Pourquoi les féministes américaines se battent pour "taxer les riches"

Manifestation à Midtown Manhattan à New York le 27 novembre 2017 pour "Not One Penny of Tax Cuts for the Rich"/photo d'illustration
Manifestation à Midtown Manhattan à New York le 27 novembre 2017 pour "Not One Penny of Tax Cuts for the Rich"/photo d'illustration
Soutenue par des citoyen(ne)s et politiques progressistes, la "taxe des riches" fait débat aux Etats-Unis. Parmi ses plus fidèles soutiens, il faut compter sur les militantes américaines. Celles-ci le répètent depuis des années : taxer les plus aisés est un enjeu féministe.
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C'est un débat qui ne cesse de faire jaser les différents champs politiques outre-Atlantique depuis l'année 2016 - au bas mot. Aux Etats-Unis, de plus en plus de citoyen·ne·s exigent la mise en place d'une mesure fondamentale : la taxe des plus riches, mais aussi des multinationales. Une volonté politique que la crise du coronavirus n'a fait que rendre plus urgente encore. D'autant plus à l'heure où le 46e président des Etats-Unis, Joe Biden, est sommé par son électorat de porter au bout ses mesures-phares, et parmi elles... la taxe des plus aisés justement.

Le leader démocrate promet effectivement depuis sa campagne électorale d'augmenter les impôts des classes les plus aisées. Une initiative d'actu, alors que la fortune des 1 % les plus riches se serait accrue de 1 500 milliards de dollars depuis le mois de mars 2020, autrement dit depuis le début de la pandémie. Ce chiffre équivaudrait à la multiplication par quatre des revenus des 50 % de la population aux ressources les plus faibles. Vertigineux s'il en est.

Mais si le débat de la taxe des riches fait jaser, c'est qu'il semble tout aussi nécessaire pour garantir l'égalité des sexes aux Etats-Unis. Une perspective que ne cessent de mettre en avant les féministes.

Un véritable enjeu féministe

C'est par exemple le cas de cet éditorial du magazine Teen Vogue, qui en appelle à taxer les riches de l'État de New York afin d'aider les femmes et financer les services publics. "Cette taxe est le meilleur moyen d'aider ceux qui en ont le plus besoin", nous assure la tribune. A savoir ? Celles et ceux qui ont souffert de cette crise sanitaire et financière qu'est la pandémie du Covid 19, comme les femmes, et notamment les femmes de couleur, qui représentent une bonne partie des travailleuses essentielles - à savoir, les soignantes ou les caissières.

Joe Biden taxera-t-il les plus riches ? Portrait de l'ancien vice-président le 3 mars 2020 à Baldwin Hills, Los Angeles.
Joe Biden taxera-t-il les plus riches ? Portrait de l'ancien vice-président le 3 mars 2020 à Baldwin Hills, Los Angeles.

Et dans un pays où quatre travailleurs de la santé sur cinq sont des femmes, rappelle encore la revue, le financement des hôpitaux, nécessaire en temps de crise, pourrait être facilité par la taxe des populations les plus aisées, permettant ainsi un accès aux soins plus égalitaire. Mais c'est aussi le financement des écoles qui pourrait être facilité, autre secteur professionnel par ailleurs considéré comme "féminisé".

Pour les défenseures de cette taxe, une plus égale répartition des mesures fiscales permettrait ainsi un investissement gouvernemental plus net auprès des domaines de la petite enfance et de l'éducation, rendant plus vivable le quotidien des mères de famille, et notamment des mères célibataires. Un discours qui fait sens dans un contexte qui accentue les inégalités. Plus de 110 milliardaires de New York auraient ainsi vu leur richesse augmenter de 44,9 milliards de dollars entre mars et mai 2020.

Mais l'incitation à taxer les plus aisés ne date vraiment d'hier. Comme nous le rappelle Le Point, le sénateur Bernie Sanders aborde déjà depuis plusieurs années l'importance d'une augmentation des impôts fédéraux à l'encontre des citoyens des classes supérieures. Le but promu par l'homme politique serait le même : contribuer à l'amélioration du système de santé et du système éducatif – entre autres.

Une mesure que soutient également la députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, bien connue pour ses déclarations féministes. La très engagée "AOC" a largement démocratisé l'idée de cette taxe en interviews, répétant depuis deux ans que les revenus supérieurs à 10 millions de dollars devraient être imposés jusqu'à 70%. Mais également via ses produits de campagne : sur l'un d'entre eux, un sweat shirt blanc, on pouvait lire le slogan "Tax the Rich" ("Taxez les riches"). Une prise de position qui a fait grincer bien des dents, ses détracteurs n'hésitant pas à la qualifier de "socialiste" (ultime insulte aux Etats-Unis).

A l'unisson, lors de la primaire démocrate à la présidentielle, la sénatrice Elizabeth Warren proposait la mise en place d'une taxe visant les 0,1 % les plus riches, taxe évaluée à hauteur de 2 % pour les fortunes supérieures à 50 millions de dollars, à 3 % pour les fortunes de plus d'un milliard.

Une taxe qui viserait notamment à décourager la pratique trop banalisée de l'exil fiscal.

"Les riches deviennent plus riches"

Un point sur lequel insiste le site de Peace Women, le programme Femmes, Paix et Sécurité de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (WILPF). Celui-ci déplore que les gouvernements se tournent avant tout vers les travailleurs pour générer des revenus publics alors que "les richesses des 1% s'accumulent dans des paradis fiscaux". Pour le WILPF, cette situation ne fait qu'exacerber les inégalités de genre dans la mesure où les patrons les plus riches restent majoritairement... des hommes.

"Tax the Rich", un slogan largement promu par Alexandria Ocasio-Cortez.
"Tax the Rich", un slogan largement promu par Alexandria Ocasio-Cortez.

Les politiques fiscales joueraient donc "un rôle crucial dans l'enracinement des normes sociales et stéréotypes sexistes profondément discriminatoires", déplore le programme. Peace Women voit même en cette réticence à taxer les classes les plus aisées le refus d'une certaine "justice fiscale", qui serait une justice féministe.

Plutôt que de "justice fiscale", Magdalena Sepúlveda parlerait quant à elle de "pacte fiscal". Directrice exécutive de l'Initiative mondiale pour les droits économiques, l'experte en appelle directement à la taxation des plus grandes entreprises. "Soyez féministe, exigez que les multinationales paient leurs impôts !", écrit-elle.

A la lire, un "pacte" impliquant la fiscalité internationale des grandes entreprises permettrait de promouvoir l'égalité des sexes. "Les multinationales - et les super-riches qui les contrôlent - doivent payer leur juste part d'impôts", insiste la spécialiste. Magdalena Sepúlveda en profite pour fustiger les multinationales qui usent et abusent du "feminism washing" (un féminisme marketing et opportuniste) tout en "disposant d'une armée d'avocats et de comptables manipulant le système fiscal international pour éviter de payer leurs impôts".

Selon la directrice, s'attaquer à la fiscalité des multinationales "aurait un impact positif énorme sur les finances publiques". Une lutte aux finalités diverses donc. Et parmi celles-ci, cet objectif qu'énonce une récente note des Nations Unies : "fournir une bouée de sauvetage aux femmes pauvres, en particulier aux mères célibataires". Un sentiment d'urgence que l'on devine plein d'indignation, d'autant plus après quatre ans de présidence marqué par des scandales financiers - entre autres.

"Les gens peuvent tolérer quand les riches deviennent plus riches à condition que la classe moyenne en profite également. Mais quand les classes moyennes et travailleuses stagnent, cela crée des tensions sociales. La présidence de Donald Trump pourrait constituer une rupture suffisante pour déclencher ce genre de changement", affirmait à ce titre l'historien expert en politique Joseph Thorndike au magazine Le Point en 2016.

Et si la présidence Biden concrétisait cette tant rupture tant attendue ?