Délit de racolage : "Les femmes qui se prostituent ne sont pas vicieuses"

Illustration d'une prostituée attendant un client
Illustration d'une prostituée attendant un client
Le Sénat vient de rétablir dans la nuit de lundi à mardi (31 mars) le délit de racolage public qui était supprimé dans le texte de la proposition de loi contre le système prostitutionnel. Par ailleurs, la pénalisation du client, mesure-phare de cette loi présentée à l'Assemblée en novembre 2013, a été définitivement supprimée. La sénatrice EELV Esther Benbassa, présente lors des débats cette nuit, décrypte pour nous ce "détricotage" de la loi qu'avait défendue l'ancienne ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem.
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Esther Benbassa : Après l'adoption du texte dont j'étais l'auteure abrogeant le délit de racolage public en mars 2013, Madame Najat Vallaud-Belkacem, la ministre des Droits des femmes d'alors, a voulu une loi plus large sur la prostitution, dans une logique abolitionniste. L'abrogation du délit de racolage public était en fait considérée comme une carotte pour faire ensuite adopter la pénalisation du client. Or, le Sénat étant passé à droite, Monsieur Sarkozy a montré le bout de son nez et a fait tout simplement rétablir le délit de racolage passif qu'il avait instauré en 2003. Or, une fois le délit de racolage public rétabli, la pénalisation du client, défendue lors des débats à l'Assemblée nationale, se retrouve vide de sens. Elle ne sert plus à rien. On a assisté purement et simplement à un "détricotage" de la loi. C'est inadmissible.

Pour autant, comme je l'ai déjà dit maintes fois, la loi présentée par le groupe socialiste est à mes yeux une loi "hors sol", car elle est complètement déconnectée de la réalité. Hier soir encore, je dînais avec des prostituées de l'association "Les Amis du Bus des Femmes" (association qui travaille avec les prostituées et lutte contre la traite humaine, ndr) et des prostituées indépendantes, car nombre d'entre elles étaient venues écouter les débats, et elles me disaient toutes la même chose : ce n'est pas en s'attaquant aux femmes qu'on va lutter contre les réseaux et les mafias. La pénalisation du client ou le délit de racolage public, tout cela, c'est de la poudre aux yeux.

On vante le modèle suédois, cité en référence par les partisans de la pénalisation du client, mais celui-ci est pourtant dangereux. La revue médicale très sérieuse The Lancet a ainsi dénoncé récemment la précarisation que ce modèle engendre en termes de santé. Il s'est traduit par de graves violations de droits pour les personnes qui se prostituent et une exposition accrue aux violences et au VIH.

On nous martèle que la prostitution a baissé de 50% en Suède depuis l'instauration de la pénalisation de ce client, mais il s'agit seulement de la prostitution de rue. On ne parle pas de la prostitution qui se passe entre les murs ou sur Internet, invisible et donc impossible à encadrer.

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Que pensez-vous de l'argument selon lequel le délit de racolage passif qui, en créant un contact avec les prostituées, permettrait d'identifier les réseaux ?

Cela dénote une vision utopique et irréelle de la prostitution. Depuis que le délit de racolage passif a été instauré en 2003, il n'y a pas eu de chasse aux proxénètes pour la simple et bonne raison que les prostituées qui sont sous la coupe de réseaux sont pieds et poings liés. Si elles les dénoncent, elles sont foutues.

Le délit de racolage public avait pour seul but de s'attaquer aux prostituées étrangères. Mais comment aider les prostituées âgées, qui sont précarisées et qui voient leurs clients diminuer, car ceux-ci ont trop peur de se faire arrêter, persuadés qu'ils sont que la pénalisation du client est déjà entrée en vigueur ?


Peut-on parler d'une vision paternaliste de la prostitution ?

On est dans l'idéologie. Or cette vision morale de la prostitution est déconnectée du réel. Tant qu'il y aura des inégalités sociales et de la pauvreté, il y aura de la prostitution. Les femmes qui se prostituent ne sont pas vicieuses, ce sont des femmes qui n'ont pas eu la chance d'avoir accès à l'éducation et qui sont désarmées face à la précarité. Elles cherchent à s'en sortir. Et je ne parle pas des étudiants qui sont de plus en plus nombreux à se prostituer ponctuellement pour gagner un peu de sous car leurs parents ne peuvent plus les aider pendant leurs études.

Au lieu de parler de ces formes de prostitution, on préfère considérer les prostituées comme des Cosette pour faire oublier l'affaire DSK. Mais les prostituées du Carlton étaient des "bonnes Françaises" qui travaillent, à mille lieux de l'image de la prostituée roumaine qui déambule sur le boulevard Ney et qu'on cherche à chasser du territoire.


Le texte va-t-il être ré-examiné à l'Assemblée nationale ?

Je doute que cela arrive même si je ne suis sûre de rien. Le calendrier législatif est déjà rempli et cela m'étonnerait que les socialistes remettent le texte sur le métier avant les élections régionales, en décembre 2015. A mon avis, ce texte va être enterré.


Comment lutter contre la prostitution ?

Arrêtons de privilégier la morale et soyons pragmatiques ! Les discours vertueux et hypocrites sur les prostituées n'arrangent rien à leur situation. On ne peut pas éradiquer la prostitution, c'est aller contre la liberté de disposer de son corps, qui est un élément essentiel de la démocratie. Et les grands discours sont obsolètes sur ce sujet. Les intellectuels s'amusent à écrire sur la prostitution ou à signer des textes pour la dénoncer, mais ils sont coupés du réel. C'est pour cette raison que j'ai cité Virginie Despentes (un extrait de King Kong Théorie, ndr), et non Victor Hugo lors de mon intervention au Sénat hier.

Il faut de vrais moyens financiers pour lutter contre les réseaux et la traite. Et ce ne sont pas les fonds prévus par la loi qui vient d'être détricotée qui auraient changé quoi que ce soit. C'est pour cette raison que je n'ai aucune amertume au sujet de cette loi. Ce texte était mal fichu et il a mal fini.

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