La France est-elle moins grossophobe ? La documentariste Gabrielle Deydier dresse son bilan

"On achève bien les gros", l'état des lieux cinglant d'une société grossophobe
"On achève bien les gros", l'état des lieux cinglant d'une société grossophobe
L'autrice et documentariste Gabrielle Deydier revient pour nous sur son film "On achève bien les gros" (en replay sur Arte), percutant témoignage d'une femme grosse au sein d'un système grossophobe. Un an après sa diffusion, la société a-t-elle (un peu) évolué ?
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"J'ai tendance à dire que je mesure une Kylie Minogue et que j'en pèse trois". Disponible jusqu'au 3 décembre 2021 sur la plateforme Arte.tv, On achève bien les gros est le témoignage remarquable de justesse de l'essayiste et documentariste Gabrielle Deydier, fondatrice du webzine Ginette le Mag. A travers ce film percutant, l'autrice de On ne naît pas grosse (Editions Goutte d'Or) nous relate l'expérience d'une femme grosse au sein d'une société grossophobe - son expérience.

Coréalisé par Valentine Oberti et Laurent Follea, On achève bien les gros est l'histoire d'un monde obsédé par le culte du régime. D'un jugement quotidien des apparences. D'une réappropriation, celle du mot "gros", insulte dans la seule bouche de ceux qui (se) moquent ou invisibilisent. C'est aussi le récit d'un système capitaliste qui normalise les corps autant qu'il les maltraite.

Bref, un état des lieux nécessaire. Pour Terrafemina, son instigatrice est revenue sur les grandes réflexions de ce documentaire à rattraper illico. Et dresse le bilan, plus d'un an après sa première diffusion.

Terrafemina : "On achève bien les gros" a été diffusé pour la première fois en juin 2020. Crois-tu que la grossophobie soit désormais davantage comprise en France ?

Gabrielle Deydier : Je pense que les gens ont bien reçu mon discours dès la sortie du film car il est engagé sans être ouvertement militant – ce qui suscite souvent beaucoup de clash. A côté de ça, peut-être que le sujet commence effectivement à rentrer dans les esprits.

Mais il y a toujours un décalage évident entre ce que l'on suppose et la réalité des faits. Oui, le terme "grossophobie" est mieux entendu dans la société, mais il ne suffit pas que les médias se l'approprient pour que la situation s'améliore vraiment. Depuis la sortie du documentaire, je n'ai jamais vu un gros gagner un procès contre son patron pour grossophobie par exemple.

Gabrielle Deydier revient sur "On achève bien les gros", documentaire percutant et politique.
Gabrielle Deydier revient sur "On achève bien les gros", documentaire percutant et politique.

Les gens comprennent mieux de quoi il est question quand on parle de grossophobie, mais les réactions ou discours grossophobes sont encore loin d'être rares. L'exemple de la mode est parlant : oui, c'est positif de proposer des défilés plus inclusifs, des mannequins body positive (je ne trouve pas que l'on sombre dans le "fat washing"), mais les gens ont trop tendance à croire que parce qu'ils voient des personnes grosses dans un défilé, alors le problème serait forcément réglé.

Aujourd'hui, est-ce que la télé nous propose des présentatrices météo grosses, est ce que l'on trouve davantage de gros dans les rédactions des médias ? Et puis, est-ce que les journalistes ont vraiment envie de se poser ces questions-là ? On peut se le demander. L'inclusion des gros est toujours aussi problématique au sein des rédactions et événements culturels car les gens qui les constituent n'aiment pas se remettre en question.

Ton discours n'est peut-être pas "militant" au sens body positive du terme, mais il est très politique. Tu expliques qu'il y a un écart de salaire de 20 % pour les gros, tu parles des discriminations à l'embauche, tu évoques ton rapport au consumérisme. C'est important de ne pas dépolitiser ce sujet, de rappeler comment le capitalisme broie les personnes grosses ?

GD : J'ai toujours été très politisée. Mais avec ce documentaire, je ne voulais pas devenir une porte-parole des gros. Je désirais simplement rendre les choses visibles. Ce sujet, je l'incarne dans ma chair, le documentaire tourne autour de ce qui me parle et m'intéresse, de ce que j'ai pu vivre – quand tu es grosse, que tu fais des études, et que tu es la seule à ne pas trouver de stage, tu t'interroges forcément.

Dans On achève bien les gros, j'explique que je suis née dans une famille pauvre (il a été démontré par bien des études que les riches ont une meilleure alimentation, plus variée, moins monotone), car j'ai le milieu social et les injustices chevillées au corps, même si je refuse de m'engager politiquement.

Et puis, quand tu parles de sujets comme les discriminations à l'embauche, les gens se sentent davantage interpellés, voire même choqués, car on parle de chiffres, d'études, de statistiques. Cela permet de rappeler que la grossophobie ne désigne pas simplement des moqueries ou des blagues vaseuses, mais aussi une violence sociale et professionnelle réelle.

Dans le traitement de la grossophobie, on va plus volontiers parler de la mode et des égéries grosses, de la beauté, que de l'accès au travail, au logement, l'accès à la santé et aux loisirs. On ne parle pas forcément des gros et grosses humiliés dans les parcs d'attraction devant leurs enfants. Du caractère excluant des espaces publics, des sièges dans les salles de spectacle...

L'état des lieux d'une société qui exclue et violente les personnes grosses.
L'état des lieux d'une société qui exclue et violente les personnes grosses.

Tout cela nous renvoie à un piège dans lequel on tombe, même lorsque l'on parle des grosses de la mode : l'obsession de la beauté. Tout le monde veut être beau car être moche signifie être rejeté·e. Gros ou pas, on va insister sur cette beauté. On ne parvient toujours pas à déconstruire cette notion de "beauté", l'importance qu'on lui accorde, même au sein des luttes féministes, et franchement, ça, c'est problématique.

En intro, tu ironises : "Vous pensez que vous allez regarder un film sur une grosse qui veut perdre du poids ? Bah non". Aujourd'hui, on pense à des émissions récentes comme celle de Karine Le Marchand, Opération Renaissance...

GD : Cette émission, c'est de l'entertainment, mais sur la chirurgie bariatrique. Tu ne vois jamais vraiment le quotidien des gros mis en scène, leurs parcours de vie. Tu vois l'avant, l'après, mais pas ce qui se trouve au milieu. Tu n'apprends rien. Avec toute une violence derrière bien sûr.

Comme le fait de présenter une candidate grosse d'un mètre cinquante face à Karine le Marchand et Cristina Cordula, grandes, minces, sur des talons hauts... Et puis ce sont deux célébrités face à une personne socialement précaire. Dans Opération Renaissance, y a une dimension Cendrillon complètement classiste.

Tu vois aussi tous ces gros qui essaient de dédramatiser en étant drôles, avec un discours type "C'est connu, nous les gros, on doit avoir de l'humour", qui sonne faux et surjoué. Et l'autre courge de Karine Le Marchand qui n'arrête pas de rire et de louer "l'autodérision" de ses interlocuteurs. Oui, ils ont de l'autodérision, car ils n'ont pas eu le choix, on sait qu'ils ont du s'en prendre plein la gueule dans leur vie.

Je me souviens aussi d'un discours de fin odieux : une participante est confrontée à son ancien "elle", et demande à son conjoint : "Je ressemblais à ça, comment as tu pu m'aimer ?". Comme si la souffrance qu'elle a vécue était légitimée d'un coup... Moi aussi, je l'avoue, j'ai regardé toutes ces émissions-spectacles avec des femmes de deux cent kilos qui se font opérer.

Je n'étais pas pour interdire Opération Renaissance d'ailleurs (une pétition avait circulé à ce sujet) car je n'aime pas décider de ce que les gens devraient voir ou pas. Et puis, des émissions comme Pascal le grand frère expriment des valeurs pas forcément plus positives.

"On achève bien les gros", documentaire Arte percutant et nécessaire.
"On achève bien les gros", documentaire Arte percutant et nécessaire.

Quand On achève bien les gros est sorti, j'ai pour ma part reçu des réactions de la part de gros. Certains me disaient : "Moi, je gagne bien ma vie, ce n'est pas parce que tu l'as raté qu'on est tous comme ça". D'autres, engagés dans une énième tentative de maigrir, disaient que j'étais "aveugle". Et d'autres encore, qui avaient fait la chirurgie bariatrique justement, insistaient sur le fait que tout s'était "bien passé", que ça pouvait "sauver des vies".

Mais des gros mal dans leur peau se sont aussi confiés à moi. Des femmes m'ont expliqué qu'elles avaient fait de la chirurgie bariatrique parce qu'elles en avaient marre de faire honte à leurs enfants ou à leur mari. Ca me fait mal d'entendre ça. Je ne suis pas contre cette chirurgie en soi, même si on informe pas assez les gens sur ses effets, et qu'on la propose à des personnes de moins en moins grosses.

Mais se mettre en danger, se faire couper l'estomac, car on est rejeté·e par ses proches, pour son poids, ca fait très mal. Il faut comprendre une chose : ces personnes passent par la mutilation pour être socialement acceptées.

Tu parles d'enfants, et il y a justement cette scène où tu interviens dans une classe, et réponds à des questions très spontanées. On observe que bien des préjugés sur les gros se déploient dès le plus jeune âge.

GD : Les enfants avaient une vraie appréhension à me poser leurs questions. On a dû leur dire : "Gabrielle est cool, n'hésitez pas !". J'ai même dû sortir au début pour qu'ils se sentent plus à l'aise afin de potasser tout ça. La première qui est sortie concernait directement ma vie sexuelle, et on l'a laissée comme ça dans le film. On est restés trois heures ensemble, ils étaient tous curieux, amusés, émus, n'avaient pas forcément tous la même opinion. Ils ne s'attendaient pas à ce que je leur parle comme je l'ai fait je crois.

Finalement, toute une empathie s'est créée. Ce rapport à l'enfance me rappelle d'ailleurs quelque chose. Un jour dans un bar, un mec est venu vers moi et m'a demandé si j'étais "bien Gabrielle". Je lui ai dit oui, et il m'a expliqué qu'il connaissait mon livre On ne naît pas grosse (2017), que c'est sa meuf qui lui en avait parlé – souvent, ces mecs me parlent de leurs meufs ou de leurs mères (sourire). Ce lecteur-là m'a expliqué qu'à l'école, il était celui qui faisait chier les gros. Il m'a dit : "Je suis désolé" - alors qu'il ne m'avait rien fait à moi.

Je lui ai répondu que c'était cette prise de conscience qui comptait, se rendre compte qu'on a pu faire mal, être un connard. Au fil des années j'ai reçu quelques témoignages comme ça, suite à la sortie de mon livre ou du documentaire. Parfois, j'ai l'impression d'être un prêtre (sourire).

On achève bien les gros,

Un documentaire de Gabrielle Deydier, Valentine Oberti, Laurent Follea

A voir jusqu'au 3 décembre 2021 sur Arte