Ce que nous devons à Lina Ben Mhenni, icône du Printemps arabe

L'activiste féministe Lina Ben Mhenni à 37 ans.
L'activiste féministe Lina Ben Mhenni à 37 ans.
Une icône est morte. Lina Ben Mhenni était l'une des grandes figures du Printemps arabe. Elle se battait pour la liberté, le respect des droits fondamentaux et la démocratie. Les écrits de cette blogueuse tunisienne inspireront forcément les nouvelles générations.
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Elle était l'une des grandes voix des révolutions du Printemps arabe. Son indignation résonnait tout au long des pages de son blog, A Tunisian Girl. Toute sa vie, Lina Ben Mhenni n'a cessé de se battre pour le respect des droits et des libertés, des hommes comme des femmes, et pour celui de la démocratie. La militante tunisienne est morte ce 27 janvier, des suites d'une longue maladie. Elle n'avait que 36 ans. La veille encore, on pouvait lire sur son carnet de bord numérique un dernier billet, contestataire, toujours.

En revendiquant son activisme digital bien avant la chute de l'ancien président de la République tunisienne Zine el Abidine Ben Ali, relatant la situation houleuse de son pays au moment de la révolution tunisienne de décembre 2010, Lina Ben Mhenni faisait office de figure de proue. A l'instar de la militante yéménite Tawakkol Karman, surnommée "la Mère de la révolution", la blogueuse était de celles qui protestaient haut et fort contre toutes les formes de répressions. C'est dire si sa mort a fait l'effet d'un choc, près de dix ans après les prémices de ces soulèvements historiques.

Éloges d'une icône

Lina Ben Mhenni, c'est donc un blog abondamment visité et relayé (mais également primé), dont les billets sont disponibles en langue arabe, mais aussi en français et en anglais. Mais c'est aussi un livre, synthèse de ses publications : Tunisian Girl, blogueuse pour un printemps arabe, publié en 2011. C'est enfin un sens certain de l'engagement humaniste, une conviction de famille pourrait-on dire - emprisonné et torturé pour son militantisme, son père était l'un des fondateurs de la section tunisienne d'Amnesty International. Médaillée d'athlétisme (et plus précisément de "marche athlétique"), la jeune femme a également failli remporter le Prix Nobel de la Paix en 2011. Ses combats pour la vérité ont toujours été perturbés par des pressions extérieures, des vols de matériel aux menaces de mort.

Ces dernières années, elle enseignait l'anglais dans une université de Tunis, et passait ses journées à lutter contre la maladie, se remettant de plusieurs opérations. Elle n'a jamais arrêté d'informer le peuple tunisien, et plus encore sur le monde, sur sa situation et celle de son pays, en s'exprimant notamment sur Twitter et Facebook. Au gré de ses publications et entretiens, elle n'a eu de cesse de rappeler la force politique du web, dont elle s'est emparée dès le début des années 2000.

Interrogée par le média Cheek il y a six ans de cela, elle résumait d'ailleurs non sans intensité son rapport complexe et militant au net : "Le Web a tout changé dans ma vie. D'une citoyenne 'normale', je suis devenue une citoyenne persécutée par la police à cause de ce que je postais sur Internet et j'ai eu à faire face à la censure et au harcèlement policier. Et maintenant, je suis une cible des terroristes et je vis sous la protection rapprochée de la police à cause de mes opinions exprimées sur Internet. En fait, le Web m'a fait perdre ma vie privée".

 

Aujourd'hui et en toute logique, c'est également sur la Toile que les hommages pleuvent. "Je n'en reviens pas : Lina Ben Mhenni, l'icône tunisienne des droits civiques est décédée. En la rencontrant à Tunis la semaine dernière, je ne savais pas à quel point sa situation était mauvaise. Elle a laissé sa marque sur ce monde et ce qu'elle a fait du haut de ses trente-six ans pourrait remplir les pages de nombreuses vies. Repose en paix !", s'attriste l'autrice suisso-yéménite et spécialiste du Moyen-Orient Elham Manea. Pour la journaliste Nassira El Moaddem, ex-directrice et rédactrice en cheffe du Bondy Blog, c'est une "grande dame" qui est partie.

"Lina Ben Mhenni a combattu la tyrannie, a porté la voix des opprimés de Tunisie partout dans le monde. C'est la maladie qui a fini par l'emporter. Que la Tunisie lui réserve des funérailles à la hauteur de ce qu'elle a donné", écrit la reporter et autrice sur Twitter.

Des funérailles nationales auront d'ailleurs lieu ce 28 janvier, comme l'annonce le pureplayer Jeune Afrique. Pour l'auteur et journaliste Kamel Daoud, qui a pu la rencontrer à plusieurs reprises, l'activiste était "une âme fragile et passionnée, qui préférait dénoncer que renoncer". Gageons que ses convictions, ancrées à jamais sur les pages de son blog, inspireront les nouvelles générations. La main sur le clavier, et le poing levé.