L'après Fukushima : le nucléaire, « une névrose française »

L'après Fukushima : le nucléaire, « une névrose française »
L'après Fukushima : le nucléaire, « une névrose française »
Avec un parc composé de 58 réacteurs et une consommation énergétique dépendante à 75% du nucléaire, l’Hexagone a fait du nucléaire l’un des fleurons de son économie depuis 1973. L’accident de Fukushima le 11 mars 2011 a cependant fissuré le consensus national sur l’atome et révélé les failles de ce système. Patrick Piro, auteur de « Le nucléaire, une névrose française » (Ed. Les Petits Matins), revient sur la relation particulière que nourrit la France vis-à-vis du nucléaire.
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De formation scientifique, Patrick Piro est journaliste indépendant, spécialiste des questions d'écologie et d'énergie.

Terrafemina : Pourquoi parler de « névrose française » en évoquant le nucléaire ?

Patrick Piro : Les autorités, Le monde politique, économique et industriel, ont un comportement qui relève par moment de la psychologie collective par rapport au monde nucléaire. Le rationnel perd sa position d’argument dominant dans les débats -quand ils ont lieu - sur la perspective de changer de cap énergétique. Cela peut certainement s’expliquer par le fait de l’hégémonie du nucléaire, qui depuis que le programme nucléaire a été lancé dans les années 1970, représente près de 78% de l’énergie dans l’Hexagone. Dès que l’on touche au nucléaire en France, on s’entend rétorquer patrimoine français, économie, filière d’excellence... Tous les arguments classiques pour ou contre sont ou déviés, ou exacerbés, mais jamais débattus de façon normale.

Tf. : Au pays du tout-nucléaire, l’accident de Fukushima a quand même réussi à provoquer un débat…

P.P. : Le premier effet de Fukushima est celui d’une catastrophe dans un pays industrialisé, où la question de la sécurité et de la sûreté était une obsession et une référence pour les autres pays. Contrairement à ce qui s’est passé à Tchernobyl, où la catastrophe en 1987 avait été mise sur le dos d’un régime politique soviétique défaillant, il n’y a pas de telle explication possible au Japon. Les autorités se sont retrouvées au pied du mur, face à un effet de miroir déplaisant pour des pays comme la France qui s’étaient targués d’avoir mis en place des systèmes de contrôle fiables. La question s’est alors posée : la sûreté nucléaire était-elle ou non assurée après Fukushima ? Cet accident a rouvert tous les dossiers en France. Les écologistes et les socialistes ont par exemple négocié leur accord électoral pour les législatives autour de ce sujet. Le monde nucléaire a soudain craint de  voir la possibilité d’une sortie du nucléaire évoquée.
Pour contrer cette issue, arguments et chiffres ont été lancés de façon chaotique en 2011 par les pro-nucléaires, concernant l’emploi, l’économie, le devenir de la filiale… Un débat également alimenté par le rapport de la cour des comptes. Mais il reste de nombreuses incertitudes sur ce secteur : il n’y a par exemple aucune vision claire de ce que coûterait le traitement des déchets et du démantèlement des réacteurs.

Tf. : Est-ce qu’une catastrophe comme celle de Fukushima pourrait arriver en France ?

P.P. : L’atome est évidemment une technologie intrinsèquement dangereuse et l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire) n’exclut pas dans ses rapports la possibilité d’un accident tel que celui de Fukushima en France. Un aléa naturel dont nous n’aurions pas pris en compte la puissance peut évidemment toujours arriver. En 1999, nous sommes d’ailleurs passés tout près d’un scénario catastrophe. Dans la nuit du 27 au 28 décembre, la France a été touchée par une tempête d’une violence exceptionnelle. La centrale du Blayais, située en bord de Gironde, s’est retrouvée inondée quand une des digues censées la protéger a cédé, frôlant la fusion d’un ou plusieurs cœurs. Le préfet a été à deux doigts d’évacuer la ville de Bordeaux, avant que la situation ne soit finalement maîtrisée…

Tf. : Vous revenez sur la façon dont le Japon a dû très rapidement se passer du nucléaire avec pour conséquence une baisse drastique des besoins énergétiques (entre 15 et 18%), sans pour autant créer de réelle situation de crise pour le quotidien des Japonais. Quels enseignements peut-on en tirer ?

P.P. : Le fait que les Japonais aient réussi aussi rapidement à diminuer d’autant leurs dépenses d’électricité révèle avant tout l’ampleur de la surconsommation d’énergie et du gaspillage dans nos sociétés. Les Japonais ont finalement réussi à absorber avec le moindre mal un retrait de 30% de leur capacité énergétique. Cela valide les pistes de recherche et développement mises en œuvre pour rendre les appareils plus efficaces et moins énergivores et pour diminuer notre consommation. Le tout tient dans des mesures de bon sens : modération de la température des climatiseurs, extinction de dizaines de milliers d’enseignes et publicité lumineuses, arrêt d’escaliers mécaniques et portes automatiques, etc.
Cette situation au Japon est également une leçon indirecte pour la France, démontrant qu’il peut être dangereux de mettre tous ses œufs dans le même panier. Si nous rencontrions la même situation que les Japonais, comment ferait-on ? Je ne suis pas sûr que la France ait les mêmes capacités que le Japon /japon.htmlpour absorber les conséquences d’un accident nucléaire. D’où l’importance d’accorder l’attention nécessaire aux scénarios de sortie du nucléaire.

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