Discriminations, remarques sexistes : une avocate balance sur l'envers du métier

Manifestation d'avocat·e·s à Nantes en 2011
Manifestation d'avocat·e·s à Nantes en 2011
Le Défenseur des droits vient de publier ce 2 mai un rapport éloquent sur les discriminations dans la profession d'avocat·e. Des résultats pas brillants alors que nul n'est censé ignorer la loi.
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"Pendant mon entretien d'embauche, j'ai dû dire si j'étais en couple et depuis combien de temps, dire si je voulais me marier et quand je comptais avoir des enfants", raconte blasée Héloïse, élève-avocate de 25 ans qui travaille dans le sud de Paris. Demandes complètement illégales lors d'un entretien d'embauche. Mais alors que le métier d'avocat·e se féminise et se rajeunit, il n'est pas du tout épargné par les discriminations. Le défenseur des droits a mené une enquête auprès de plus de 7000 professionnel·lle·s (sur les 65000 que compte la France) sur les conditions de travail et expériences des discriminations pour faire un état des lieux. Cette étude fait suite à une demande de la Fédération Nationale des Unions de Jeunes Avocats (FNUJA), preuve qu'une volonté de changement se fait sentir.

Grâce au Tumblr Paye ta robe, on avait déjà eu une idée du sexisme qui régnait dans les métiers du droit. Mais cette nouvelle étude publiée ce 2 mai met des chiffres sur ces témoignages. Les résultats sont accablants dans une profession pourtant censée connaître les lois encadrant ce type de pratiques. Ainsi, une avocate sur deux estime avoir été victime de discrimination, qu'il s'agisse de l'avancement de carrière, de la maternité ou de la rémunération.

Celles déclarant subir le plus sont les femmes de confession musulmane entre 30 et 49 ans qui sont près des trois quart à déclarer avoir fait l'expérience des discriminations. Suit la catégorie des femmes âgées de 30 à 39 ans ayant au moins un enfant avec 69,1 %.

La peur des grossesses semble être une obsession pour les cabinets. Les femmes en âge de procréer sont parmi les plus touchées par les discriminations comme le confirme Héloïse : "J'ai une amie qui est enceinte. Une fois, elle a eu cette remarque : "Ta grossesse va peut-être mal se passer, comme ça, tu reviendras". Elle parle d'une collègue qui est partie un soir à 20h, les remarques pleuvent : "Tu as déjà fini ? Tes enfants n'ont pas besoin d'une mère."


Héloïse raconte le sketch de l'humoriste Caroline Vigneaux, ancienne avocate, qui rit des comportements de son ancienne boîte en racontant une blague sur des tests automatiques de grossesse installés dans les toilettes. "Nous, on a le test de l'apéro au champagne. Si tu refuses une coupe, on va te demander si tu attends un heureux événement. Une fois, ma mère m'a offert des fleurs que j'ai apportées au bureau, on m'a demandé si j'avais une nouvelle à annoncer. Ça les emmerde d'investir sur toi, de te former et que tu les lâches..."

L'humoriste Caroline Vigneaux ironise sur la peur des grossesses chez les avocats.

La culpabilisation continue avec celles qui choisissent le temps partiel. La moitié des avocates dans ce cas expliquent en avoir fait l'expérience, contre seulement 11,4 % de leurs homologues masculins. Une des collègues d'Héloïse souhaitait un temps partiel pour ne pas travailler le vendredi et s'occuper de ses enfants. Sa demande a été acceptée à condition qu'elle vienne en cas d'urgence. Bilan : "Elle est là tous les vendredis".

Ils sont aussi nombreux à avoir été témoins de ces situations, avec 72 % des femmes et 47 % des hommes. Pourtant, de manière contradictoire, l'étude remarque que les avocats ne voient pas forcément autant le sexisme que les avocates. Ils sont près de la moitié à penser que les actes sexistes ne sont pas fréquents contre 21,2 % pour les femmes. Pour Héloïse, pas de doute, le sexisme est omniprésent à 100%. "C'est affreux mais on ne s'en formalise plus. On lève les yeux aux ciel, parfois je n'hésite pas à répondre, je ne me laisse pas faire. Ça va être des remarques sur mes cheveux ou sur ma tenue. Un jour, j'avais mis un pantalon rouge, on m'a demandé si je cherchais le taureau." Et après un soit-disant bon mot, on rigole et on prend les devants : "Je vais être attaqué pour harcèlement".


Si les chiffres sont accablants, seul.e.s 5 % des avocat·e·s réagissent, que ce soit en appelant un numéro d'aide ou en parlant à son ou sa supérieure. "On en parle entre nanas au déjeuner, mais si quelque chose se passe et que je dénonce, je suis grillée, c'est un petit milieu, surtout pour les villes en région".

Le Défenseur des droits explique dans son rapport : "Les trois raisons les plus fréquemment invoquées par les femmes et les hommes sont les mêmes – je n'ai rien fait parce que : "cela ne sert à rien" ou "mes preuves étaient insuffisantes" ou encore "j'avais peur des représailles."

Ils sont enfin une grande majorité à être en faveur d'une meilleure mobilisation des organisations professionnelles pour mener des actions de prévention et de sensibilisation. 87,2 % des avocates et 76,1 % des avocats sont pour que les ordres instruisent et sanctionnent mieux les cas de discriminations.


Héloïse est cependant optimiste : "Cela change", se réjouit-elle. "Ma tante est avocate. Il y a vingt ans, on lui a refusé le statut d'associée après huit ans d'ancienneté alors qu'un petit nouveau l'est devenu au bout de deux ans. Aujourd'hui dans mon cabinet, on est une majorité de femmes et certaines ont des responsabilités". C'est d'ailleurs pour cela qu'elle pense que si le milieu est encore dur aujourd'hui, la "vieille garde va partir à la retraite" et que le vent va tourner. "Sur les bancs de la fac, il n'y a que des femmes".