Robin D'Angelo, une immersion dans le porno déstabilisante

Robin D'Angelo, l'homme qui voulait vivre du porno.
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Robin D'Angelo, l'homme qui voulait vivre du porno.
On a rencontré Robin D'Angelo, le journaliste derrière le livre "Judy, Lola, Sofia et moi" pour en savoir plus sur sa démarche, les actrices et surtout, l'après. Portrait.
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On retrouve Robin D'Angelo dans un café, un mardi matin, à Belleville. Il habite le quartier et nous reçoit un peu après la bataille : "j'ai enchaîné les interviews jusqu'à la sortie du livre, mais là, ça commence à se calmer. J'ai plus de temps". Tant mieux.

On a lu Judy, Lola, Sofia et moi (ed. Goutte d'Or) en deux jours. Le style est rythmé, on n'en décroche pas. Mais c'est glauque. Qu'est-ce que c'est glauque. Pas parce que le sujet principal est le cul, ni le porno en lui-même, mais plutôt parce qu'en tant que femme, on se met directement à la place des actrices, protagonistes du bouquin.

Des hardeuses débutantes ou confirmées qui font l'objet de tant de fantasmes de la part des internautes, et d'une observation plus intime de la part de l'ancien rédacteur en chef de StreetPress. Des filles brisées depuis l'enfance qui ont choisi le X pour se raccrocher à quelque chose, connaître la gloire ou gagner du fric rapidement.

Dans le livre, on suit pendant plus d'un an les tribulations du reporter dans la scène du pro-am, les vidéos à mi-chemin entre qualité professionnelle et amatrice. On va du deux-pièces sordide d'un petit producteur indépendant à des gros tournages pour Jacquie et Michel, le mastodonte du milieu, en passant par les bukkake de Pascal OP, dont la vidéo du site présente ses actrices comme des filles "qui ont besoin d'arrondir leur fin de mois ou juste des petites salopes qui veulent se faire baiser".

Robin enfile plusieurs casquettes : cadreur, agent, et figurant (il joue un mari trompé sur une production Jacquie et Michel Élite). Un producteur le surnommera même "Robin des Doigts". Sur la 4e de couverture, on peut lire qu'il a "infiltré" le milieu. Dans le livre, tout le monde sait qu'il est journaliste. Une infiltration à ciel ouvert, donc.

Son but : aller voir de plus près les conditions de travail des femmes et approcher aussi les hommes, avoir leur point de vue, savoir ce qui les anime, et comment ce rapport de domination de l'homme sur la femme, si présent dans les vidéos porno, est appliqué dans la réalité de l'industrie.

"Un milieu où le 'non' n'a pas la même signification"

"Je ne m'attendais pas à rencontrer un univers si violent", explique celui qui a toujours passé du temps sur PornHub, xHamster ou Xvideos avant de traverser l'écran. "Ce qui est assez marquant, c'est comment toi tu peux voir des choses de manière sordide alors que [les actrices], qui ont un autre vécu, un vécu traumatisant, le verront comme quelque chose de normal".

Dans la plupart des chapitres, Robin D'Angelo explique qu'il a été témoin d'une brèche claire et nette de consentement. L'exemple le plus parlant, celui qu'il a raconté un peu partout : "avant le tournage, un producteur me dit que la fille qu'il a embauchée sait à peu près ce qu'il fait dans ses vidéos, mais pas exactement ce qu'il va lui faire aujourd'hui. Il veut avoir sa réaction spontanée". On saisit l'occasion pour lui demander s'il n'a pas eu envie d'intervenir, s'il ne s'est pas dit que c'en était trop et que, tout journaliste soit-il, son professionnalisme ne justifiait pas de ne rien dire.

La réponse est claire et un peu déstabilisante : "Il y a plein de choses qui entrent en jeu. Quand la scène arrive [que l'actrice va subir un acte non consenti, NDLR], je me dis 'qu'est-ce que je fais ?', et je décide au final que c'est plus intéressant de voir comment l'actrice va réagir, elle. Et comme elle a totalement géré et qu'au lieu de partir, elle a juste demandé plus d'argent, j'ai compris que j'étais dans un milieu où le 'non' n'a pas la même signification. Et même moi qui était immergé, je me suis adapté à cette réalité du porno, tu joues avec ces règles du jeu".

D'accord. On lui demande de nous en dire plus, parce qu'il y a clairement un truc qui nous dérange. Est-ce que, plutôt que de le justifier en disant que le "non" a "une autre valeur dans le porno", le problème ne viendrait pas du fait que les actrices se retrouvent seules en face d'une équipe d'hommes, à faire un métier qui doit satisfaire les hommes et que, foutues pour foutues, elles se disent juste qu'elles n'ont pas vraiment le choix ?

"Oui, il y a peut-être un peu de ça...", admet Robin D'Angelo. "C'est pour ça qu'il y a des courants de porno alternatifs, où les actrices choisissent leur partenaire. Mais celui que j'ai infiltré n'est clairement pas comme ça. Et au bout d'un moment, tu sais que t'es là pour ça, en immersion, pour relayer ce milieu qui n'est qu'un miroir de la société".

Elle a bon dos la société. C'est elle aussi qui créerait les fantasmes, pas le porno. C'est elle qui donnerait envie aux spectateurs de voir des femmes se faire "exploser", comme raconte un producteur dans l'ouvrage. On est d'accord sur le principe, mais ne pense-t-il pas que ça les alimente ? "Oui, c'est vrai...", répond-il.

Après, si on prend l'exemple des vidéos interraciales qui mettent en scène des hommes noirs qui se tapent une Blanche, du racisme érotisé en somme, l'offre existe parce que la demande aussi. Et qu'il y a un bon paquet de gros racistes qui prennent du plaisir en matant ces films, justement. Le serpent qui se mord la queue, sans mauvais jeu de mots.

Tentation et date d'expiration

On se demande si Robin, à force d'avoir observé le milieu et de s'y être investi pleinement, ne se serait pas aussi laissé séduire au-delà de ce qu'il avait prévu. On lui pose la question du rôle d'acteur, ça l'a tenté ? "Franchement, oui. Quand tu vois tous ces mecs qui se comportent mal, qui ont des idées radicales et d'extrême droite, tu te dis que ça pourrait mieux se passer si des gens plus bienveillants, plus féministes et plus éthiques faisaient du porno. Hacker le système en s'intégrant." Renverser les choses de l'intérieur, en gros. Et améliorer les conditions.

Car il s'y est attaché aux actrices qu'il a rencontrées. Leur avenir le touche, il continue même à en voir certaines. Toutes ont arrêté. Sofia, notamment, qui clamait à juste titre que "c'est pas parce que tu montres ton cul à 20 ans que tu dois être exclue toute ta vie", a tout stoppé. Volontairement... ou non.

Le porno est aussi dur en termes de date "d'expiration" d'une actrice, comme explique Robin D'Angelo. "Une femme, une fois qu'elle est apparue sur trois ou quatre vidéos, on n'en veut plus, c'est moins facile de rester dans le milieu pour elle". Et pourtant, ce n'est pas forcément pour ça qu'elles sont mieux payées. Si le cachet est plus gros pour les intervenantes féminines (environ 250 à 450 euros pour une scène contre 50 à 150 euros pour un homme), c'est parce qu'on considère implicitement que les hommes prennent leur plaisir, contrairement à leurs partenaires.

Et après ?

Alors, maintenant qu'on l'a dénoncé, ce monde du porno si violent envers les femmes, leur droit et leur consentement, et qui se déroule pourtant juste en bas de chez nous, que faire pour que les actrices soient plus respectées ? Le mouvement #MeToo serait-il une étape ? "Pas vraiment, les actrices ne sont pas féministes, elles ne se saisissent pas du hashtag #MeToo", assure Robin D'Angelo, "pour elles, ça fait partie du contrat".

Bon. Du coup, quelles sont les autres solutions ? Sortir un livre est une étape, une bonne étape, mais ensuite ? "Je n'ai pas assez de recul sur la situation. Peut-être réglementer ce travail du sexe qui existera toujours pour légiférer et ne plus laisser passer n'importe quoi".

Notre dernière question nous brûle les lèvres. Mais on connaît déjà la réponse (elle est dans le livre) : est-ce qu'après avoir découvert le coeur de l'industrie et son quotidien ingrat, il a continué à regarder autant de porno ? "Oui", répond-il. Robin D'Angelo compare d'ailleurs ça au livre de Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux ?, dans lequel l'auteur américain explique que même s'il est devenu complètement vegan, il considère toujours le plat de viande de sa grand-mère comme la meilleure chose qu'il ait mangée. Oui, Robin compare le corps des femmes à de la viande. Il en est conscient, un peu honteux.

"C'est très cynique, mais quand tu es devant ton ordinateur, t'as un rapport à un produit, à un pixel. Mais une fois que tu vois ce qu'il y a derrière les pixels, c'est plus du tout excitant. Les actrices que je connais, je ne regarde pas leur vidéo, ça me semble faux, joué, ça rend le truc réel. Alors que l'ordi les rend irréelles. C'est difficile de voir l'humain derrière tout ça", estime-t-il. C'est peut-être difficile, mais c'est important, essentiel même. Surtout quand on sait comment ça se passe et qu'on a côtoyé les personnages principaux du métier.

Vers la fin de l'interview, Robin D'Angelo lâche un "t'es pas là pour sauver le monde" glaçant de vérité et de désinvolture. Et nous, même si on saisit le sens et la bonne foi de notre interlocuteur, ça nous laisse un goût amer. On a un peu de mal à comprendre comment on peut à la fois dénoncer ce milieu et en rester là. Peut-être qu'il s'est fait une raison qu'on ne veut pas envisager. Peut-être que le recul qu'il a avoué ne pas encore avoir, fera germer une suite concrète à ces révélations.

On peut juste espérer que la sortie de Judy, Lola, Sofia et moi lèvera un voile opaque sur les conditions de travail des femmes dans le milieu du X, et lancera une discussion qui durera plus longtemps que sa promo.

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