"Ne nous oubliez pas" : Darya Parsia, artiste afghane, raconte le cauchemar taliban

Peinture de l'artiste afghane Darya Parsia
Peinture de l'artiste afghane Darya Parsia
Darya Parsia est une jeune artiste afghane. Aujourd'hui, elle se terre à Kaboul, terrorisée par le régime taliban qui a repris le contrôle de son pays. Elle témoigne de sa situation et appelle à ne pas abandonner les femmes afghanes menacées.
À lire aussi

Darya Parsia nous a contacté·e·s en privé sur Instagram. Comme on jette une bouteille à la mer. Son message ? Alerter sur le sort de son pays et sur la situation préoccupante des artistes afghanes. Nous avons répondu à son appel. S'en est suivie une série de mails- lorsqu'elle avait la chance d'avoir accès à internet- dans lesquels elle nous a raconté son histoire. Celle d'une enfant de la guerre, d'une ado triste, d'une jeune femme qui voit aujourd'hui son pays replonger dans le chaos.

Darya (il s'agit de son nom d'artiste, elle préfère taire son véritable nom par crainte de représailles) est née au Pakistan il y a 22 ans lors d'un "jour glacial", nous confie-t-elle. Ses parents étaient "différents". Des réfugiés afghans, issus de la minorité chiite. Le père de Darya avait une petite échoppe, sa mère était institutrice. Mais ils ont dû fuir l'Afghanistan en 1996, quelques jours après l'irruption des talibans dans la capitale, Kaboul.

Comment décrire cette enfance exilée ? "Sombre", tranche Darya. Elle, la gamine curieuse et créative, se rappelle du toit rouillé et vétuste de son école, des profs "méchants", des coups de ses frères, des choses dont elle rêvait mais qu'on lui interdisait, des hibiscus du jardin de l'école qui l'apaisaient, de l'injustice. "Je n'ai jamais accepté le traitement des filles et des femmes. J'ai constamment été opposée au fait que les filles et les femmes étaient tenues d'effectuer toutes les tâches ménagères pour les hommes, cuisiner nettoyer, laver, leur apporter un verre d'eau. Et pourquoi ai-je été forcée par mes frères de me couvrir la tête d'un foulard à l'âge de cinq ans ? Je ne voulais pas porter ce foulard", se rappelle-t-elle.

"J'ai eu une enfance triste où écouter de la musique, être heureuse et danser était considéré comme 'haram', illégal, tabou. Nous avons été endoctrinées pour accepter notre destin et mener une vie ascétique en tant que femmes."

Alors qu'elle a 10 ans, sa famille décide de repartir en Afghanistan. Les talibans ont été délogés du pouvoir depuis 2001, le pays semble renaître après le chaos. Mais sur place, la jeune Chiite s'isole par crainte d'être agressée par ses camarades, en grande majorité sunnites. Son échappatoire ? Les livres pour enfants qu'elle emprunte avec gourmandise à la petite bibliothèque à côté de sa maison. "Je me mettais à la place des personnages et devenais leur compagne de voyage. J'avais un monde charmant dans ma tête, un monde où il n'y avait pas de guerre et de cruauté."

Peinture de Darya Parsia, artiste afghane
Peinture de Darya Parsia, artiste afghane

Le retour des "jours sombres"

Au fur et à mesure qu'elle grandit, Darya Parsia ouvre les yeux : l'ado ne supporte plus le traitement réservé aux femmes afghanes, veut s'engager contre les violences conjugales, pousser à l'émancipation. D'autant que la situation se tend de nouveau à Kaboul. Elle qui veut sourire, flâner dans les cafés, s'amuser, créer, voit l'horizon s'obscurcir. Alors qu'elle intègre l'université, la voilà contrainte d'abandonner ses études : les groupes terroristes ciblent les facultés et les centres éducatifs. La jeune femme s'enfonce dans le désespoir. Darya avait entendu parler des talibans bien sûr, ces soldats mortifères que sa famille avait dû fuir. Mais elle n'y avait pas été confrontée directement.

"Quand j'ai entendu des récits ou vu des vidéos de ces jours sombres, j'ai été choquée, glacée jusqu'à la moelle. Sous le régime des talibans, non seulement les femmes n'avaient pas de place dans la société, mais les hommes n'avaient pas non plus de droits humains fondamentaux."

Plus que jamais, elle veut se battre, résister à l'obscurantisme qui menace une nouvelle fois d'engloutir son pays. Mais déjà, les esprits rétrécissent. Elle qui avait imaginé des dessins animés télévisés pour sensibiliser les parents à la prévention des abus sexuels sur les enfants voit son projet rejeté de toutes parts.

"La raison pour laquelle ils répugnaient à aider n'était pas par négligence mais plutôt par peur. Ils n'arrêtaient pas de dire :" C'est une question très sensible en Afghanistan'. C'est tabou d'en discuter et encore plus de prendre des mesures contre cela."

Peinture au café de Darya Parsia
2 photos
Lancer le diaporama

"Peindre est le langage de la protestation"

Dégoûtée, Darya Parsia va trouver sa catharsis : la peinture. Un art pourtant considéré comme "haram". La jeune femme y voit un moyen d'évacuer sa colère, d'exprimer sa frustration, mais aussi d'imaginer un monde plus doux. "Enfant réfugiée, il était extrêmement difficile d'obtenir du papier et des stylos et encore moins d'acheter du matériel de peinture. J'ai donc dû utiliser tout ce à quoi j'avais accès, comme des fleurs, des feuilles, des pierres, des brindilles, de la terre et de l'eau pour créer." Darya, gamine de la débrouille, a développé un style personnel, unique. Et elle a continué à puiser dans son quotidien pour créer du beau. Elle est devenue "coffee artist".

"Je me suis accidentellement familiarisée avec la peinture au café. Un jour, du marc de café s'est renversé sur un coin de mon papier. Alors, à l'aide d'une brindille, j'ai créé des formes à partir de cette tache. J'ai continué en faisant du café fort ou plus dilué pour créer différentes nuances et couleurs en guise de peinture. J'ai même fait des graffitis au pochoir avec du café." Ses sujets de prédilection ? "Les personnes vulnérables, les enfants, les femmes, les animaux. Comment pourrais-je faire du surréalisme alors que la voix de mon peuple doit être entendue ?"

Elle donne des cours gratuits aux enfants, y voit une manière de les aider à sa manière. Et devient également membre de l'UNICEF Youth Network. "Tout ce que nous voulons en tant qu'Afghanes, c'est la fin de ces coutumes qui rabaissent et dégradent les femmes. Nous voulons avoir le droit à l'éducation et à l'emploi. Nous voulons que le mariage forcé, surtout précoce, soit supprimé. Nous voulons que les abus verbaux et la violence physique dans les familles et la société disparaissent", énumère-t-elle. "Peindre est pour moi le langage de la protestation."

Peinture de l'artiste afghane Darya Parsia
Peinture de l'artiste afghane Darya Parsia

Alors que la jeune artiste commençait à se faire connaître, notamment grâce aux réseaux sociaux et que les commandes pour ses tableaux affluaient, le pire est arrivé. Les talibans ont fait irruption dans Kaboul en août 2021 et ont repris le contrôle du pays lors d'un assaut éclair. Le gouvernement s'est effondré, la population s'est terrée. Les espoirs de Darya sont pulvérisés. "Oui, la charia est appliquée. Mais où est passée la nourriture sur les tables ? La musique ? L'art a disparu, les femmes ont été éradiquées de la société, les vêtements colorés se sont envolés. Et avec eux, nos rires et nos sourires", nous écrit-elle. "En un clin d'oeil, nous sommes devenus pathétiques. L'art a maintenant disparu de l'âme de ce pays."

"Les gens n'ont plus le droit de rire dans la rue"

Aujourd'hui, l'étau se resserre autour des femmes afghanes, dépossédées un peu plus chaque jour de leurs droits et de leur liberté. Et Darya tremble. A Kaboul, elle ne se cache pas des talibans, confesse-t-elle, mais elle "évite de sortir."

Car l'artiste afghane le sait : elle est en ligne de mire. "Les femmes peintres, mais aussi les peintres de tous horizons, n'ont pas leur place dans le système de gouvernement taliban. A mesure qu'ils deviendront de plus en plus puissants et établis, ils stipuleront certainement des règles contre l'art. Un exemple ? Les soldats talibans ont déjà brisé les instruments de musique de l'Institut national de musique de Kaboul." Car elle l'assure : en dépit de leurs promesses face à la communauté internationale, les fondamentalistes adeptes de la charia rigoriste n'ont pas changé.

La peur au ventre, elle suit attentivement les informations sur les réseaux sociaux car "on ne peut pas faire confiance aux médias locaux contrôlés par les talibans."

Depuis l'insurrection des talibans, les conditions de vie en Afghanistan, en prise avec une crise humanitaire dévastatrice, se sont encore dégradées. "Les gens ont faim. Les prix de la nourriture, des fruits, du pain ont grimpé en flèche et le froid intense et la pandémie ont encore aggravé la situation. Les aides internationales arrivent en Afghanistan, mais où vont-elles ?", interpelle-t-elle. "Si ces aides sont vraiment distribuées, pourquoi avons-nous tant de gens affamés dans la rue qui vendent littéralement leurs enfants ? Pourquoi certains meurent de faim ?"

"Les gens n'ont plus le droit de rire dans la rue, on ne peut plus porter nos vêtements préférés, on nous impose le port de la burqa pour nous voler notre identité. Les hommes doivent se laisser pousser la barbe, sont fouillés aux points de contrôle et même leurs téléphones sont vérifiés. Il y a eu un incident où un professeur d'université a été roué de coups et a reçu une balle dans la jambe pour avoir porté un costume..."

Aujourd'hui, Darya Parsia lance son appel : "Soyez la voix des femmes afghanes, parlez de leur situation !
La pression de la communauté internationale peut avoir un impact énorme sur les talibans. Nous ne devons pas laisser la voix des femmes se perdre dans des questions politiques insignifiantes. La communauté internationale et les femmes du monde ne doivent pas nous abandonner et ne doivent pas nous oublier ! Si nous sommes toutes et tous uni·e·s, il y aura une lueur d'espoir pour l'avenir."

Darya ne veut pas fuir son pays. Elle veut étudier, côtoyer d'autres jeunes, devenir psy un jour. "J'aimerais avoir une vie normale. Mais malheureusement, ce sont aujourd'hui de faux espoirs et des rêves vains."