La place des femmes dans les programmes scolaires ? "Un recul dramatique"

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Les nouveaux programmes, qui devraient arriver à la rentrée scolaire 2019 en classe de seconde et de première, voient un recul de la place des femmes alors que des efforts avaient été réalisés ces dernières années. Une situation déplorée par l'association d'historiennes Mnémosyne.
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Ce mardi 18 décembre, les nouveaux programmes de seconde et de première, élaborés par le Conseil Supérieur des Programmes (CSP), ont été présentés au Conseil supérieur de l'éducation. Celui-ci n'a qu'un avis consultatif sur la question.

Les programme concoctés par le CSP et sa présidente Souâd Ayada seront ensuite validés par le ministre de l'Éducation. Sauf surprise, ces nouveaux programmes scolaires pour le lycée seront mis en application à la prochaine rentrée 2019.

Sauf que les nouveaux programmes d'Histoire élaborés pour cette rentrée ont fait bondir des historiennes. Les femmes sont déjà invisibilisées, mais ces programmes les font encore davantage disparaître.

Selon une étude du centre Hubertine Auclert, les biographies de femmes dans les manuels de seconde ne représentent par exemple que 6,1% du total. Quand il s'agit des manuels d'Éducation civique de collège, les occurrences de femmes ne sont que 14,6 %.

L'association Mnémosyne, association d'historiennes créée en 2000 qui promeut l'Histoire des femmes et du genre, n'a pas été entendue dans le cadre de cette réforme. Sa vice-présidente Cécile Béghin, professeure d'Histoire-géographie au lycée Jean Jaurès de Montreuil, dénonce un recul inédit de la place des femmes dans les programmes scolaires.


Terrafemina : Quelle a été l'évolution de la place des femmes dans les programmes scolaires ?

Cécile Béghin : Pendant longtemps, les femmes ont été ignorées des programmes d'Histoire. Leur invisibilité scolaire correspondait à une absence de questionnement scientifique. L'histoire était masculine dans la recherche universitaire et par prolongement dans les programmes scolaires.

Dans les années 90, la fin de la guerre froide et le renforcement de l'intégration européenne ont abouti à des propositions d'ouverture des programmes sur le monde : les thématiques ont évolué et on y a intégré des champs de recherche récents.

On peut y voir un désir de moderniser l'enseignement de l'histoire, de mieux l'ancrer dans son époque.

Parallèlement, sous l'impulsion des gender studies américaines, de nouvelles générations de chercheuses et de chercheurs ont publié des travaux scientifiques en histoire des femmes (la première édition de L'histoire des femmes en Occident, dirigée par Georges Duby et Michelle Perrot, date de 1991), puis à partir des années 2000 en histoire du genre.

Un pan de recherche fécond a émergé et on aurait attendre qu'il soit à son tour intégré aux programmes d'Histoire de collège et de lycée à partir de la décennie 2000. Pourtant ce ne fut pas vraiment le cas.

Dans certains manuels scolaires antérieurs à 2010, on a vu apparaître des figures féminines, mais il a fallu attendre le programme de seconde publié en avril 2010 pour que les femmes soient explicitement citées dans le préambule comme actrices de l'Histoire et pouvant devenir objets d'études pour les enseignants.

Cependant, ni les thématiques proposées aux élèves, ni même le vocabulaire employé dans les leçons, n'intégraient véritablement les femmes. C'est dans les programmes de première (septembre 2010) que les choses ont commencé à bouger : les enseignants étaient invités à évoquer le rôle des femmes durant la Première Guerre mondiale, leur place dans la Résistance, et surtout un chapitre entier, "La place des femmes dans les vie politique et sociale de la France au XXème siècle", dernier chapitre du dernier thème de l'année, obligeait normalement tous les enseignants à consacrer une leçon entière aux femmes.

Dans les programmes de collège publiés en novembre 2015, on pouvait observer le même état d'esprit : un chapitre entier sur la place des femmes au 20e siècle dans les programmes de 3e, un léger saupoudrage avec quelques grandes figures pour les siècles précédents.

Sans être suffisante ni satisfaisante, c'était une première étape, dont on pouvait espérer qu'elle ouvrait la voie vers une plus grande mixité dans les enseignements.

Que pensez-vous des programmes scolaires proposés par le Conseil supérieur des programmes (CSP)?

C.B : Ces nouveaux programmes ont suscité une immense surprise. En effet, depuis une trentaine d'années, quels que fussent leurs défauts, les programmes faisaient preuve d'un vrai désir d'ouverture et de modernisation.

Or les programmes qui sont proposés par le CSP en décembre 2018 montrent l'inverse : il s'agit de revenir à une certaine conception de l'Histoire scolaire, centrée sur la construction de la Nation et qui ne cherche pas à intégrer les problématiques récentes de la recherche. Pour l'Histoire des femmes et du genre, c'est un recul dramatique et incompréhensible.

Pourquoi des associations telles que la vôtre n'ont-elles pas été entendues ?

C.B : Je ne suis pas sûre d'être la bonne interlocutrice pour vous répondre. Il faudrait poser la question au comité responsable de la rédaction des programmes d'Histoire. Les associations généralistes comme APHG ont été reçues, mais les associations qui militent pour l'égalité filles-garçons à l'école, ou pour la promotion de l'Histoire des femmes et du genre comme Mnémosyne, non.

Le message que cela envoie, c'est que nos revendications ne sont pas pertinentes, notre travail n'a pas de valeur. Pourtant depuis la loi Jospin de 1989, l'égalité des filles et des garçons constitue une obligation légale et une mission fondamentale pour l'Éducation nationale.

Il me semble que promouvoir une histoire mixte, faire en sorte que les filles comme les garçons puisse se reconnaître parmi les acteurs et actrices de l'histoire, peut aider à la construction de cette égalité.

Pourquoi le simple fait de remettre les femmes à leur place dans les programmes d'Histoire fait autant peur ?

C.B : Il y a plusieurs éléments de réponse. D'abord, pour "faire une place" aux femmes dans les programmes d'histoire, comme dans la recherche historique en général, il faut considérer cela comme une démarche pertinente.

Or, on ne peut pas dire que cette démarche fasse l'unanimité : les gender studies sont malmenées dans la recherche française, au point qu'on hésite parfois à utiliser le mot "genre", trop stigmatisant depuis 2013. Donc le problème de la légitimité scientifique d'une histoire "mixte" se pose.

La peur que vous évoquez, ce n'est pas une peur des femmes, c'est peut-être une peur de laisser émerger dans le récit historique des sujets de tensions. Or le moins qu'on puisse dire est que la place des femmes dans l'histoire est celle d'une domination.

Le rapport qui s'établit entre les hommes et les femmes à travers l'histoire est bien un rapport de pouvoir qui se fait au profit des hommes, et qui explique que les femmes soient si peu visibles dans un récit historique masculinisé. Rendre les femmes visibles, leur donner une place, c'est faire émerger des tensions.

Enfin, on peut évoquer aussi la peur du féminisme. Le mouvement féministe reste très stigmatisé en France et toute revendication d'égalité, que ce soit dans la sphère privée (domestique ou sexuelle), dans le monde du travail, dans l'espace public ou à l'école, est considéré comme une revendication féministe, donc soupçonnée d'être excessive ou illégitime. Cela la décrédibilise.


Comment faire avancer la place des femmes dans les programmes scolaires ?La réforme présentée ce mardi est-elle définitive ou pouvez-vous encore faire des propositions ?

C.B : Je crains qu'il ne soit trop tard pour être entendues et je pense que le CSP, en publiant ces programmes d'Histoire, obéit à un projet civique et politique tout à fait maîtrisé, qui évince les problématiques de genre et les revendications d'une plus grande mixité dans l'histoire enseignée.

Bien sûr, l'association Mnémosyne et les chercheurs qui travaillent sur ces thématiques le déplorent.

Pour faire avancer la place des femmes dans l'Histoire enseignée, il faut multiplier les travaux scientifiques (déjà très nombreux) ainsi que les enseignements universitaires et continuer à proposer aux enseignants des ouvrages qui les sensibilisent et des formations les aident à adopter, autant que possible, de nouvelles démarches dans leurs cours.

Mais il est certain qu'un cadrage national, par le biais de programmes scolaires impératifs, eut été et je l'espère sera un jour, le plus sûr chemin vers l'égalité des sexes.