N'invisibilisons pas Breonna Taylor, femme noire tuée par la police avant George Floyd

Breonna Taylor, femme noire tuée chez elle par la police
Breonna Taylor, femme noire tuée chez elle par la police
"Nous avons besoin de nous battre pour elle". A l'heure où les cris de colère retentissent pour honorer la mémoire de George Floyd, mort sous le genou d'un policier de Minneapolis, bien des noms méritent de sortir du silence. Comme celui de Breonna Taylor, victime parmi tant (trop) d'autres des violences policières.
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"Aujourd'hui, Breonna Taylor aurait célébré son 27e anniversaire. Nous nous battons toutes et toutes pour elle". Sur Twitter ce 5 juin, les hommages à Breonna Taylor fleurissent de part et d'autre. Auréolés d'un percutant "Rest in Power" - détournement fédérateur et "Black Power" de "Rest in Peace" ("Repose en paix"), ils sont abondamment relayés sur la Toile. La mort de George Floyd, et les marches que cette tragédie a pu susciter à travers le monde, incitent les voix anonymes et militantes à rappeler le sort tout aussi dramatique de cette jeune Afro-américaine.

Impossible d'oublier, nécessaire de se souvenir. Le 13 mars dernier, quelques semaines avant George Floyd, Breonna Taylor a été assassinée par des agents du département de police de Louisville (dans le nord de l'État du Kentucky), lors d'une inattendue et brutale perquisition effectuée à son domicile - vraisemblablement dans le cadre d'une enquête sur un trafic de drogue. Sa porte a été défoncée alors que la jeune ambulancière dormait aux côtés de son compagnon Kenneth Walker. Les forces de l'ordre ont fait feu sur Breonna Taylor. Elle a été tuée de huit balles dans le corps.

Ce meurtre a suscité l'indignation de la famille, mais aussi du peuple américain. La députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez elle-même ne s'est pas privée de libérer la parole, en fustigeant les failles de tout un système et l'impunité des agresseurs : rappelons qu'aucun des policiers incriminés n'a été arrêté ou renvoyé depuis. "C'est si déshumanisant que la famille de Breonna Taylor soit obligée de lancer des campagnes publiques pour que la vie des victimes soit enfin reconnue, et la justice obtenue", a déclaré la politicienne.

Le New York Times est du même avis. Le journal américain le déplore : le cas de Breonna Taylor est emblématique de l'expérience des femmes noires victimes de brutalités policières et d'injustices sociales, leur condition recueillant généralement trop peu d'attention médiatique et politique. Raison de plus pour en (re)parler aujourd'hui.

"Nous avons besoin de nous battre pour elle"

Pour Andrea Ritchie, autrice de l'opus Invisible No More: Police Violence Against Black Women and Women of Color (Plus jamais invisibles : les violences policières subies par les femmes noires et les femmes de couleur), les femmes noires font systématiquement l'objet de discriminations aux Etats-Unis : des oppressions physiques, mais aussi du harcèlement, des attouchements et des agressions sexuelles de la part des forces de l'ordre, abus qui se perpétuent "loin des caméras et des yeux du public". Des violences raciales et sexuelles subies par une frange de la population qui cristallise bien des inégalités : les femmes noires, rappelle le New York Times, seraient davantage concernées par la précarité économique, les failles du système de santé, les violences conjugales.

Mais ce n'est pas tout : elles seraient également plus susceptibles d'être arrêtées et incarcérées que les femmes blanches. Aujourd'hui, c'est ce racisme systémique et cette "double-peine" (celle de subir à la fois le sexisme et le racisme), que dénonce l'écrivaine et chercheuse Andrea Ritchie.

"[Ces derniers jours], j'ai été choquée de n'avoir entendu personne dire le nom de Breonna Taylor, à aucun moment. "Nous n'essayons pas de 'rivaliser' avec le cas de George Floyd, mais de poser un point final à cette histoire. Toutes les vies noires comptent. Or, actuellement, il n'y a - par exemple - aucune collecte de données officielles sur les abus sexuels dont les services de police seraient responsables, au niveau national comme local".

Pour l'autrice, il est irresponsable que "les préoccupations des femmes soient encore ignorées" : les conséquences du racisme, mais aussi du sexisme, doivent être (re)pensées. Patrisse Cullors, l'une des fondatrices du mouvement militant afro-américain Black Lives Matter, voit là une problématique plus alarmante encore : l'invisibilité des femmes au sein d'une communauté qui ne pourrait envisager la figure du leader qu'à travers l'image "d'un homme hétéro, un homme chrétien noir", évident écho au pasteur Martin Luther King.

C'est aussi pour combattre ce manque de représentation que les voix s'alignent aujourd'hui à la mémoire de Breonna Taylor. "Joyeux anniversaire Breonna Taylor ! Nous ne t'oublierons jamais", promet une internaute. "Nous avons besoin de nous battre pour elle", ajoute une autre. La lutte ne fait que commencer.