Alzheimer : plongée au coeur de la maladie avec "Le Premier oublié"

Alzheimer : plongée au coeur de la maladie avec "Le Premier oublié"
Alzheimer : plongée au coeur de la maladie avec "Le Premier oublié"
Comment continuer à vivre quand votre mère oublie qui vous êtes ? Comment accepter de la voir s'éteindre à petit feu ? Cinquième roman de Cyril Massarotto, « Le Premier Oublié » (XO Editions) tente de répondre à ces questions. A travers le récit d'une tranche de vie, celle de Madeleine, « l'oublieuse », et de son fils Thomas, le roman montre les ravages de la maladie d'Alzheimer. Un hommage, tout en pudeur et délicatesse, aux malades et à leurs familles. Interview.
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Terrafemina : Votre dernier ouvrage, « Le Premier Oublié », raconte l’histoire de Madeleine, atteinte de la maladie d’Alzheimer et de son fils Thomas. Pourquoi avoir choisi ce thème ? Avez-vous, vous-même, été touché, de près ou de loin, par cette maladie ?

Cyril Massarotto : Ce thème me tenait à cœur car, effectivement, cette maladie a frappé ma famille. Mon oncle a eu Alzheimer, il y a une dizaine d’années. Du jour au lendemain, j’ai vu une chape de plomb s’abattre sur tout mon entourage. Au fil des ans, au rythme des visites de ma mère à son frère, je pouvais suivre l’évolution de la maladie. Elle revenait chaque fois un peu plus abattue, jusqu’au jour où il ne l’a plus reconnue.

L’impact d’Alzheimer sur chaque membre de la famille était important mais, paradoxalement, nous n’en parlions que très peu. Il y avait comme une espèce de tabou. Moi, il m’a fallu plusieurs années pour me sentir capable d’en écrire un livre. Il a fallu du temps pour que l’histoire mûrisse car je voulais me mettre dans la peau d’une personne très proche d’un malade et imaginer tout ce qu’elle avait pu ressentir, tout en restant le plus près possible de la réalité.

Tf. : Est-ce facile de se mettre dans la peau de sa propre mère ?

C. M. : Ca a été facile dans le sens où c’est le travail de l’écrivain de savoir se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. Mais ça a été difficile dans le sens où je ne voulais pas trahir les pensées, les émotions des malades et de leurs familles.

Dans mon livre, lorsque je suis dans la tête de (ma) la mère, j’essaie de comprendre et de ressentir ses peurs. Je la crois consciente de son statut « d’oublieuse ». J’imagine comment la maladie affecte sa personnalité, sa façon de penser, de parler, d’être. A l’opposé, quand je me glisse dans le corps de Thomas, c’est plus facile car il est moi. J’ai changé le prénom pour mettre un peu de distance mais c’est moi qui parle, en tant que fils. J’ai essayé de donner ma vision de la maladie, de montrer ses conséquence sur l’entourage, les ravages qu’elle engendre.

Tf. : Finalement, s’agit-il d’un roman ou d’une autobiographie ? La frontière semble mince...

C. M. : De nombreux éléments sont autobiographiques. Par exemple, j’y aborde le décès de mon père, l’an dernier, et qui a été enterré le jour de mon anniversaire. D’une manière générale, tout ce que je raconte en utilisant le point de vue de Thomas est soit totalement autobiographique, soit un souvenir. Je pense notamment à l’histoire du petit chien ou au passage sur le cancer du sein. Mais parallèlement, il était essentiel pour moi que ce livre ne soit ni un essai ni un témoignage. Je craignais d’être bloqué par le réel. Définitivement, c’est bel et bien un roman… qui dit la vérité.


Tf. : La structure du livre est originale. Vous y faites alterner la voix de Thomas et celle de Madeleine, « l’oublieuse ». Pourquoi ce procédé et qu’apporte-t-il de plus ?

C. M. : Il y a plusieurs explications. D’une part, je n’avais pas envie de coller un témoin extérieur qui aurait raconté, avec trop de distance, les sentiments d’un autre. J’ai préféré donner à voir, à ressentir, le cheminement intérieur des deux personnages.

D’autre part, Alzheimer affecte différemment Madeleine et Thomas. La première essaie de rester vivante grâce aux souvenirs mais ne peut lutter contre la maladie. Inexorablement, elle oublie sa vie. Parallèlement, son fils oublie de vivre pour se consacrer à 100 % à sa mère. Il en oublie d’écrire, d’aimer, n’a plus d’envie, plus de vie. Finalement, c’est en acceptant de tout lui donner, en découvrant à quel point il l’aime, qu’il va se reconstruire, alors qu’elle s’éteint. Cette ambivalence est présente tout au long du livre.

Tf. : Vous parvenez à faire rire le lecteur en traitant d’un sujet grave. Pourquoi était-ce important pour vous d’intégrer de l’humour ?

C. M. : J’ai disséminé des touches d’humour car j’aime rire. D’ailleurs, je ne garde en mémoire que les ouvrages qui m’ont ému ou fait rire. Malheureusement, il n’y a pas assez de livres drôles. Or, selon moi, plus un roman traite d’un sujet lourd, plus l’humour s’avère indispensable pour le rendre puissant et mettre en valeur les moments émouvants.

Tf. : Quels retours les personnes ayant lu votre livre, et concernées par la maladie d’Alzheimer, vous ont-elles fait ?

C. M. : Deux personnes qui, comme Thomas dans le livre, s’occupent de leurs parents atteints d’Alzheimer m’ont confié avoir reçu un « coup de poing dans le ventre » en lisant mon livre. C’est pour moi la plus belle des récompenses ;  la preuve que j’ai réussi mon pari. Je voulais être au plus près de ce que les conjoints et les enfants des malades vivent au fur et à mesure de l’évolution de la maladie. Les moments de tristesse, la crainte, le découragement et l’énervement aussi. Cela me semblait important d’en parler car les familles ont souvent honte de leurs réactions et de leurs accès de colère. Je voulais qu’elles cessent de se culpabiliser, de s’accabler. Je voulais leur montrer qu’elles n’étaient pas seules.


Tf. : Que souhaiteriez-vous que le lecteur retienne en refermant votre roman ?

C. M. : Mon but lorsque j’écris est de procurer des émotions, de partager des sentiments forts. Je souhaiterais donc que le lecteur retienne la force de l’amour d’un fils pour sa mère et d’une mère pour ses enfants. Si quand il referme le livre, il a à la fois ri et versé une larme, s’il est bouleversé, alors j’aurai gagné mon pari.

Le Premier Oublié, de Cyril Massarotto chez XO Editions. 235 pages. 17,90 euros.


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