafemina : Celles et ceux qui s'intéressent à la littérature "empouvoirée" de King pourront tester Sleeping Beauties. Ecrit avec son fils Owen, ce roman nous raconte la perspective (chaotique) d'un monde sans femmes. Un opus qui suscite les plus vives réflexions, comme celles de la critique littéraire Pauline le Gall, chez Cheek Magazine. Si la fable de Stephen et Owen King "résonne avec le présent et notamment avec les débats sur la charge mentale", ce récit resterait cependant "assez essentialisant et hétéronormé", par sa manière d'opposer les hommes (forcément) violents et les femmes (forcément) maternelles. Il faut dire que, dans le monde de King, quand le mari est un salaud, le père l'est aussi. C'est justement cette logique qui nous invite à envisager ces récits pour ce qu'ils sont : une vertigineuse plongée au coeur du patriarcat, ce monstre qui ne s'assume pas. Effrayant.

D'après une histoire de Stephen King,

Un livre de Matthieu Rostac et François Cau
Editions Hachette, 288 p.