Les femmes au cinéma : "C'est toujours l'homme qui choisit et qui décide"

La réalisatrice et actrice Maïwenn avec Vincent Cassel sur le tournage du film "Mon Roi"
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A l'occasion du Festival européen de cinéma des Arcs, Terrafemina a interviewé Véronique Le Bris, la fondatrice de "Cine-Woman", le premier magazine en ligne dédié aux femmes du 7ème art, au sujet de l'évolution de la place des femmes dans le cinéma européen. Elle dresse pour nous un état des lieux de la situation des femmes dans le cinéma et revient sur les raisons qui expliquent ces blocages qui persistent dans toutes les branches.
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Au dernier festival du Film de Sarajevo, les représentants des ministères de la culture et des fonds du cinéma européen ont adopté une déclaration pour l'égalité hommes-femmes dans l'industrie du cinéma européen. Où en est la situation des femmes en France et en Europe ?

Véronique Le Bris : Grosso modo, il y a eu quelques périodes historiques pendant lesquelles la place des femmes dans le cinéma était un peu plus enviable, notamment pendant les années 30 et les années 70. Mais depuis, on a beau parler de plus en plus de l'égalité hommes-femmes, on ne constate aucune évolution positive majeure.

En France, les réalisatrices ne représentent qu'un petit quart des réalisateurs (22% de femmes réalisatrices selon le CNC en 2014, ndr), et, en outre, elles travaillent avec des budgets largement réduits par rapports aux hommes. Elles n'ont que rarement accès aux grosses productions et elles sont systématiquement cantonnées à des genres cinématographiques bien définis, comme par exemple la comédie romantique. On ne voit jamais une réalisatrice aux commandes d'un film d'action, d'un polar, etc... Ces genres leur sont comme interdits car elles ne trouvent jamais les financements pour pouvoir mettre en branle ce type de films.

Une fois qu'on a dit ça, il faut rappeler qu'en France la situation est plutôt favorable aux femmes, quand on la compare avec les autres pays européens, dans lesquels le pourcentage de femmes réalisatrices se situe globalement en-dessous de 10%. C'est très peu.

Pour ce qui est des productrices, elles sont plus nombreuses que les réalisatrices en France et en Europe. Mais ce qui est dommage, c'est que les productrices ne font pas toujours travailler les femmes. Le fond du problème, c'est qu'il n'y a pas de réelle solidarité entre les femmes travaillant dans le milieu du cinéma, à part dans le milieu lesbien. Il existe en effet une forme de rivalité entre les femmes, que l'on retrouve d'ailleurs dans d'autres milieux professionnels. Et l'absence de réseaux professionnels féminins participe de cette situation.

En ce qui concerne les métiers d'écriture, il y a encore une fois un fort contraste entre la place des hommes et des femmes. Les scénaristes féminines ne sont jamais récompensées seules. Quand on regarde les palmarès des César, par exemple, il n'est arrivé qu'une seule fois qu'une femme reçoive en son nom propre un prix du scénario.

Encore une fois, il faut bien dire que ces inégalités sont encore plus flagrantes dans les autres pays européens, où la place des femmes est encore moins enviable. La France bénéficie quand même de son système de financement unique au monde.

En fait, il y a un seul pays au monde où les femmes occupent des places de leaders dans le cinéma, c'est l'Argentine. C'est dû à la crise économique et au marasme dans lequel s'est retrouvé le pays. Tout le monde a pu tenter sa chance, y compris les femmes, qui se sont imposées dans toutes les branches du cinéma. Paradoxalement, la situation économique critique en Argentine a ainsi permis de faire table rase et de nombreux nouveaux talents ont pu émerger, sans problématique de genre.

Que pensez-vous du test de Bechdel et du label lancé en Suède pour distinguer les films non sexistes ?

VLB : Ce sont des initiatives positives qui font leur chemin. Récemment, je lisais une interview des frères Larrieu qui avouaient avoir écrit leur dernier film en pensant au test de Bechdel, par exemple. Il s'étaient demandé si leur film pourrait passer le test et ont eu ce dernier en tête pendant l'élaboration du scénario. Les choses commencent à bouger.

Par ailleurs, s'il déteste qu'on lui parle de sexisme dans la sélection, Thierry Frémeaux, le délégué du Festival de Cannes, fait de plus en plus d'efforts pour faire venir des films créés par des femmes. On peut contester la qualité des films en question, mais il fait attention à ce que des films de femmes soient en sélection officielle chaque année, alors que ce n'était pas le cas avant. On sent que cette problématique, la place des femmes dans le cinéma, est devenue incontournable, même s'il s'en défend.

Certes des blocages demeurent. Ce qui est dommage, c'est que les femmes qui réalisent des films se retrouvent souvent cantonnées à des carrières très nationales car elles peinent à s'exporter hors des frontières. Il y a heureusement quelques contre-exemples, comme le fait que ce soit le film Mustang, réalisé par une femme et portée par des actrices, qui ait été choisi pour représenter la France aux Oscars 2016. C'est d'autant plus fort que le film est très féministe. Ce type d'évènements va permettre de bouger les lignes. Après, on peut quand même se demander pourquoi Mustang n'était pas en sélection officielle au dernier Festival de Cannes...

Et que penser des actrices ? On est frappé de voir de nombreuses actrices françaises se défendre d'être féministe alors que, dans le même temps, on voit Patricia Arquette faire un discours militant aux Oscars.


VLB : Il y a plusieurs raisons à cela. D'abord cela tient à l'histoire du féminisme américain, qui a toujours été plus revendicatif que le féminisme français. En France, le féminisme a toujours été un peu marginal, alors qu'aux Etats-Unis, les féministes pures et dures sont traditionnellement très virulentes.

En France, cela ne bouge pas parce que les actrices ont peur de s'exprimer. Grosso modo, elle craignent, si elles parlent trop, de passer pour des "chieuses" et d'être blacklistées, donc de ne plus pouvoir travailler. C'est de l'autocensure de leur part dans un milieu qui reste au fond assez macho. Et celles qui pourraient dénoncer le sexisme ne le font pas car elles mènent leur carrière sans se soucier du sort des autres femmes, ce qui montre une fois plus cette absence de solidarité entre femmes. Je pense à Isabelle Huppert, par exemple, qui a tenu un discours absurde lors des conférences "Women in Motion" organisées lors du dernier festival de Cannes par le groupe Kering. Dire qu'il n'y a pas de problème de sexisme dans le cinéma, c'est quand même exagéré ! Les actrices comme elle font partie du système et ne voient finalement pas l'intérêt de prendre la parole pour aider les autres. Elles ne veulent pas se mouiller.

C'est sûr que cette attitude contraste avec celle des actrices américaines. Même Salma Hayek expliquait lors de "Women in Motion", que non seulement les actrices étaient moins bien payées que les hommes, mais que les acteurs choisis pour incarner le rôle principal d'un film avaient droit de vie ou de mort sur le casting d'un film. C'est toujours l'homme qui choisit et qui décide in fine.

Véronique Le Bris est la fondatrice et la rédactrice en chef du site Ciné-Woman.

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