C'est quoi la saudade, ce sentiment de spleen indéfinissable ?

C'est quoi la saudade, ce sentiment de spleen indéfinissable ?
C'est quoi la saudade, ce sentiment de spleen indéfinissable ?
Pour certaines voix, c'est simplement l'équivalent portugais de la mélancolie, pour d'autres, un sentiment aussi insaisisable qu'une impression fugace, une émotion intraduisable. Si on l'explore, la saudade dévoile toute sa complexité.
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"Saudade, pleure, ça fait du bien / Pleure toute la rivière / Et l'océan Indien". Mais quelle est donc cette saudade que chantonne Benjamin Biolay au détour d'un son issu de son dernier album, Grand Prix ? Une émotion, un ressenti, ou plus encore un art de vivre, une façon d'être au monde, pourrait-on teaser. La saudade traverse les livres et les chansons, les films et, plus encore, les instants flottants de notre existence. Mais récapitulons.

La saudade est un mot portugais, indissociable de la culture portugaise, et que les voix les plus expertes jugent intraduisible. Cependant, on pourrait l'entendre ainsi : la saudade, dans notre langue, c'est la mélancolie. Ou plutôt une forme de mélancolie. Le livre Mythologie de la saudade l'envisage comme une "étrange mélancolie" portant en elle "l'essence du sentiment de l'existence". Pour le Larousse, ce mot portugais désigne un "sentiment de délicieuse nostalgie, un désir d'ailleurs". Nostalgie, mélancolie heureuse, spleen insaisissable... La saudade a bien des synonymes mais un mot seulement lui va comme un gant : saudade.

Et il y a fort à parier que cette émotion va vous parler.

La "Saudade" selon Benjamin Biolay. Un sentiment romantique ?

Comment la définir ?

La saudade est, plus qu'une désignation, un motif culturel. Des artistes comme l'iconique Cesária Évora, mais aussi les poètes portugais Fernando Pessoa et Luís de Camões, ont posé leurs mots sur ce terme complexe, tour à tour émotion amère, sensation douce, poésie, impression agréable. Dans sa chanson Sodade, Cesária Évora parle notamment d'oubli, et c'est là une facette de la chose : on éprouve la saudade face au temps qui passe ou à l'absence de l'autre.

"La saudade ne s'explique pas. Elle se vit. La saudade veut exprimer une nostalgie absolue selon certains. C'est s'ennuyer d'une personne, d'un lieu, d'un moment, d'une circonstance... du passé, du présent ou du futur. La saudade a tellement de significations que chacun peut avoir sa propre idée de ce sentiment", développe à ce titre le blog Teia Portuguesa. Quelque chose d'infiniment subjectif donc, et qui trouve sa forme d'expression principale dans le fado, un genre musical bercé d'instruments à cordes, né au Portugal au dix-neuvième siècle et majoritairement porté par des voix féminines au cours du vingtième.

Voix emblématiques, comme celles d'Amalia Rodrigues, Berta Cardoso ou encore Hermínia Silva. Sauf si nostalgie et mélancolie vous sont parfaitement étrangères, nulle doute que l'intensité de ces chansons saura vous happer. Dans un tube comme "Fado português" d'Amalia Rodrigues, on retrouve cette douceur aérienne, empreinte d'une gravité sourde mais palpable, qui définit si bien la saudade. En somme, comme ce que l'on peut éprouver à l'écoute d'une musique, il est parfois bien ardu de mettre en mots l'expérience saudadienne.

"Lost in translation", film de la saudade ?
"Lost in translation", film de la saudade ?

Nuances de saudade

Tant et si bien qu'on peut retrouver la saudade selon sa propre sensibilité, dans bien des oeuvres qui ont su nous marquer. Pas forcément besoin d'écouter le musicien brésilien Antônio Carlos Jobim, grand nom de la bossa nova, ou bien le tout aussi illustre João Gilberto, qui ont tous deux chanté la saudade, pour en saisir toute la portée.

Des films profondément mélancoliques comme Lost in translation par exemple, ou la trilogie Before Sunrise (avec Ethan Hawke et Julie Delpy) dégagent un spleen douceâtre équivalent, une même expression de l'amour, du manque et de la solitude, du temps qui file comme un fantôme, d'un vide dans lequel l'on craint de sombrer.

Mais à travers cela, une légèreté diffuse, importante quand on parle de saudade. Quitte à romantiser la mélancolie, cette émotion qui peut accabler le coeur, en la rendant agréable, hypnotique ? Experte de la chose, créatrice de l'émission Remèdes à la mélancolie et autrice du livre éponyme, la journaliste Eva Bester explique : "Il y a des gens pour qui la mélancolie est très douce, elle se rapproche de la saudade. Mais pour moi, dans la saudade, il y a quelque chose de berçant, de presque complaisant. Il y a des gens qui s'imaginent dans un film de Visconti".

La saudade, un leitmotiv musical atemporel.

Film ou non, d'aucuns n'imaginent pas leur vie sans la saudade, cette compagne invisible, cette présence qui ne dit pas son nom, et porte en elle notre chagrin, mais également notre espoir. Car accepter la mélancolie, c'est aussi prendre en compte tout ce qu'elle exprime - séparation, tristesse, finitude, demandez le programme. Et ainsi peut être, mieux avancer.

Dans sa chanson "Saudade", le romantique hexagonal Etienne Daho parle d'un amour qui s'exprime au gré de l'aube et des "ruelles fantômes", d'une "terrasse où s'écrase un soleil", aux confins des "nuits au loin". La saudade, c'est aussi une manière de poétiser un monde pour mieux l'appréhender.

Même quand celui-ci s'écroule. Comme l'énonce le journal Courrier International, le terme de "Saudade" et tout ce qu'il implique est ainsi revenu en force dès le premier confinement. Il a même été sélectionné au Portugal parmi les termes candidatant au titre de "mot de l'année". "La saudade est redevenue dans le pays un sentiment très présent comme conséquence de la distanciation physique, mais aussi de la rupture avec les routines les plus simples et les plus banales", explique-t-on. La saudade sera-t-elle l'émotion du fameux monde d'après ?

En attendant, pleure, ça fait du bien.