Maboula Soumahoro : "Nier ses privilèges blancs, c'est participer au système raciste"

Maboula Soumahoro
Maboula Soumahoro
Alors les mobilisations contre le racisme et les violences policières se déploient partout dans le monde suite au meurtre de George Floyd, l'essayiste et spécialiste en études africaines-américaines et de la diaspora noire et africaine Maboula Soumahoro apporte son éclairage sur ces questions raciales encore trop tues en France.
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La mort de George Floyd sous les genoux du policier blanc Dereck Chauvin aurait-elle créé l'électrochoc tant attendu ? Depuis ce meurtre raciste le 25 mai à Minneapolis, les rassemblements se multiplient et les voix s'élèvent pour dénoncer le racisme structurel qui gangrènent nos sociétés. Cette tragédie serait-elle un moment-charnière qui nous amènerait à enfin regarder ces discriminations en face ? Serions-nous enfin prêt·e·s à ouvrir ces discussions et transformer les fondements d'un système profondément inégalitaire ? Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences à l'université de Tours et spécialiste de la diaspora noire et africaine, a largement analysé la question raciale et l'identité noire à la fois en France et aux Etats-Unis. L'autrice du livre Le Triangle et l'Hexagone, réflexions sur une identité noire (éditions La découverte) revient pour nous sur la violence explicite ou insidieuse du racisme en France, sur la difficulté à affronter la réalité. Et son impérieuse nécessité.

Terrafemina : L'ampleur de la mobilisation anti-raciste et anti-violences policières aux Etats-Unis vous surprend-t-elle ?


Maboula Soumahoro : La mobilisation aux Etats-Unis peut avoir un côté surprenant parce qu'on peut se demander pourquoi elle a lieu à ce moment précis. Pourquoi est-ce George Floyd et pas Breonna Taylor, tuée par la police quelques semaines avant par exemple ? Le contexte est particulier : avec cette pandémie couplée à la crise socio-économique, on est arrivé à un moment charnière. Ce qui frappe aux Etats-Unis, c'est l'ampleur et la durée. Cela faisait longtemps que les Etats-Unis n'avaient pas vécu de secousse telle. La mobilisation est nationale et internationale. C'est le côté extraordinaire de la situation, qui semble marquer un ras-le-bol généralisé dans cette question de violences policières qui sont très anciennes aux Etats-Unis.

Et en France ?

M.S. : Pour la France, la grande marche historique du 2 juin organisée par le comité Vérité et Justice pour Adama, a bénéficié de circonstances exceptionnelles et elle a capitalisé sur la couverture médiatique très importante du décès de George Floyd aux Etats-Unis. C'était le bon moment de surfer sur cette vague. Cette marche n'est pas la première puisque dès 2016, une marche avait déjà été organisée par le comité et il y en a eu plusieurs depuis. Mais jamais avec une telle mobilisation.

En France hexagonale, certaines thématiques comme les inégalités deviennent plus audibles et plus difficilement inévitables. On va parler du calque que des associations françaises voudraient appliquer à la France, comme si les situations entre les Etats-Unis et la France étaient différentes. Ce qui est faux. Il est de plus en plus difficile de ne pas faire le parallèle entre les deux pays, mais aussi avec la Grande-Bretagne ou encore le Brésil.

Comment expliquez-vous cette différence de regard porté sur les mobilisations aux Etats-Unis et en France ? Les manifestants afro-américains semblent bénéficier d'un regard bienveillant quand les rassemblements en France semblent accueillis avec plus de défiance.


M.S. : Quand on parle de la fascination que la France a depuis longtemps pour les Afro-américains, c'est dû à la puissance américaine. Les Noirs américains sont des Noirs, mais ils jouissent de cette aura. Un Noir des Etats-Unis n'est pas perçu de la même façon qu'un Noir du Brésil, d'Angleterre ou de France. Il y a un préjugé positif, hérité des deux guerres mondiales. Les soldats sont venus prêter main forte à la France, le chewing-gum est devenu cool, on adorait le jazz et la littérature afro-américaine était magnifique... Cela contribue à une forme de dédouanement de la France qui essaie de se persuader que comme elle aime les Noirs américains, elle aime les Noirs. Sauf que non : les Noirs américains sont une catégorie "spéciale".

On accueille les Noirs américains à bras ouverts, mais il y a une population noire ou non-blanche qui se trouve en France hexagonale et qui n'est pas du tout traitée de la même façon. Les Noirs américains sont vus comme "civilisés" parce qu'ils sont adossés au degré de "civilisation" des Etats-Unis- sachant qu'au sein même des Etats-Unis, les Afro-américains ne sont pas du tout considérés. Alors qu'un Noir du continent africain est adossé à la barbarie, à la sauvagerie associées au continent africain. On traite souvent ces questions raciales de façon simpliste. On ne peut pas parler "des Noirs".

Rassemblement Black Lives Matter à Washington le 6 juin 2020
Rassemblement Black Lives Matter à Washington le 6 juin 2020

La question raciale est au coeur de la société américaine alors qu'elle est souvent invisibilisée de la discussion politique ou publique en France.


M.S. : Dans les deux espaces, la question raciale existe, mais elle est maniée de manière complètement différente. Aux Etats-Unis, il y a même une identité juridique "Africain-américain", prise en compte par les institutions états-uniennes. En France, les seules identités qui compteraient seraient : "citoyen français" ou "citoyen étranger". Mais ce n'est pas parce qu'on ne le dit pas qu'on ne le manie pas. Ici en France, on va beaucoup parler d'"immigration", on va insinuer des choses par un nom de famille, par un prénom, par un lieu de naissance. On ne dira jamais : "Telle personne est arabe ou africaine". On mettra en oeuvre des stratégies d'évitement.

Vous parlez d'ailleurs de "dénégation" de la race en France. Expliquez-nous.

M.S. : Les Africains-américains sont sur le sol des Etats-Unis depuis 1619. On peut les "gérer" socialement, juridiquement et politiquement. Ils sont là : il faut donc les entraver et les contrôler, les exploiter et les dominer.

En France, il y a cette dichotomie entre les territoires d'Outre Mer et l'Hexagone. Les esclaves n'étaient pas sur le sol français car l'esclavage était illégal sur le territoire hexagonal. Il est donc plus facile de se persuader que l'esclavage n'a eu lieu qu'aux Etats-Unis par exemple. Mais ça ne veut pas dire qu'il n'a pas existé ! En France, il ne reste que des "traces" de l'esclavage, des choses qui étaient produites dans ces territoires comme le cacao, on peut fumer du tabac, on peut boire du thé... Ces silences, ces invisibilités-là, ce sont elles qui nous parlent de la race.

Même l'emploi du mot "noir" est souvent évacué au profit du mot "black".

M.S. : Oui, le recours du recours à la langue anglaise renforce l'aspect "extérieur" de ces populations. Pour moi, le mot "black" ne désigne pas toutes les populations noires. Quand vous parlez des sans-papiers, des réfugiés, ce ne sont pas eux, les "Blacks". Ce sont les Noirs de France. Ce sont eux qu'on n'arrive pas à ancrer sur le territoire hexagonal.

La grande époque de SOS Racisme dans les années 80 n'a-t-elle finalement pas été préjudiciable à la lutte anti-raciste, en laissant à penser que le problème structurel était réglé ?

M.S. : Oui, il a été évacué. Il a eu du sens quand il a émergé pour certaines individualités, mais on n'a rien réglé. Cette période-là aurait pu réussir, mais elle n'a pas su régler le problème. S'il y avait eu autant de sincérité que d'efficacité, les personnes racisées ne se plaindraient pas aujourd'hui et se considéreraient comme traités de façon équitable. Mais ce n'a pas été le cas ! On est en train de gérer en ce moment la déception.

Rassemblement anti-racisme en face de l'ambassade des Etats-Unis le 7 juin 2020
Rassemblement anti-racisme en face de l'ambassade des Etats-Unis le 7 juin 2020

Comment la France a-t-elle échoué à traiter de la question raciale et du racisme ?

M.S. : Dès la 3e République, il y a eu une volonté étatique de fabriquer du "citoyen français". C'est passé par l'effacement progressif de tous les particularismes régionaux par exemple, comme les dialectes. Et tout cela a été promu par l'école, notamment par le biais de la langue. Ce n'est pas condamnable, mais cela n'a pas marché. La race demeure, les inégalités- qui sont à la base de notre société- demeurent.

Quand on regarde les vagues migratoires post-coloniales, les communautés qui sont encore désignées comme "immigrées" sont des communautés non-blanches. Les Espagnols, les Portugais, les Italiens, les polonais, ce ne sont pas eux qu'on regarde dans la rue et qu'on désigne comme "étrangers". Ce sont les personnes qui ont une couleur de peau non-blanche. Et pourtant, vous pouvez être noir et être issu de la Réunion, des Antilles : en théorie, vous êtes Français, vous n'êtes pas un Africain. C'est donc bien la race qui prédomine. Et on n'a pas voulu traiter cela.

On peut s'aveugler et silencier, mais cette question se déploie tout le temps en France, sans avoir l'air d'en parler. Par exemple, lors de l'attaque à la préfecture de Paris (le 3 octobre 2019, Mickaël Harpon, employé à la direction du renseignement, tuait au couteau quatre employés de la Préfecture- Ndlr), on ne savait pas comment dire que le terroriste qui avait perpétré cette attaque n'était pas blanc. On a donc jugé bon de préciser qu'il était né à Fort-de-France en Martinique, ce qui impliquait insidieusement qu'il était noir. C'est ainsi que l'on parle de la race sans avoir l'air d'en parler... C'est là une énorme différence de traitement entre la France et les Etats-Unis.

La notion de privilège blanc a fait son irruption dans le débat. En quoi vous semble-t-elle fondamentale ?

M.S. : La question du privilège blanc et de la blanchité sont des thématiques qui ont été explorées par la recherche depuis les années 90. Elle est importante parce qu'elle met à nu le fonctionnement de nos sociétés. En gros, les catégories raciales n'existent pas de manière naturelle. Elles sont créées, réactivées, elles peuvent évoluer, être transformées et servent à quelque chose. Il ne s'agit pas de dire : "Il y a des gentils et des méchants". Il y a surtout des enjeux économiques, politiques. Car cela sert à quelque chose, d'être blanc.

Si cette question était anodine, on pourrait en parler librement. Le silence autour des privilèges sert à les maintenir. Le privilège ultime de la blanchité, c'est l'invisibilité : vous n'existez pas. On ne va jamais parler de "communautarisme" pour les Blancs. Cent Blancs regroupés ensemble ne vont pas créer une "communauté" dérangeante. On ne les voit même pas ! Tout ce qui devient visible, c'est tout ce qui n'est pas blanc. Exactement comme l'hétérosexualité a été présenté comme une norme. C'est un privilège.

Vous proposez d'instaurer un "Black History Month" (le mois de l'Histoire des Noirs) en France, comme aux Etats-Unis.

M.S. : Le Black History Month est une initiative née aux Etats-Unis. Le concept ? Mettre à l'honneur des cultures issues des mondes noirs parce qu'elles sont soient mal mises à l'honneur, soit on en parle mal, de façon très déconnectée. On aime le jazz, le hip hop, le reggae, mais on ne prête pas attention aux généalogies de ces productions culturelles qui sont nées de la domination et de la douleur par exemple.

On me demande souvent pourquoi j'aimerais voir ce "Black History Month" en France. Et bien, c'est exactement la même chose que lorsque des hommes demandent pourquoi le 8 mars, c'est la journée internationale des droits des femmes. Parce que les 364 autres jours de l'année, ce sont des jours dominés par la masculinité hétérosexuelle. Elle est tellement dominante qu'elle en devient invisible. Et ce qui devient visible, c'est le seul jour où l'on prête attention aux femmes. Un jour par an ! La blanchité, c'est la norme, donc on ne va pas pleurer pour un mois. On peut partager les calendriers... Le but, c'est de donner de la place à tout le monde.

Rassemblement anti-raciste à Strasbourg
Rassemblement anti-raciste à Strasbourg

Cette période n'est-elle pas l'occasion de parler de la nécessité du féminisme intersectionnel ?

M.S. : L'intersectionnalité permet enfin de mettre en avant la complexité. Toutes les catégories raciales, de genre, d'orientation sexuelle, de validisme s'imbriquent entre elles. Quand on dit " Telle personne est noire", on n'a pas tout dit d'elle. Cette personne est noire, mais quoi d'autre ? Cela paraît totalement impossible qu'une personne soit noire et musulmane par exemple, ou femme et noire, ou noire et trans. Il faut se rappeler qu'on a toutes et tous en soi une complexité fondamentale. Et la race efface cette complexité. Le racisme, c'est aussi l'effacement, la simplification. Non, la dimension raciale n'est pas la seule dimension d'un être humain. Et l'intersectionnalité permet d'explorer ces complexités. C'est donc un outil très intéressant.

"Dans une société raciste, il n'est pas suffisant de ne pas être raciste. Nous devons être anti-raciste". Comment analysez-vous cette citation d'Angela Davis à la lumière de la mobilisation actuelle ?


M.S. : On revient à cette notion de privilège. Nier ses propres privilèges de blanc, c'est participer à ce système et en bénéficier de manière passive. Certains avancent que "l'histoire coloniale est loin" ou que "l'esclavage est terminé". Sauf qu'il y a des bénéfices qui se font sentir encore aujourd'hui. La France est une puissance mondiale sur la base de son passé. Il y a un héritage qui se transmet de génération en génération. Et les richesses aussi. Il n'y a donc pas de place pour la passivité. On ne peut pas dire : "Ce n'est pas de ma faute, je n'ai pas participé". Car c'est pourtant le cas, même de manière indirecte.

Par exemple, si une personne noire se voit refusée un logement parce qu'elle est noire et qu'une personne blanche qui se dit non-raciste obtient ce logement, elle bénéficie de cette discrimination. Il faut donc en avoir conscience. Même quand Virginie Despentes écrit un texte non-raciste, elle est dans une position privilégiée. Il faut que ce soit Virginie Despentes qui le dise pour que cela devienne audible et que ce soit diffusé sur France Inter. D'autres personnes l'ont déjà dit, mais n'auront jamais accès à France Inter. Même dans cette lutte anti-raciste, cette dynamique raciale rentre en jeu et qui fera qu'une Virginie Despentes pèsera plus lourd qu'une autre personne qui n'est pas blanche.

Le mouvement Black Lives Matter est né pendant les années Obama, le premier président noir des Etats-Unis. Est-il désespéré de vouloir changer le système aujourd'hui, surtout durant le mandat d'un président comme Donald Trump ?

M.S. : Non, je ne pense pas que ce soit désespéré. Certes, Barack Obama était le premier président noir des Etats-Unis, mais quand on parle de racisme structurel, ce n'est pas un seul homme qui peut transformer les institutions. Le symbole est important, mais ce n'était pas encore le moment de la transformation. L'une des conditions nécessaires à l'élection de Barack Obama, c'était justement l'abandon de cette question raciale. Il ne pouvait pas être "le président des Noirs". Il fallait qu'il soit le président consensuel.

Dans les faits, il a été une grande déception pour beaucoup. Je ne sais pas d'ailleurs si cette déception est justifiée, car il ne pouvait pas tout faire tout seul. Il n'est pas le Congrès, les Sénat, le gouverneur des 50 Etats des Etats-Unis... Il faudrait qu'il y ait beaucoup plus de personnes en position de pouvoir pour que ça change en profondeur. Mais ça n'enlève en rien la portée symbolique de son élection : ça, c'était une grande avancée.

Et puis il y en des avancées en ce moment, même minuscules. Le fait que dans le cas de George Floyd, les quatre policiers soient immédiatement virés, c'est une avancée. La mise en examen de ces quatre policiers, c'est une avancée. C'est rarissime. Les mobilisations actuelles, le fait qu'elles soient multiculturelles, c'est une avancée aussi.

Et en France, comment faire avancer la cause anti-raciste et espérer changer les choses ?

M.S. : La mobilisation historique du 2 juin fera date. Qu'il y ait des rassemblements, des productions scientifiques, culturelles et artistiques, ça bouge dans tous les sens. Il faut être prêt à avoir ces conversations publiques. Il faudra être courageux pour réfléchir car ces questions sont difficiles, mais nécessaires. Bien sûr que cela va avancer.